Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#31
Image


Pas question de traîner dans le secteur... Pas le moment de pleurer sur les morts... Histoire de fous, c'était marrant de boire et de danser, mais maintenant... Petit regard à la cantonade, qu'est-ce qu'ils fichent tous, ils ne se rendent pas encore compte que ça pue la merde ? Allez, direction les eaux, quitter cette île et regagner l'Onyx. Là-bas, au moins, on annonçait la couleur. Le Masque de Brume retira son masque, se déshabilla en un éclair et reprit sa forme de sirène. Les écailles luisaient au long de sa peau soudain translucide, comme une cotte de maille intérieure, et il plongea sans attendre dans la nuit froide et liquide. Pas question de crever à terre, au milieu de toute ce foutu ramassis d'emperruqués. Ou d'être mêlés à leurs conneries, d'ailleurs. Car il y aurait enquête et purge sans doute après cette folie sanglante. Il y aurait des têtes promenées sur des piques. Eh bien, pas la sienne. Elle filait déjà au milieu des vagues, quand un appel l'arrêta. Blindy ?

Oh, il l'avait laissée, pensant qu'elle était dans son monde, à son aise, et qu'elle n'avait aucune envie d'être emportée. Et puis il n'était pas un chevalier errant, pour jeter son dévolu sur une princesse en détresse et l'emporter sur son cheval blanc d'écume, conneries aussi tout ça. Il l'avait déjà oubliée. Mais si c'était elle qui l'appelait, bien sûr... Il se retourna, flottant entre deux eaux, bercé par la tranquillité imperturbable de son élément de prédilection. Trois silhouettes sur le bord. Et une demoiselle en détresse entre ces deux gardes du corps dissemblables et confus. Ils voulaient son aide ? Pourquoi ? Qu'il leur trouve une embarcation ? Oh, il pouvait bien faire ça. C'est juste qu'ensuite il faudrait le payer. L'engager, pourquoi pas ? Ça leur aurait fait du bien à tous les trois, un garde du corps qui sache faire son job.

OK, noté, songea-t-il en revenant vers la rive à longues brasses fluides. Le papier, c'est l'adresse de la fille, et c'est là qu'on va.

Alors qu'il disparaissait un instant sous l'eau pour faire les derniers mètres plus rapidements, l'ondin vit une forme blanche s'écraser à la surface et s'enfoncer lentement, laissant derrière elle un nuage de sang. Oh merde. Ça recommence. C'était le garde du corps presque à poil, celui qui portait des cordes de marin en guise de bijoux. Un type qui aimait les loisirs festifs et les soirées particulières, à n'en pas douter. Foutus aristos décadents, ils ne savaient vraiment plus quoi faire de leur pognon. Enfin, lui, en Onyx, il en avait vu, deux trois soirées comme ça, à l'impro, rien de très réglementaire. Il n'était pas sûr que remonter à la surface était une bonne idée... Mais en utilisant ce mort comme bouclier, ça irait sans doute. Au pire, il replongerait vite et cette fois, vogue la galère.

En apparaissant au milieu des roseaux, l'homme-statue poignardé semblait flotter comme le font les cadavres au bout de quelques minutes, avant de s'enfoncer définitivement. Mais à bien y regarder, une tête couverte d'écailles bleues jetait des regards prudents par dessus son épaule. L'ondin vit la fille à terre, et l'autre garde du corps, celui qui était juste à moitié à poil, et qui portait des tatouages un peu partout, se débattre sous une pluie de coups de couteau. Il garda le silence et se garda bien d'intervenir. Tout ça le dépassait. Note pour plus tard : ne pas trop revenir traîner dans ces eaux-ci avant un long moment, il y a une folle qui squatte les environs. Dès qu'elle s'envola en quête d'une prochaine victime, il abandonna son bouclier humain au courant, et grimpa sur la rive pour examiner la demoiselle en détresse, l'Arlequine effrayée, qui se pendit à ses bras.

Elle était belle. Et puis, elle lui faisait un peu pitié. Et ce papier à côté d'elle, taché de sang maintenant, c'était son adresse à elle. Sans doute, du groupe, c'était elle qui avait le pognon. Bien, on allait s'occuper de son cas. Il lut rapidement le contenu du papier – houla, ce n'était pas du tout un voyage qu'il avait prévu de faire, mais après tout... quitte à se mettre au vert pendant un temps – et il la souleva dans ses bras. Là-bas, au loin, d'autres hurlements montaient de la foule, où la folle volante au couteau faisait un carnage. Des sorts fusaient pour tenter de l'arrêter. Tant pis hein, quelqu'un lui raconterait comment ça s'était fini ! Lui, il partait ! A nouveau, le fleuve l'enveloppa de ses bras rassurants, et la fille pendue à son cou émit un couinement de terreur en s'apercevant à quel point l'eau était froide.

- "T'inquiète, princesse. On n'y restera pas longtemps. Je te ramène à la maison."

C'était marrant, maintenant qu'il était en contact physique avec elle, il sentait quelque chose de familier, une présence qu'il reconnaissait presque. Lui qui avait des affinités de communication avec toutes les créatures aquatiques, il s'attendit presque à ce qu'elle se transforme aussi, mais rien, elle tremblait comme une petite terrienne ignorante qui n'a jamais piqué une tête dans le Fleuve, et elle pataugeait à peine, incapable de nager. Il avait dû avoir une illusion... d'ailleurs, en quelques secondes, cette impression disparut.

Direction le quartier Perle. Il y avait là-bas un embarcadère au pied duquel, en nageant d'un coup jusqu'au fond, il était possible de traverser. De tomber dans un autre monde. C'était ce qui était inscrit sur le papier en tout cas, et là-bas, il faudrait retrouver la famille de cette fille. Tout ce qu'on savait, c'est qu'elle avait un chat. Bah, ça ne pourrait pas être si compliqué. Au moins c'était loin. Et il serait un héros. Bon, trop de temps sans se transformer, ça lui pèserait sans doute mais... Là-bas aussi, on avait toujours besoin d'un garde de sécurité, non ?

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#32

Silence, nuit. Concentration pour trouver. Il n'y aura pas de prochaine cible. L'esprit erre comme un oiseau de proie au-dessus d'un désert. Trouver, quand il n'y a rien à trouver. Planer, quand le vent s'est tu. Il a faim, et le vide qui emplit sa coquille vide le laisse emporter par la pression de l'air, par le poing du soleil, toujours plus loin en direction du sol, où il se brisera comme verre. L'esprit attend en ouvrant des yeux écarquillés. Il cherche, et ne trouve rien. La force qui l'habitait est partie. Coquille vide devant lui, ce mort installé sur un fauteuil, dans une mascarade d'une cruauté infernale. Croyaient-ils vraiment qu'il n'y aurait personne pour en éprouver du chagrin ? Un esclave n'est habité que par la volonté de son maître. L'Homme de Pierre gît dans un monceau invisible de chaînes mentales brisées, qui l'ont écrasé dans leur chute. Il n'entend pas la suite.

Il y a quelque part, pour toi et moi et nous,
Au fond d'une carrière à l'ombre des sapins,
Des blocs de pierre blanche aux échos de satin.


Une main le secoue et le ramène parmi les vivants. Il écoute ce qu'on lui dit à l'oreille, et une autre volonté s'insinue dans sa tête. Un acte à accomplir, une mission à mener. Il fixe son regard sur le visage inanimé qui lui fait face, à la façon d'un reflet inversé. Un masque lunaire. Sauver ? Depuis quand la mission est-elle de sauver quelqu'un ? Ce télépathe n'est pas comme l'autre, mais sa pensée donne une direction à suivre, et l'Homme de Pierre se relève. Ils se détournent de Heinrich Lord, sur un dernier coup d'oeil. Une dernière chance que le corps criblé s'anime par miracle et se relève. Non, cela n'arrivera jamais. Quelle horreur d'être libre... Quel vacarme que celui de l'incertitude. Quelqu'un d'autre va mourir sur cette île. Puis, peut-être, encore quelqu'un d'autre. Le nouveau télépathe a raison. Il faut quitter ces lieux. Bien sûr qu'il a raison. Désormais, c'est sa volonté qui pense dans la tête de l'Homme de Pierre, envahi d'une profonde sensation de sécurité.

Il y a quelque part, sur ses plans à genoux,
Un architecte en herbe apprenant le métier
De dessiner un temple aux dieux de l'Amitié.


Les pensées de l'inconnu racontaient beaucoup de choses. Un duel, une culpabilité, une honte, des cauchemars, c'était un jeune tout juste sorti de l'Académie qui n'aimait pas faire usage de son pouvoir, mais il se demandait pourquoi il n'en avait pas fait usage sur cet ami avec lequel il s'était battu. Contrôler plutôt que tuer. Le jeune homme aux cheveux teints détestait ces deux options ; serait restée celle de mourir, et il regrettait aujourd'hui de n'avoir pas choisi celle-là. En parlant vaguement avec lui à voix haute, l'Homme de Pierre s'étonnait : c'était une belle personne. Un homme de bien. Il ne pensait pas en revoir un jour, il ne pensait pas qu'elles existaient encore dans l'univers purgatoire auquel il s'était condamné. Il ne pensait pas que cette invitation mystérieuse l'amènerait à éprouver à nouveau cette impression confuse : la perspective d'une voie plaisante à arpenter. Eh bien, ils allaient sauver cette inconnue au visage de porcelaine. Il nettoierait l'illusion de marbre qui restait attachée à son visage, et il reprendrait ses anciens traits, et ...qu'en ferait-il ? En tout cas, d'abord il faudrait traverser ces eaux sombres et visqueuses comme un fleuve de poix.

Il y a quelque part, aux berges d'un torrent,
La terre où pousseront les arbres noirs et verts
Dont brûlera la flamme au coeur des nuits d'hiver.


La terreur qui emplissait l'esprit du jeune télépathe empêcha l'Homme de Pierre de réagir. La jeune femme qui les menaçait lui planta soudain son couteau dans le dos. Elle trancha d'un geste vif et dessina une longue estafilade. Elle avait cherché le coeur, dans un mouvement précis, en croissant de lune. Elle ne l'avait pas atteint, mais alors qu'il basculait, elle s'en prit à pire que cela. Le nouveau télépathe. Cette fois, il était présent et témoin. Cette fois, leurs pensées communiquaient au moment de le perdre. Cette fois, il pouvait porter, fardeau inutile et abstrait, la souffrance de son maître. Il était à ses côtés au moment de sa mort, et il tombait vers le Fleuve. Oubliée, la mission. Il ne restait plus que l'adieu. L'horreur indicible, déchirant, de l'adieu.

Il y a quelque part un barde itinérant
Composant à voix basse un chant sur sa guitare
Que tu me chanteras lorsqu'il se fera tard.


Etait-ce une suite sans fin de cycles qui s'enchaînaient comme les rayons d'une roue ? Une vie, puis une autre, semblables dans leur tragédie et leur brièveté, un châtiment tournoyant, étourdissant, pour avoir corrompu les lois de la nature et traversé les voiles de la mort... Etait-ce un nouveau cycle qui cherchait à s'ouvrir ? Avait-il à s'en rendre complice ? L'Homme de Pierre traversa la surface et se laissa couler. Sa place était au fond du Fleuve. C'était au bord de ce Fleuve aux statues qu'il avait rencontré Heinrich, et la pensée de ce dernier avait été claire comme le cristal dans sa tête. Il était une abomination. Il devait disparaître de la surface de cette Ville.

Il y a quelque part une boutique obscure
Où dorment du passé nos fantaisies futures
Collection dispersée qui n'attend que de naître.


Ailleurs dans la Ville, il était arrivé quelque chose, un peu plus tôt. Quelque chose que l'Homme de Pierre ne pouvait savoir. Deux hommes mal intentionnés s'étaient introduits dans un logement au long du Fleuve. Une poupée de porcelaine avait été brisée. Les cendres que contenait son crâne s'étaient envolées et mêlées aux eaux du Fleuve. Et ces eaux le touchaient à présent. C'était la fin d'une longue malédiction.

Il y a, je le jure, une vigne au soleil,
Qui versera bientôt, des longs bras de ses treilles,
Le sang que nous boirons à l'absence des maîtres.


L'ondin le ramena à la surface. Pendant quelques secondes, il lutta. Puis l'eau mêlée de sang s'écoula de ses lèvres. Et il parvint, à nouveau, à respirer. Il parvint à vouloir respirer.

Il y a sur des ailes blanches qui pépient
Les plumes non encore advenues à la vie
Qui berceront au soir nos songes, nos amours.


Les bras d'écaille le lâchèrent, et alors que le courant l'emportait, il parvint à nager.

Il y a, sous les ors d'un ciel toujours changeant,
Toujours ouvert aux vœux des rêveurs indigents,
La paix qui sera tienne, et mienne, et nôtre, un jour.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#33
Image

Un impact de balle s'est logé dans un buste en marbre. Dans un chambranle, un éclat de bois explosé sous l'impact d'un projectile. On vient même tout juste d'entendre une fenêtre se briser à peine une seconde après avoie entendu une détonation.

Elle ne sait pas viser, l'Aristocrate. Pourtant elle semble sûre d'elle sur ses talons aiguilles. Dans ce pantalon, qui lui enserre fermement la taille, caressant ses chevilles nues. Aussitôt le jeu commencé, elle s'est saisie d'un fusil. Et depuis elle traque Strygie. Déambule lentement dans le manoir tandis que la Harpie court et se cache, tente de s'enfuir de ce palais de fous.

C'est sans compter sur l'Aristocrate. Même si elle vise mal, elle a la détermination farouche. Sûre d'elle. Convaincue qu'il viendra, l'instant où elle réussira à toucher la Régente. Parvenir à loger une balle dans son corps d'ambitieuse. Balle à tête creuse, spécialement pour l'occasion. Afin que le projectile éclate et la déchiquette de l'intérieur.

Au-delà de la fuite, des talons des femmes contre le marbre usé, le parquet vieilli, c'est le son lugubre de son bracelet manchette frottant contre le métal du fusil de chasse. Celui, bien étrange, de la comptine qu'elle chantonne pour elle-même. Une histoire d'animal fuyant les chasseurs. Fort à propos pour l'occasion.

Elle parcourt le manoir, à suivre Strygie. Cette dernière court. Se dépêche. Mais l'Aristocrate prend son temps. Elle sait où se dirige la Black, ne se trompe jamais lorsqu'elle se trouve face à une intersection. Car là où elle arrive, des mèches de cheveux sombres se laissent toujours entrevoir. Le son d'une fuite maladroite, de talons hésitants, résonnent dans les couloirs vides.

En bas, certains ont tenté de s'en aller. D'autres patientent. A l'extérieur pour ne pas être la victime d'une balle perdue, à l'intérieur afin d'entendre coups et fuites, de ressentir la peur de la Harpie qui suinte des murs pour en imprégner tapis et tentures.

Qui sait combien de fois ce scénario s'est-il joué et rejoué dans le manoir ? L'Aristocrate ne s'en soucie pas, tant elle est prise dans l'euphorie de la chasse. Tant elle aime le contact du fusil contre elle, prête à tirer qu'elle est, à avoir apposé le doigt tout contre la détente. L'arme est chargée. Et la chasseuse parée à faire feu.

Le bal l'a quelque peu ennuyée. Elle n'est pas venue pour cela, et il n'y a qu'à regarder sa tenue. Non, ce qui a fait venir l'Aristocrate, c'est la certitude de l'alcool présent. Que l'invitation relève de quelque chose de plus profond, de plus grand qu'un simple bal. Elle ne s'est pas trompée. Et si le vin servi a quelque peu altéré ses sens, elle a dégrisé aussitôt le cadavre de Heinrich révélé. A retrouvé toute sa sobriété dès qu'il a été question de partir en chasse après Strygie.

Mais il n'y a qu'à l'écouter chantonner. L'alcool se sent dans son haleine chaude et sucrée. Sous sa langue qu'elle enroule dans sa bouche, frotte tout contre ses dents tandis qu'elle chante. Qu'elle appelle la Black, pour lui dire de venir jouer. De se montrer. Au lieu de la laisser essuyer l'écho de sa fuite.

L'Aristocrate perd le compte du temps. Elle ne sait depuis quand elle traque la Régente. Et la brume est si épaisse là dehors, qu'on ne peut dire si le jour s'est levé ou non. Si les Unes des journaux, si les matinales télévisées tablent sur l'assassinat de Heinrich sans n'avoir aucune information concrète. Ou si tout est encore en préparation, tant la Ville jamais endormie ne s'est pas encore éveillée pour le jour.

Cependant survient, au travers des ombres des lampes, la Harpie. L'Aristocrate a du perdre l'écho de ses talons, s'embrouiller un instant en la suivant. A moins que l'un ne soit réellement plus rapide, voire plus maligne, que l'autre ? Tant est-ce que Strygie ne l'a pas vue, cette chasseuse parmi tant d'autres. Mais elle soulève son fusil de chasse. Vise. Et tire, tandis que la Régente tente de s'enfuir du manoir.

Trop tard.

Sur le parvis de la demeure, la Harpie est tombée. De la balle logée dans son dos du sang s'écoule pour en tacher les marches. Elle saigne, la Black, comme un oiseau de proie écrasé au sol d'avoir été abattu en plein vol. Mais elle ne peut retenir le sang. La balle n'est pas ressortie, mais s'est déchiquetée à l'impact. Dans ses chairs.

C'est lentement que l'Aristocrate, le sourire aux lèvres, relève son arme. Elle a gagné la partie : c'est elle qui a tiré. Elle qui a touché Strygie. Et c'est un air empli de contentement, derrière son masque de velours, qu'elle offre à la Black tandis qu'elle se penche au-dessus d'elle.

Son collier tinte doucement lorsqu'elle se baisse, et sa poitrine menue se laisse entrevoir sous sa chemise au grand décolleté. Mais le plus saisissant est ce regard qu'elle offre. Contente d'elle, l'Aristocrate l'est. Il n'y a qu'à voir cet immense sourire qu'elle arbore sous ses lèvres carmines.


« A vouloir jour le Jeu des Rois, à se prendre pour une Reine en voulant s'asseoir sur un Trône qui n'est pas le sien, on finit par crever le cul dans la boue. »

Un sourire sur les lèvres de l'Aristocrate, tandis que Strygie exhale son dernier souffle. La Black est morte. Et derrière elle, elle laisse sa clone de fille devenue orpheline. Pauvre Lamiane.
Répondre
cron