Fiodor

« Les souvenirs sont au mieux des fantasmes, au pire des mensonges. »
Fiodor Vladislav Zamiotov
Son pseudonyme sur V'kontakte : Maldoror
Age : 32 ans depuis trop longtemps
Groupe : Vampire - Pierot
Son métier, son statut social : Restaurateur d'art - Peintre
Concept du personnage
Souvent Fiodor passe les journées éveillé. Parce qu'il peint. Erre sur VK. Cherche et trouve l'inspiration où il le peut afin d'achever ses toiles et ces énormes fresques incomplètes qui ornent les murs de son appartement. Il se tue les yeux sur l'écran de son ordinateur, de sa télé – qui bien des jours le surveille tandis qu'il s'est endormi sur son canapé – et aux lumières de ses lampes qui l'éclairent et jettent ses ombres tandis qu'il ne peut rester en place. Toujours en mouvement. Toujours à bouger. L'esprit qui vagabonde et le corps qui suit pour ne pas se laisser distancer, rester ancré dans une condition qui le perd bien souvent. Le pied qui se balance. Les doigts qui tapotent sur le volant. Tant de petits gestes pour s'assurer qu'il est toujours en vie.

Les journées sont agitées. Les levers du soleil, craints. Il déteste l'instant où tout doit se stopper, celui où il posera ce qu'il a entre les mains afin de tout laisser en suspend jusque la nuit tombée. Fiodor redoute le coucher. L'instant où ses stores se baisseront et où il fermera la porte de sa chambre afin de s'endormir entre des draps froids. Seul. Avec pour seule compagnie le silence. C'est pour cette raison qu'il ne dort presque uniquement sur son canapé. Parce que la télé lui donne de la lumière. Du bruit. Une présence qui empêchera son esprit de trop s'égarer tandis qu'il courra après le sommeil.

Fiodor dort mal, très mal et repousse sans cesse l'heure de sombrer jusqu'à ce que le corps ne puisse plus tenir. Toujours fatigué car il en abuse. Comme tout le reste. Trop de nicotine, trop d'alcool, trop de dépenses. Il ne sait plus qui il a été ; et lorsque cela lui revient en mémoire c'est avec une grande gêne. Celle d'avoir été naïf, à s'être laissé prendre aux jeux de Tsars charismatiques, de princesses ornées de milles bijoux et de bouches soyeuses, du temps où il pouvait sortir sous le jour sans crainte aucune.

C'est également pour cela qu'il reste éveillé, afin de ne pas y repenser. D'oublier ses souvenirs sous le travail, la distraction que peuvent lui apporter ordinateur et connexion internet très haut débit, VK et ses trésors de toutes sortes. Toute compagnie qu'il peut trouver et avoir durant les nuits où la nostalgie est trop grande. S'égarer un peu plus et oublier les souvenirs qui restent bien présents tandis qu'il souhaite les voir disparaître.

De la compagnie ou s'enfermer dans son appartement. Cependant, il arrive à Fiodor de simplement errer au cœur de Saint-Petersbourg. Son casque sur les oreilles afin de ne pas s'entendre penser, il épouse les courbes de la Neva et ses ponts qui se relèvent pour la nuit afin de laisser passer les bateaux de marchandises. En hiver, ce sont les nocturnes qui patinent sur le fleuve qui captent son attention. Les silhouettes et leurs ombres. Les lumières de la ville. Tant de détails à mémoriser – et prendre en photo – pour les reproduire une autre nuit.

La nuit. Elle. Toujours. Ce qui lui manque le plus, c'est le jour. Pas la chaleur du soleil mais la lumière naturelle, celle qui change la perception de l'environnement. Les lampes ne font pas le même effet. Alors parfois, Fiodor passe la fin de la nuit sur le toit de son immeuble. Il ignore l'odeur du tabac froid, le goût du café oublié depuis une heure. De peinture, aussi, qui lui colle à la peau en permanence. Son téléphone qui pépie sous les notifications. Le bruit sourd des ponts qui s'abaissent pour la journée. Tout ce qui chasse la nuit et son mal-être qui l'étouffe. Il ignore tout cela, sauf le bruit de la ville qui s'agite sous son réveil.

Et le soleil qui se lève doucement. Un peu, encore un peu. Tenir et braver le jour pour voir le rendu des ombres et de la lumière. Imaginer ce à quoi Saint Petersboug ressemblera au plus haut du jour afin de recréer le plus fidèlement possible cette vision fantasmée de la ville. Le voir de ses yeux et non plus se frustrer sous des photos – souvent retouchées – ou des vidéos trouvées en une simple recherche sur internet.

C'est irritant. Frustrant. D'avoir oublié qui Fiodor a pu être autrefois. De ne plus se rappeler des visages qu'il a connus avant sa transition. De n'avoir presque aucun souvenir de la capitale des Tsars à la lumière du jour. En somme, de chasser après des mirages et des fantasmes sans être capable de discerner le vrai du faux.
Vampire Kontakte
Il se souvient du noir du ciel, du froid de la nuit, du reste de neige tombée sans doute la veille. La gare non loin et le train qui siffle son départ. Impossible de savoir depuis combien de temps il a quitté la gare, de se souvenir l'heure indiquée sur la grande horloge sur laquelle il a levé les yeux en sortant du hall. Fiodor ne sait plus. Il l'a oublié, effacé de sa mémoire pour ne laisser en unique trace que la cicatrice qui, les jours de pluie ou de grand froid, lui tiraille l'épaule.

De la date elle-même il n'a plus de souvenir. Uniquement de l'hiver, du soir. D'être descendu du train qui l'a ramené de Sibérie. Pourquoi y est-il allé ? Il a beau chercher, fouiller, tout retourner, rien ne lui vient. Ne lui apparaissent que les souvenirs de cette Sire qui a fait de lui ce qu'il est, et tout le reste n'est que brouillard. Peut-être est-ce un simple mécanisme de défense, de ces réflexes du cerveau afin de se protéger de lui-même ; ou bien cela vient de sa mémoire défaillante.

Pour ne pas oublier, il esquisse ces fulgurances qui lui reviennent à l'esprit. Des scènes comme un film muet où les protagonistes ont un voile sur le visage. Une trace, au cas où elle s'effacerait et qu'il serait obligé de la retrouver à travers le vent de son oubli.

Sur VK, Fiodor les publie. Les partages. Tous ces paysages, toutes ces scènes fantasmées. Tout ce dont il se souvient et le reste qu'il imagine. La totalité de ce qu'il a pu peindre sur ses toiles. Ces gens qu'il rencontre. Qu'il côtoie. Ceux qu'il dessinera peut-être par la suite, dans ses journées d'insomnies, à la seule lumière blême de ses lampes.

De ceux auprès de qui il se nourrira lorsqu'il le doit. Que ses instincts lui grondent de déchirer une gorge et de s'en repaître. Boire, baiser et oublier. Dans la même mécanique que ces putes Vor que l'on vient voir et que l'on choisit comme l'on désigne volontaire une vache que l'on veut voir entrer à l'abattoir.
Son histoire
Il y a les souvenirs de grandes périodes d'hiver. Des Tsars – aux visages effacés depuis bien longtemps – et Impératrices. Les trains, les premiers à traverser la Sibérie. Il a la lointaine odeur de la guerre avec sa poudre et ses corps brûlés. La sensation de dire au revoir à un ami en uniforme, fusil aux poings. Les visages ravagés par la douleur et la faim qui s'effacent sous la fumée dense recrachée par une locomotive tirant tant de wagons que l'on trouve miraculeux d'avoir autant de force. Des gens qui s'en vont. Qui ne reviendront – sauf pour les rares chanceux – jamais.

Fiodor ne sait plus quel âge il a réellement. S'il fouille au plus loin possible, ne lui reviennent que les images d'une Révolution Rouge nocturne. Du dernier Tsar, dont il se souvient avoir peint la famille, renversé. De ses toiles brisées. Déchirées. Brûlées. Tout ce que l'on peut piétiner sous la horde d'un peuple furieux.

Parfois il s'emmêle, donne à Saint Petersbourg un de ses anciens noms. Parce qu'il a des absences, oublie certains aspects de l'Histoire de la ville sous le temps qui lui vrille la mémoire. Rien n'est net, tout est flou. Ne surviennent alors que des fulgurance, un bruit, une odeur, une sensation de déjà-vu qui lui rappellent à ses souvenirs propres.

Son Histoire personnelle. Sa vie. Tout est sur VK ou presque, car l'on ne comptera plus les carnets rendus noirs de ses rêves et apparitions. Quelque chose de pas très beau, triste surtout. De peintre de Tsar qui ne sait vraiment pourquoi les choses arrivent comme elles le font. Les amantes parties, les amis oubliées ; et la famille disparue depuis plus d'un siècle. N'était-il pas déjà plus que lui-même lorsqu'il est devenu vampire ? Il ne le sait plus trop.

Alors Fiodor s'est laissé porter avec son temps. Il a suivi le rythme de la Révolution, marché sous le tremblement des chars, fait semblant de ne pas entendre les trains surchargés de rumeurs, la chute du Bloc et tout ce qui en a découlé. Une feuille morte transportée par le vent qui aime à se faire discret. Peindre – surtout le cœur – relève de l'intimité. De la lumière blême des lampes, de la lueur vacillante et fragile d'une bougie. Dans le silence du modèle et la contemplation de l'artiste. Et comme toile de fond, une ville qui jamais ne dort.

Des toiles, donc, avec l'odeur réconfortante de la peinture ; mais surtout la sensation de ne pouvoir faire guère autre chose. Le confort d'un savoir dans lequel Fiodor s'est enfermé, à préférer l'imaginaire comme porte de sortie, là où se réfugier lorsque l'esprit déraille sous le poids du temps, lui qui s'oublie peu à peu sous ses ravages.

Facilité et vieille habitude. La frustration, sans doute, de ne pas avoir osé toucher à une toile durant les années de guerre. On se nourrit, on encaisse et survit et on se fait oublier. Pas le temps, pas le luxe, de pouvoir s'exprimer autrement que par le biais de simples dessins, d'esquisses brouillonnent sur des pages qui ont jauni sous le poids des années et déménagements.

Peindre. Peindre encore. Peindre toujours. Pour le loisir, pour la survie. Pour le travail, aussi. A se tordre le dos du haut de son escabeau, s'abîmer les yeux de tant les plisser pour mieux analyser une toile vieille de plusieurs dizaines d'années, de quelques centenaires, à la lumière d'une lampe ou trop faible ou trop forte.

Et la terrible ironie de parfois être chargé de restaurer ses propres œuvres. Epoque différente, nom différent. Les composants de la peinture ne sont plus les mêmes. Le style aussi a quelque peu changé sous les courants artistiques et les échos du cœur. Cela fait toujours sourire Fiodor, doucement, douloureusement, car le voilà tout empreint de nostalgie lorsqu'il redécouvre son travail sous un œil nouveau sous les émotions qui affluent à peine son regard s'est-il posé sur son oeuvre. Et la frustration de ne pouvoir se souvenir lui-même. D'avoir trop encaissé. Trop accumulé. Sans pouvoir retenir ce qui a pu compter.
Mise en situation
Ulan Ude, Irkoutsk, Novosibirsk, Ekaterinburg, Kazan, Moscou... Des villes mythiques comme les perles d'un chapelet que la jeune femme égrenne dans sa tête afin de tromper l'ennui des embouteillages Saint-Petersbourgeois. Dehors il pleut, et le ballet des essuies glaces du taxi lui rappelle la répétivité, lancinante, monotone, des roues du transiberien ricochant sur les rails de la grande russie. Six mois qu'elle est partie. Elle aurait pu prendre l'avion. Mais elle avait besoin de la lenteur du train, pour remettre de l'ordre dans ses notes préparatoires à sa thèse. Après tout ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de marcher dans les pas d'un peintre, dont le destin trouble se confond avec celui encore plus mystérieux de ce pays à l'échelle d'un continent.

Lorsque enfin le taxi la déposa aux abords de la grande place de l'Ermitage, cette même place dont les révolutionnaires firent chuter les grilles dorées en 17, elle ne prit même pas la peine d'ouvrir son parapluie. Elle était pressée et c'est au pas de course, heureusement avec ce temps détestable il n'y avait pas la foule habituelle des touristes, qu'elle passa sous la grande arcade et s'engouffra dans le palais aux façades blanches et bleues.

Simplement le plus grand musée du monde. Par sa superficie qui occupe ce qui fut le palais des Tsars, par ses collections surtout, où se croisent pêle mêle : Vinci, Rousseau, Monnet, Cezanne, et tant, tellement d'autre. Ici on compte les œuvres en millions et l'on en expose qu'un centième aux yeux des touristes. Le reste, tout le reste, telle la caverne au trésor d'un dragon, dort dans un labyrinthe de caves sous la surveillance d'un bataillon de chats.

Et pas n'importe quels chats. Des chats qui furent décorés après le siège de Leningrad et la guerre patriotique. De véritables héros de guerre, qui pendant que l'armée rouge contenaient les nazis dans les faubourgs, livraient leurs propre bataille contre une invasion de rats chassés des caves par les bombardements. Ce sont les véritables conservateurs du musée. Eux, ces formes énigmatiques, aux prunelles scintillantes, qui veillent sur toutes ces toiles inestimable et accueillent les visiteurs d'un bâillement paresseux ou d'un frôlement soyeux.

Tout sent la poussière. Et ce léger, lointain, parfum d'humidité qui vous rappelle que la grande Neva n'est qu'à quelques mètres, juste sous le quai, a brasser son flot grossi par ces sempiternelles pluies qui à la belle saison rincent la ville.

Il est tard. La jeune femme croise quelques habitués, restaurateurs, vigiles, et autres guides qui s'en vont. Elle échange quelques mots. On lui demande comment avance sa thèse, si ce voyage à l'est a été riche. Elle acquiesce, raconte un peu. Kazan et l'héritage Tatar. Ekaterinbourg et la maison Ipatiev, les chiens errants partout, de plus en plus nombreux à mesure que s'éloignaient les dômes rouges de Moscou. Et puis le mystère, sans cesse plus entêtant, de s'enfoncer dans une sorte de Far-West désenchanté alors même que jusque là elle n'avait connu que le confort urbain de Saint-Petersbourg et de ses métros rutilant.

-Je l'ai enfin Fiodor ! Elle a dit cela, sans s'annoncer, en poussant avec une brusquerie peu habituelle pour ces lieux, la porte du bureau du restaurateur. La preuve ! Que les peintres de ma thèse ne sont en fait qu'un seul peintre. Elle est excitée. Elle sent la pluie et le thé. Parce que dans le train, lorsqu'on ne dort pas, on fait infuser les feuilles dans de l'eau bouillante et l'on coupe le tout avec du lait, ou du miel. Regarde ! La jeune femme d'étaler alors sans en demander l'autorisation, toutes photos qu'elle a pris des différentes œuvres croisées lors de son périple. Bien sur elle n'a pas les originaux. Ce qui y est encore mieux, parce qu'ainsi elle s'est permise d'annoter, de griffer, de couper, de recoller. Tel croquis préparatoir se retrouve dans telle autre tableau. Il y a ce même coucher de soleil qui se devine dans une flaque, dans une fenêtre, ou même dans le détail d'un regard, le tout sur différentes toiles, séparées par des dizaines d'années. Voir et c'est là que l'histoire devient réellement interessantes : des siècles. Tu m'expliques comment le même pinceau, peut tracer l'éclat d'un sabre à Borodino, et esquisser le halo d'une bombe incendiaire en 44 ? Le labo de Moscou où j'ai fait analyser des paillettes est formel sur les différentes datations. Et si je calcule bien notre homme peint depuis plus de deux cents ans sous différentes identités. Fantastique n'est ce pas ? Il faut absolument que tu m'aides à terminer ma thèse. Je dois dévoiler cette histoire au monde !

La fenêtre ouverte du bureau laisse passer l'air rafraîchi de la pluie. C'est l'été et il fait chaud. Il fait moite. Le moindre mouvement et Fiodor se liquéfie sur place. Il n'aime pas la belle saison. Les nuits sont si courtes que le clair-obscur semble continu et les monstres affamés impossibles à satisfaire sous les heures qui s'écoulent à toute vitesse. Et le peintre d'être aussi improductif qu'il est possible de l'être.

La cendre de cigarette qu'il fait tomber dans son cendrier volette sous les gouttes. Il y a la pluie, mais il y a également un peu de vent. Cela lui fait du bien, au peintre. Et à son bureau, aussi, qui la nuit prochaine sentira le tabac froid un peu moins que d'habitude.

Dehors, sur la Neva, glissent les bateaux de marchandises sous les ponts relevés. C'est une vue qui ne lasse jamais Fiodor, qui le fait bien souvent oublier sa cigarette fumante. Son café trop chaud qu'il a laissé refroidir. La toile qu'il se doit de restaurer, mais sur laquelle il a du mal à se concentrer pour cette nuit.

Il a peint toute la fin de journée, réveillé en plein après-midi par des rêves dérangeants qui ont chassé le sommeil pour lui, la sueur aux tempes et les draps moites d'une bête à la faim naissante, distraite par l'odeur d'acrylique ; calmée sous le bruit du couteau à peinture étalant la couleur sur une toile vierge.

Une faim flouée, donc, qu'un petit vent d'est réveille sous la brusquerie de son apparition et la tentation d'un foulard passé autour de la gorge afin de se protéger de la pluie. Elle et ses sales habitudes de surgir dans son bureau sans s'annoncer ; d'ailleurs le peintre ne compte plus les fois où, toute d'excitation impossible à contenir, elle l'a fait bondir de son tabouret avec le risque de ruiner une toile qu'il restaure.

Elle envahit le bureau, et Fiodor d'abandonner cigarette et fenêtre pour rejoindre l'étudiante, elle et ses paillettes de pluie dans les cheveux, cette odeur de thé qu'elle fait flotter autour d'elle. L'enthousiasme – qui rappelle au peintre ses jeunes années d'apprenti – grandissant sous les photos qu'elle dévoile et étale. Qui font pâlir le vampire.

– Un homme qui a plus de deux cents ans, et tu trouves ça... fantastique ? Redescends un peu et réfléchis deux minutes à une théorie moins fantasque. Plus réaliste, surtout.

Il regarde les résultats des analyses faites par le laboratoire de Moscou, découvre – et redécouvre – les photos étalées sur son bureau. Les croquis, les gros plans, les annotations. Ce qui un jour a été ce qu'il a peint. Les souvenirs. Et tous les mensonges que Fiodor a dû accumuler au fil des années pour se protéger. Certains soudains, prononcés sous la panique de l'instant ; d'autres réfléchis et répétés avec soin sous le poids du temps.

– Plutôt que de penser un seul homme, envisage une inspiration unique qui réunit plusieurs artiste. Pas un mouvement. Pas une école. Quelque chose de plus précis. De plus intime. Un accord tacite, fragile. Unique et précieux.

La moiteur de ses paumes, la chaleur sous sa poitrine, le peintre les mets sous le poids de la chaleur plus que la peur de flancher sous l'épaisseur des mensonges qui l'entourent. Il n'a plus l'excuse de la jeunesse, de la nouvelle condition qui rend tout tangible et incontrôlable ; mais plus l'âge tourne, plus le risque de se contredire sous toutes les histoires qu'il a pu raconter, se rapproche et risque de le pousser vers sa fin.

– Imagine un groupe au sein duquel se mêlent une multitude d'inspirations, où chaque individu a ses propres sujets de prédilection. Comme Degas et ses danseuses, Van Gogh et les tournesols. Les arbres de Chichkine, ou encore Serov et ses portraits de femme. Je t'ai dit, pas un style propre comme dans les mouvements, mais une multitude de façons de peindre et chacun avec ses... obsessions.

Fiodor a reposé les clichés sur le bureau, s'est éloigné de l'étudiante – ses instincts criant famine se sont calmés à l'instant où il a commencé à la réorienter sur une toute autre théorie – pour rejoindre la fraîcheur de la fenêtre laissée ouverte. Il a prit une pause, le temps de s'allumer une cigarette et exhaler une première bouffée. Loin de son travail qui repose, et qu'il a eu peine à toucher depuis le début de la nuit, à l'autre bout de la pièce.

– Imagine un groupe qui peint et qui partage. Des individus qui s'observent et se contemplent. Qui échangent, beaucoup, sur leurs processus de créations, sur la naissance de leurs inspirations, l'entrain de leurs obsessions. Des individus si liés que le temps fait s'entrecroiser les styles et les sujets.

Dehors, la pluie a cessé et la vie nocturne de Saint-Petersbourg s'élève jusque dans le dos de Fiodor. Il n'écoute pas, ou plutôt il n'entend pas ce qui s'étend au-delà de son bureau. Lui. Les murs. L'étudiante qui lui fait face. Et l'histoire qu'il raconte sans se souvenir où se mêle mensonges et réalités dans son récit.

– Chacun inspire les autres. Tous s'influencent. Le tracé, au début brouillon, devient plus net. Les couleurs se rapprochent de la réalité observée. Et comme un hommage, une manière de faire perdurer les liens devenus si forts que les esprits se confondent, le sujet d'une toile deviendra l'arrière-plan d'une autre, qui elle-même se transformera en détail dans une troisième. Et ainsi de suite.

Le peintre a abandonné sa cigarette dans son cendrier et, comme dans un secret qu'il ne souhaite partager uniquement avec l'étudiante, il se penche, murmure dans une confession. Fait lentement joindre ses mains, de la pulpe des doigts qu'il fait se frôler jusqu'à les entrecroiser fermement à leur jointure pour les rendre indissociables.

– L'obsession de l'un devient l'inspiration, d'abord timide, de l'autre. Celui-ci finira par pleinement l'épouser jusqu'à ce qu'il en soit obsédé à son tour, pour la propager à un tiers. Jusqu'à toucher une autre personne. Et encore. Et encore. Pour ne jamais les quitter, pour toujours hanter leurs nuits, devenir le sujet de leurs insomnies.

Il se redresse. Se détend. Un peu, et on le croirait sourire sous la théorie énoncée – peut-être avec un peu trop de confiance – afin de se défendre. D'éviter l'annonce, aux répercussions catastrophiques, d'un peintre bicentenaire qui traverse la Russie.

– Mon conseil, c'est que tu te penches sur une explication qui s'approche de ça. Sauf si tu arrives à trouver ton peintre et prouver qu'il est aussi âgé que tu le penses.
Bon courage pour la reconstruction des paragraphes manquant monsieur le Pierot !

En attendant vous avez les différents accès en lecture et participations aux zones Rps et flood.

Bonne écriture :pinkheart:
Et voilà !

J'ai essayé de ne pas trop empiéter sur l'histoire de ton personnage. Mais j'aimais beaucoup ton idée d'un peintre qui traverse les âges et la russie :

Ulan Ude, Irkoutsk, Novosibirsk, Ekaterinburg, Kazan, Moscou... Des villes mythiques comme les perles d'un chapelet que la jeune femme égrenne dans sa tête afin de tromper l'ennui des embouteillages Saint-Petersbourgeois. Dehors il pleut, et le ballet des essuies glaces du taxi lui rappelle la répétivité, lancinante, monotone, des roues du transiberien ricochant sur les rails de la grande russie. Six mois qu'elle est partie. Elle aurait pu prendre l'avion. Mais elle avait besoin de la lenteur du train, pour remettre de l'ordre dans ses notes préparatoires à sa thèse. Après tout ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de marcher dans les pas d'un peintre, dont le destin trouble se confond avec celui encore plus mystérieux de ce pays à l'échelle d'un continent.

Lorsque enfin le taxi la déposa aux abords de la grande place de l'Ermitage, cette même place dont les révolutionnaires firent chuter les grilles dorées en 17, elle ne prit même pas la peine d'ouvrir son parapluie. Elle était pressée et c'est au pas de course, heureusement avec ce temps détestable il n'y avait pas la foule habituelle des touristes, qu'elle passa sous la grande arcade et s'engouffra dans le palais aux façades blanches et bleues.

Simplement le plus grand musée du monde. Par sa superficie qui occupe ce qui fut le palais des Tsars, par ses collections surtout, où se croisent pêle mêle : Vinci, Rousseau, Monnet, Cezanne, et tant, tellement d'autre. Ici on compte les œuvres en millions et l'on en expose qu'un centième aux yeux des touristes. Le reste, tout le reste, telle la caverne au trésor d'un dragon, dort dans un labyrinthe de caves sous la surveillance d'un bataillon de chats.

Et pas n'importe quels chats. Des chats qui furent décorés après le siège de Leningrad et la guerre patriotique. De véritables héros de guerre, qui pendant que l'armée rouge contenaient les nazis dans les faubourgs, livraient leurs propre bataille contre une invasion de rats chassés des caves par les bombardements. Ce sont les véritables conservateurs du musée. Eux, ces formes énigmatiques, aux prunelles scintillantes, qui veillent sur toutes ces toiles inestimable et accueillent les visiteurs d'un bâillement paresseux ou d'un frôlement soyeux.

Tout sent la poussière. Et ce léger, lointain, parfum d'humidité qui vous rappelle que la grande Neva n'est qu'à quelques mètres, juste sous le quai, a brasser son flot grossi par ces sempiternelles pluies qui à la belle saison rincent la ville.

Il est tard. La jeune femme croise quelques habitués, restaurateurs, vigiles, et autres guides qui s'en vont. Elle échange quelques mots. On lui demande comment avance sa thèse, si ce voyage à l'est a été riche. Elle acquiesce, raconte un peu. Kazan et l'héritage Tatar. Ekaterinbourg et la maison Ipatiev, les chiens errants partout, de plus en plus nombreux à mesure que s'éloignaient les dômes rouges de Moscou. Et puis le mystère, sans cesse plus entêtant, de s'enfoncer dans une sorte de Far-West désenchanté alors même que jusque là elle n'avait connu que le confort urbain de Saint-Petersbourg et de ses métros rutilant.

-Je l'ai enfin Fiodor ! Elle a dit cela, sans s'annoncer, en poussant avec une brusquerie peu habituelle pour ces lieux, la porte du bureau du restaurateur. La preuve ! Que les peintres de ma thèse ne sont en fait qu'un seul peintre. Elle est excitée. Elle sent la pluie et le thé. Parce que dans le train, lorsqu'on ne dort pas, on fait infuser les feuilles dans de l'eau bouillante et l'on coupe le tout avec du lait, ou du miel. Regarde ! La jeune femme d'étaler alors sans en demander l'autorisation, toutes photos qu'elle a pris des différentes œuvres croisées lors de son périple. Bien sur elle n'a pas les originaux. Ce qui y est encore mieux, parce qu'ainsi elle s'est permise d'annoter, de griffer, de couper, de recoller. Tel croquis préparatoir se retrouve dans telle autre tableau. Il y a ce même coucher de soleil qui se devine dans une flaque, dans une fenêtre, ou même dans le détail d'un regard, le tout sur différentes toiles, séparées par des dizaines d'années. Voir et c'est là que l'histoire devient réellement interessantes : des siècles. Tu m'expliques comment le même pinceau, peut tracer l'éclat d'un sabre à Borodino, et esquisser le halo d'une bombe incendiaire en 44 ? Le labo de Moscou où j'ai fait analyser des paillettes est formel sur les différentes datations. Et si je calcule bien notre homme peint depuis plus de deux cents ans sous différentes identités. Fantastique n'est ce pas ? Il faut absolument que tu m'aides à terminer ma thèse. Je dois dévoiler cette histoire au monde !
La fenêtre ouverte du bureau laisse passer l'air rafraîchi de la pluie. C'est l'été et il fait chaud. Il fait moite. Le moindre mouvement et Fiodor se liquéfie sur place. Il n'aime pas la belle saison. Les nuits sont si courtes que le clair-obscur semble continu et les monstres affamés impossibles à satisfaire sous les heures qui s'écoulent à toute vitesse. Et le peintre d'être aussi improductif qu'il est possible de l'être.

La cendre de cigarette qu'il fait tomber dans son cendrier volette sous les gouttes. Il y a la pluie, mais il y a également un peu de vent. Cela lui fait du bien, au peintre. Et à son bureau, aussi, qui la nuit prochaine sentira le tabac froid un peu moins que d'habitude.

Dehors, sur la Neva, glissent les bateaux de marchandises sous les ponts relevés. C'est une vue qui ne lasse jamais Fiodor, qui le fait bien souvent oublier sa cigarette fumante. Son café trop chaud qu'il a laissé refroidir. La toile qu'il se doit de restaurer, mais sur laquelle il a du mal à se concentrer pour cette nuit.

Il a peint toute la fin de journée, réveillé en plein après-midi par des rêves dérangeants qui ont chassé le sommeil pour lui, la sueur aux tempes et les draps moites d'une bête à la faim naissante, distraite par l'odeur d'acrylique ; calmée sous le bruit du couteau à peinture étalant la couleur sur une toile vierge.

Une faim flouée, donc, qu'un petit vent d'est réveille sous la brusquerie de son apparition et la tentation d'un foulard passé autour de la gorge afin de se protéger de la pluie. Elle et ses sales habitudes de surgir dans son bureau sans s'annoncer ; d'ailleurs le peintre ne compte plus les fois où, toute d'excitation impossible à contenir, elle l'a fait bondir de son tabouret avec le risque de ruiner une toile qu'il restaure.

Elle envahit le bureau, et Fiodor d'abandonner cigarette et fenêtre pour rejoindre l'étudiante, elle et ses paillettes de pluie dans les cheveux, cette odeur de thé qu'elle fait flotter autour d'elle. L'enthousiasme – qui rappelle au peintre ses jeunes années d'apprenti – grandissant sous les photos qu'elle dévoile et étale. Qui font pâlir le vampire.

– Un homme qui a plus de deux cents ans, et tu trouves ça... fantastique ? Redescends un peu et réfléchis deux minutes à une théorie moins fantasque. Plus réaliste, surtout.

Il regarde les résultats des analyses faites par le laboratoire de Moscou, découvre – et redécouvre – les photos étalées sur son bureau. Les croquis, les gros plans, les annotations. Ce qui un jour a été ce qu'il a peint. Les souvenirs. Et tous les mensonges que Fiodor a dû accumuler au fil des années pour se protéger. Certains soudains, prononcés sous la panique de l'instant ; d'autres réfléchis et répétés avec soin sous le poids du temps.

– Plutôt que de penser un seul homme, envisage une inspiration unique qui réunit plusieurs artiste. Pas un mouvement. Pas une école. Quelque chose de plus précis. De plus intime. Un accord tacite, fragile. Unique et précieux.

La moiteur de ses paumes, la chaleur sous sa poitrine, le peintre les mets sous le poids de la chaleur plus que la peur de flancher sous l'épaisseur des mensonges qui l'entourent. Il n'a plus l'excuse de la jeunesse, de la nouvelle condition qui rend tout tangible et incontrôlable ; mais plus l'âge tourne, plus le risque de se contredire sous toutes les histoires qu'il a pu raconter, se rapproche et risque de le pousser vers sa fin.

– Imagine un groupe au sein duquel se mêlent une multitude d'inspirations, où chaque individu a ses propres sujets de prédilection. Comme Degas et ses danseuses, Van Gogh et les tournesols. Les arbres de Chichkine, ou encore Serov et ses portraits de femme. Je t'ai dit, pas un style propre comme dans les mouvements, mais une multitude de façons de peindre et chacun avec ses... obsessions.

Fiodor a reposé les clichés sur le bureau, s'est éloigné de l'étudiante – ses instincts criant famine se sont calmés à l'instant où il a commencé à la réorienter sur une toute autre théorie – pour rejoindre la fraîcheur de la fenêtre laissée ouverte. Il a prit une pause, le temps de s'allumer une cigarette et exhaler une première bouffée. Loin de son travail qui repose, et qu'il a eu peine à toucher depuis le début de la nuit, à l'autre bout de la pièce.

– Imagine un groupe qui peint et qui partage. Des individus qui s'observent et se contemplent. Qui échangent, beaucoup, sur leurs processus de créations, sur la naissance de leurs inspirations, l'entrain de leurs obsessions. Des individus si liés que le temps fait s'entrecroiser les styles et les sujets.

Dehors, la pluie a cessé et la vie nocturne de Saint-Petersbourg s'élève jusque dans le dos de Fiodor. Il n'écoute pas, ou plutôt il n'entend pas ce qui s'étend au-delà de son bureau. Lui. Les murs. L'étudiante qui lui fait face. Et l'histoire qu'il raconte sans se souvenir où se mêle mensonges et réalités dans son récit.

– Chacun inspire les autres. Tous s'influencent. Le tracé, au début brouillon, devient plus net. Les couleurs se rapprochent de la réalité observée. Et comme un hommage, une manière de faire perdurer les liens devenus si forts que les esprits se confondent, le sujet d'une toile deviendra l'arrière-plan d'une autre, qui elle-même se transformera en détail dans une troisième. Et ainsi de suite.

Le peintre a abandonné sa cigarette dans son cendrier et, comme dans un secret qu'il ne souhaite partager uniquement avec l'étudiante, il se penche, murmure dans une confession. Fait lentement joindre ses mains, de la pulpe des doigts qu'il fait se frôler jusqu'à les entrecroiser fermement à leur jointure pour les rendre indissociables.

– L'obsession de l'un devient l'inspiration, d'abord timide, de l'autre. Celui-ci finira par pleinement l'épouser jusqu'à ce qu'il en soit obsédé à son tour, pour la propager à un tiers. Jusqu'à toucher une autre personne. Et encore. Et encore. Pour ne jamais les quitter, pour toujours hanter leurs nuits, devenir le sujet de leurs insomnies.

Il se redresse. Se détend. Un peu, et on le croirait sourire sous la théorie énoncée – peut-être avec un peu trop de confiance – afin de se défendre. D'éviter l'annonce, aux répercussions catastrophiques, d'un peintre bicentenaire qui traverse la Russie.

– Mon conseil, c'est que tu te penches sur une explication qui s'approche de ça. Sauf si tu arrives à trouver ton peintre et prouver qu'il est aussi âgé que tu le penses.
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