[Sujet commun] Le bal des rapaces

#1
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Consignes
✒ Mystère et bal masqué. Afin de conserver le mystère de vos participations et des déguisements de vos personnages, les participations doivent être postées avec le compte d'intrigue : Magicopolis.

✒ Comme dans les 10 petits nègres d'Agatha Christie, l'ambiance se veut mystérieuse ; pleine de secrets et de dissimulations. Essayez de faire en forte que vos personnage ne soient pas reconnus. De les jouer ; ou de brouiller les pistes en créant des personnages à la volée. Tout le fun est de savoir, ou de ne pas savoir qui se dissimule derrière un masque.

✒ Pour la présentation des posts, trouvez vous un joli avatar masqué ! (j'insiste).

✒ Les questions sont à poser dans le flood. Considérez juste que votre personnage a reçu une invitation par corbeau, rapace, à son domicile. Invitation anonyme mais avec consigne de venir obligatoirement masqué.

✒ login : Magicopolis
mot de passe : lebaldesrapaces

✒ Des gens vont mourir :mrgreen:
Le bal des rapaces avait lieu sur une île, au large de l'Améthyste, en plein milieu du fleuve aux statues abandonnées. C'était une célébration mystérieuse, sensuelle et masquée, où les invités triés sur le volet selon des critères connus des seuls étranges et austères hôtes, se devaient de n'apparaître que déguisés. Masqués. Camouflés. Des secrets, des murmures dans le brouillard aux tourbillons lents et épais, une ambiance un peu intimidante, que toutes ces silhouettes grimées, que toutes ces ombres drapées de velours sombres, qui donnait l'impression à qui contemplait le spectacle depuis le fleuve, d'avoir surpris un rêve terne, un mirage de grisaille.

Aux invités rendez vous avaient été donnés en pleine nuit, sur les berges de leurs quartiers respectifs où dans le brouillard les attendaient de petites barques aux avirons emmaillotés de soie afin de ne faire qu'un infime clapot. A l'avant des esquifs brûlaient des lanternes sourdes, dont la flamme tremblante peinait à illuminer plus de quelques mètres de brumes épaisses. Quand aux équipages, toujours par deux, ils étaient selon la tradition de mystère Améthyste, voilés et muets. Leurs seules tâches se résumaient à vérifier que les invités aient bien leurs invitations et leurs masques vissés au visage. Point de questions. Encore moins de réponses. Alors que les barques poussées par leurs avirons silencieux, quittaient les berges aux réverbérés maladifs, pour s'enfoncer entre les tourbillons lents, intimidant, de cette brume qui en été, semblait remonter des profondeurs du fleuve.

Dans le brouillard le temps semblait se distordre, s'étirer de façon poisseuse. De même que les distances et toutes les notions de repères géographiques disparaissaient. Vue du fleuve aux eaux noires, aux algues épaisses qui raclaient les coques brinquebalantes, la Ville n'était qu'un songe, qu'une illusion. Photo floue et lointaine en noir et blanc, dont n'émergeaient que de rares obscures silhouettes de bâtiments familiers, bien vite à nouveau dévorées par le voile gris. Les barques allaient, dans ce silence à peine frôlé de clapotis, de vaguelettes grasses et limoneuses, et le brouillard comme une énorme main se refermait sur le paysage pour le soustraire aux regards curieux des invités en proue des esquifs.

Les invitations adressées à différents habitants de la Ville, étaient arrivées les nuits précédentes, livrées à domiciles par des rapaces aux petits yeux cruels. Élégantes. Écrites d'une main impérieuse. Polies. Et ornées du blason d'un corbeau endimanché. Mais avares en informations. Pas de signature. Juste cet ordre de n'apparaître au point de rendez vous que masqué, convenablement et élégamment déguisé. Et ces conseils pour rallier les berges du fleuve, le soir venu, afin d'aller à la rencontre de ces minuscules barques et de leurs rameurs muets, qui une à une, comme des mouches attirées par le feu d'un phare lointain, disparaissaient dans le brouillard.

Direction le centre du fleuve, et cette île qui avec lenteur semblait s'étirer du brouillard à mesure que les avirons au rythme patient s'en approchaient. Une île éclairée de fanaux pâles, portant en son cœur la majesté d'un palais, qui comme nombre de très, très vieilles bâtisses de l'Améthyste, était en ruine. De la musique s'en échappait basse et un peu menaçante. Trémolos lents de violons, pianos graves et autres tintements métalliques de clavecins. Dans le brouillard l’acoustique était déformée, certaines notes s'effaçaient alors que d'autres gagnaient en piquant distordant, et l'ensemble semblait résonner de toute part et de nulle part. Un bal de spectres, dans un manoir dont le parc était orné d'immenses cyprès, droits comme des pendus, et sombres comme des flammes de cierges.

Sur les berges, dans ces pelouses rases de gazon sombre et humide, des servantes allaient, austères en leurs voiles translucides, silencieuses avec ces baillons qui leurs ôtaient le droit à la parole. Elles déambulaient au milieu des invités déguisés, entre les innombrables et très vieilles statues usées qui de loin en loin, surgissaient puis s'engloutissaient dans la brume. La Ville, invisible sur les rives lointaine n'était qu'un songe, qu'un souvenir aisé à oublier, tant la brume pâle et sirupeuse en tourbillonnant autour de l'île peignait comme un écran d'ombres chinoises. Ici les alcools servis étaient nobles, racés et poussiéreux, comme surgis d'un autre âge. Était ce des algues, fines et filandreuses qui dansaient au fond des bouteilles de vin anonyme ? Ou bien seulement des cheveux de noyées ? Nul ne posait la question, et personne de toute façon n'avait de réponse, puisque les barquettes, à peine leurs cargaisons déposées, s'en était déjà reparties comme pour ôter toute possibilité d'évasion.

Demeurait la demeure, ce palais dont les portes étaient mystérieusement closes. Avec ses balcons rongés de lierres, ses vieilles statues en frontons qui semblaient surveiller la foule des invités masqués, et ses tourelles que la brume dissimulait, pour ne laisser transparaître que l'éclat étouffé de fenêtres aux épais rideaux de velours. Attendre, en se surveillant par masques interposés, à l'ombre des rangés de cyprès au garde à vous, avec pour toile de fond cette musique lancinante et mystique et qui semblait venir de partout et nulle part à la fois. Que quelque chose se passe, que leur hôte, à moins qu'il ne soit plusieurs ne se dévoile enfin. A moins qu'il soit déjà là. Qui sait. A se mêler à la foule, à se déguiser, à jouer les impatients et les curieux un peu inquiets. Comment savoir. L'île est aussi muette qu'une tombe. Et le fleuve. Le fleuve. Joue les serpents farouches en rampant sous la grisaille.

Peut être n'était ce pas une si bonne idée d'accepter cette invitation, que de faire cette traversée pour un autre monde. Parce que tout ceci est quand même un peu inquiétant, trop mystérieux pour être parfaitement honnête. Améthyste et ses savants mystères. Améthyste et ses poignards dans le brouillard.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#2
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Arms wide open, I stand alone
I'm no hero, and I'm not made of stone
Right or wrong I can hardly tell
I'm on the wrong side of heaven, and the righteous side of hell



Bille abreuvée d'encre et croassement lointain. Comme un œil reposé en hauteur, au sein d'une meurtrière habitée par une arbalète menaçante, pointant la morsure acérée de ses prunelles enflammées sur ta silhouette découpée entre ombre et lumière. Celle de ses terres qui portent ton nom, l'héritage de tes ancêtres échoués sur les plages de ton enfance. Tu n'est qu'un spectre, une chimère de plus que la Ville as marquée de son sceau incandescent. Une ombre errante au beau milieu d'impasses noueuses, tortueuses. Une illusion disparaissant, jusqu'à se fondre dans ses grands bûchers funèbres ou flamboie ta rage aveuglante. Brillante, comme ces soleils que tu écume depuis ta disparition. Celui-là même qui te force à rabattre l'une de tes mains au devant de ton regard noyé d'écume et du remous des vagues incessantes.

Tu as poursuivis tes rêves lointains, te croyant capable de reprendre en main tout ce que tu avais détruit. Tu as levé ta lance, comme un glaive de feu pourfendant la nuit tombée. Tu t'est sublimé dans une gloire sanguinolente, avec tes espoirs dans la main et tes désespoirs dans l'autre. Étincelant comme un flambeau à travers un crépuscule de brume et chutant, comme de ces météores Asriel, jusqu'à creuser des trous dans ta propre chair. On te croyait fait de pierre, une impasse, une muraille bâtie dans l'acier, tant tu as écumé de mondes à la dérive. Perdu dans tes propres songes, jusqu'à en perdre ta propre raison. Tu est resté celui que tu étais, mais tu n'est pourtant plus celui que tu étais autrefois. Toi, avec ton innocence cruelle, ton regard perdu dans les ressacs des vagues et les mystères troubles qui anime tes prunelles de mémoires âcres.

Tu as entendu le croassement de ces rapaces ombrageux. Ceux dont le bec s'est perché jusqu'à ta paume. Mauvais ou bon présage ? Qu'importe. Tu t'es souvenu. De la fougue de ses mémoires endormies, terrées au fond de ta conscience. Et ton âme, s'est recouverte de teintes charbonneuses, comme ces grandes ailes battantes s'enroulant dans les horizons nébuleuses de tes terres. Chaque battement était cet appel, ce sang irriguant dans tes veines, te poussant à prendre le large, t'en aller, jusqu'à ne plus jamais regarder dans ton dos. Jusqu'à voir disparaître ces toitures bleutées, arrondie, disparaître. Devenir de simples souvenirs égarés, de petits éclats azuréens, brillants, derrière l'épais manteau de brume. Tu étais guerrier et tu est devenu voyageur. Déserteur. Félin solitaire à bord de sa propre barque dont tu étais le fervent marin. Naviguant sur tes eaux de feus, rongeant le bois de la carcasse de ton navire. Tu est tombé. Tu as chuté si bas.

Comment savoir ? Savoir faire la différence. Si tu étais là bas, ou ici. Rêveur éveillé. Il n'y avait qu'à ouvrir les yeux, sous ton masque sombre, de velours. Porter tes prunelles claires dans un brouillard épais, dont les bras de volutes semblait venir étreindre ton corps costumé de ses bras moites, évanescents. Seul, à manier ta propre chaloupe, faute d'avoir intimidé de tes prunelles farouches l'une de ces meneurs d'embarcations, en le menaçant de le balancer par-dessus bord s'il te ne laissait pas avancer de toi-même. Parce que tu est cette bête arrogante, qui refuse l'autorité, se fiche des règles et des lois, quitte à en briser ton propre élan. Parce que la Ville était de nouveau là, elle t'avais accueillie, dans ses bras gangrenés. Sous ses miroirs à double facettes, étincelant de cette décadence à laquelle même tu t'es nourri. Tu as tant laissé la haine te submerger, que tu en as oublié le simple silence nocturne, de ces nuits d'antan, berçant tes jeunes années. Le clapotement de la rame effleurant l'eau, la brise marine d'un crépuscule endormi, le chuintement des chuchotements balayant la foule de masques réunies. Des visages défilant, sans même que tu ne leur en porte la moindre attention.

Non, ton regard était là. Sur cette vieille bâtisse rongée par des plantes folles. Le lierre grimpant à même ces murailles de pierre, surplombée par de lourdes portes closes. Cachant ses mystères dont la Ville regorgeait tant. Alors tu étais là. Silencieux, à vagabonder entre ces allées de cyprès. Au dessous de ce voile gris cachant ta vue sur des paires d'astres à peine étincelant sous son manteau épais. Et comme à ton habitude, avec cette cibiche entre tes lèvres. Ce feu, cette rage, ces élans sauvages sous ta peau. Venant à défier l'obscurité nébuleuse d'une nuit sans fin.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#3
Assis sur la berge, les fesses détrempées par la boue, le garçon contemplait son masque posé sur ses genoux. Ou peut être était ce le masque qui regardait le garçon. La question pouvait se poser, surtout dans cet état d'ébriété, un peu trop avancé pour un début de soirée, que tenait déjà le garçon, un peu nauséeux, le menton dodelinant. La faute à cette bouteille d'hydromel – pour le courage, pour pas qu'il n'y ait de faille – à laquelle il avait tété les heures, cherché à dissoudre les minutes toujours plus longues, toujours plus solitaires, qui le séparait de l'apparition du bateau devant l’amener à sa soirée. Donc il avait fort bien bu, beaucoup regardé le brouillard se lever du fleuve, avec lenteur, avec puissance, comme ces très vieux écrans de cinéma en noir blanc que de petites mains devaient dérouler avant de lancer le film. Il avait bu, tout seul, comme un ivrogne, comme un cœur un peu tristounet, que le fleuve aurait déposé là, dans un de ses méandre mort, aux eaux troubles et stagnantes, pleine de clapots gluants, et il avait laissé ses pensées sombrer à mesure que la brume s'élevait à la rencontre des nuages de plus en plus bas.

Mais pour en revenir à ce masque posé sur ses genoux, c'était un très bel objet, aussi inquiétant que fascinant. Le garçon l'avait déniché au plus profond d'une de ces boutiques poussiéreuses de l'allée des mystères perles, presque par hasard, et n'avait pas pu résister à l'idée de se l'approprier. Parce que le masque était beau, tellement funeste, tout d'écume noire, très fine et laquée. Avec des traits épuré à l'extrême, beaux mais simples, comme des tourbillons de remous dans une anfractuosité de rocher lorsque la mer se retire. Les doigts du garçon ne pouvait s'empêcher de redessiner les contours du masque, comme pour mieux se les approprier, en graver en sa mémoire tactile les contours, les angles doux mais vifs, les arrêtes souples, et ce grain, très lisse, comme un miroir, comme une plaque de glace noire sur laquelle ses doigts pouvaient caresser à n'en plus finir. Il caressait le masque, se l'appropriait, et lui confiait ses plus étranges pensées, vous savez ces dérives éthyliques, qu'un esprit aviné ou sous opiacé seul peut concevoir ; ces mêmes dérives, qui parfois vous saisissent en lisière du sommeil, des avants rêves, qui comme des chevaux lancés en plein galop – vous vous rappelez le pont ? - caracolent aux portes de l'assoupissement dans un nuage d'images confuses.

Un visage aussi noir, aussi beau mais dur, comme forgé par le ressac, fracassé sur l'enclume des falaises nordiques, ne pouvait qu'appartenir à un homme, à un être, dont l'âme avait été empoisonné par une femme. Voilà ce que se disait le garçon, tout à ces aigreurs en portant la bouteille d'hydromel à ses lèvres, en regardant se mêler à la surface du fleuve, son reflet et l'image du masque, les deux tout mélangés, jusqu'à ne faire qu'un qui n'était pas un tout. Une femme, parlait il pour lui, ou bien se faisait il l'écho de quelques bribes de pensées, encore accrochées au masque mortuaire ? Une femme, serait elle là ce soir, au milieu de tout ces masques, à jouer les ombres et les passe partout dans un sillage de cheveux noirs, semblables à d’envoûtant tentacules de méduse des profondeurs qui aimerait à se dissimuler au secret des bosquets d'algues ? Serait elle là, cette spectre, à danser au milieu des rapaces, à se faire fumée, invisible, évanescente, mais d'une absence si incandescente, que toute la Ville marquée par son souvenir en flamboierait par delà l'horizon en des tons blêmes ?

Qu'un seul rapace vous manque, et c'était tout le ciel qui était déplumé. Voilà ce que se répétait le jeune homme convenablement alcoolisé, en souriant avec aigreur à ce trait d'esprit surgi des brumes inspiratrices de cette hydromel de grand guerrier, alors qu'il attendait que sa barque surgisse enfin du brouillard. Attendre la barque, comme ce prisonnier qui du haut de sa prison, voit passer sur la rivière le tenant en chaînes, de fiers bateaux et sent sur son visage souffler la promesse du large et la liberté. Sans parler du souvenir des baisers offerts par la fille de la geôlière. Quoique cela... n'était jamais encore arrivé, mais cela ne coûtait rien d'espérer. Hein le masque, tu en penses quoi ? Toi qui me toise de tes yeux crevés, de ton âme qui en se consumant à fini par colorer de suie tes traits si diablement et infernalement purs. Et tes lèvres, faut il parler de tes lèvres. Non bien sur. Peut être valait il mieux mettre terme à ces divagations, soulever à plein poing la bouteille d'hydromel désormais vide – à l'exception de la dernière goutte offerte en offrande au fleuve – et la lancer, comme un message de naufragé, loin très loin, le plus loin possible dans la rivière.

Et tant pis si dans le brouillard ça avait fait bong et chling, parce que la bouteille venait d'heurter la tête d'un de ces pauvre rameur venu récupérer notre naufragé du cœur. Bas les couilles, bas les couilles de tout, des rameurs, et de tout le reste, voilà ce que se disait le garçon en se relevant sur ses jambes flageolantes, pour faire face au fleuve. Qu'il était grand et lugubre ce jeune homme aux fortes épaules qui n'avait rien trouvé de mieux que de se déguiser en noyé. Parfaitement un vrai noyé, tout ce qu'il y avait de plus misérable, avec un caban rappé de sel aux boutons de bernacles, un pantalon de jute élimé et une vieille odeur d'algue (même si cette dernière n'était pas volontaire, plutôt la conséquence d'avoir tant attendu sur les berges mazoutées de la Ville). Et un noyé, c'est bien connu, surtout gorgé d'hydromel pour être grand et fort dans la bataille, ça n'avait surtout pas peur d'être mouillé. Noyé en lui même, enfoui dans ses propres flots noirs, ce poison noir qui débordant de son cœur avait fini par le dévorer tout entier, le transformer, du moins en avait il l'impression, en limon sous forme humaine. Il le pensait et ce soir il agissait en conséquence, au point de décider d'aller lui même à la rencontre de ses sauveurs, en s'enfonçant à pas hésitant dans la boue couvrant les berges, et puis de plus en plus profondément dans le fleuve, ses clapots gras, toutes ses bulles de pollution chimique. Il s'en foutait, il s'en branlait, et sur son visage le masque d'écume noir était d'un calme imperturbable, d'une beauté tragique et immuable.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#4
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Tu te trouverais impolie de refuser une pareille invitation.

Tu connais la Ville. En particulier ses caprices. Ces invitations l’ont charmé, autant que ces corbeaux d’un autre âge, d’un autre Ordre.

Bleue pour cette soirée. Lèvres azures, yeux du ciel et peau de nuage. Un masque d’or et ses lignes de platine. Un costume riche en extravagance mais tu te gâtes pour cette nuit. L’écriture et le style de l’invitation te donne une fibre romantique. Tu sais comment te préparer. Te parer. Te déguiser.

Tu as rejoint les barques, comme les autres, à l’ombre d’une brume. Le silence te charme, autant que cette île déchue qui s’approche à mesure que les larbins agitent l’eau (ou serait-ce l’eau qui amène la barque ?). Tu l’ignores. Tu te laisses prendre au jeu. Inconscience ? Un peu.

Tu débarques parmi les invités. Tous déguisés. Sans exception. Depuis le début, tu te demandes pourquoi on t'a invité. Toi. Les soirées, tu connais mais disons… que l’Améthyste te tient éloigné de ses combines. De ses secrets et mystères. Tu dépasses quelques limites. Que peux-tu y faire ? Cette vie t’a choisie. Tu as décidé de rester pour aller au-delà, pas pour te confiner derrière les voiles austères des servantes. Tu acceptes un petit verre. Tu joues avec les glaçons. Tu poses ta langue avec timidité contre l’amertume de l’alcool. Tu dégustes.

De ce que t’en sais, il pourrait s’agir d’un poison. Eh bah, inviter tous ces gens pour les tuer ? La Ville (et encore plus l’Améthyste) ne manque pas d’idées pour assouvir sa justice ou son absence de. Une mascarade ? Sans doute. Tu renifles l’air. Tes yeux te parleront qu’avec les lois du brouillard. Qu’en est-il des oreilles ? Une musique triste. Profonde. Tu t’y habitueras. Ça te donne envie de rejoindre les musiciens mais tu restes dans la file. Tu ne sors pas du lot. Tu te fais toute petite. Pour l’instant. Accalmie. Calme avant la tempête. Cependant, tu penses que la patience te manquera bientôt. Le temps… le temps ne t’intimide pas, c’est tout ce mystère et cette ignorance franche qui te ronge.

Dame Blue.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#5
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Ce n'est pas toi, tu n'es pas là, tu n'es pas mort
Masque de corde et de magie, masque de marbre
Poudre de fée et de folie, écorce d'arbre
Recette sombre et masque blanc, tu es dehors.

Sortir. Il y avait une condition pour sortir. Il y avait un dress code pour sortir.

C'était une chose grave, qu'on ne faisait pas sans présenter une bonne raison. On défendait sa cause et on avait un jour l'autorisation solennelle de – sortir. Un rêve qu'ils partageaient tous, là, dans les profondeurs secrètes. Dans le Ventre. Et un jour ils sortaient et – certains revenaient brisés. D'autres ne revenaient jamais. Un ou deux revenaient impassibles. Prêts à rentrer. Ils étaient rares. On ne rentre pas aisément dans la Nuit. Lui, ce soir, était sorti. On lui avait passé le costume de rigueur et tout ce qu'il avait été autrefois, tout ce qu'il restait de lui dans les Ombres, s'était fondu sous le sort d'illusion qui avait nimbé son corps d'un blanc d'albâtre. Il avait cet air artificiel et cependant noble des mannequins aux traits ciselés, dans les boutiques de vêtements. On lui avait noué les cordes, symboles de sa condition, par lesquelles il verrait, entrendrait et sentirait, tant que la chape de plomb du sort pèserait sur lui. Et il le savait : s'il trouvait un moyen de le dissiper, les cordes se resserreraient... l'étoufferaient.

Il était dehors. Il marchait dans la Ville. Quelques rues seulement à arpenter pour gagner le Fleuve, mais déjà une éternité de retrouvailles solitaires. Cela faisait si longtemps... Le temps de hurler, de mordre ses chaînes, de maudire ses crimes et ses geôliers, de se heurter le crâne aux parois de sa cellule, de s'abrutir de révolte jusqu'à la folie, puis le temps de se résigner, d'oublier sa dignité, de bénir et d'appeler son châtiment, d'étrangler lui-même les dernières bribes d'espoir, de se soumettre et d'apprendre les suppliques, de trahir ses camarades et de renier tout ce qu'il avait connu. Combien de temps ? Le temps était distendu là-bas. La transmission de quelques pensées pouvait peser des siècles.

Ceux qui reniaient ne revenaient généralement pas. Il s'en moquait. Il avait obtenu le droit de sortir. La Ville avait changé. Mais qu'est-ce que cela voulait dire, au fond ? Elle était changeante. C'était sa seule fiabilité. Elle était instable. C'était sa seule stabilité. Elle était traîtresse et cruelle et il l'aimait. Respirer son air avait un goût de dernière coupe de cyanure, coupe dorée, goût d'amande, bonheur ultime. Il allait droit devant lui et ses pieds le portaient. La mission. Il ne pouvait pas l'oublier, elle chantonnait dans sa tête comme une litanie.

Tu as bravé les lois sacrées de ton caveau.
Tu es monté vers la lumière en emportant
Les ors fanés de ta splendeur brisée d'antan.
Quelle ironie. On ne sort pas de son tombeau.

En arrivant aux barcarolles, il entraîna l'un des nochers à part, et ce dernier, sans s'émouvoir, déposa sa baguette sur le visage encordé. Le sort se dissipa pendant quelques secondes, et aussitôt les cordes entamèrent leur lente tentative de constriction mortelle. Il se mourait. L'air n'atteignait déjà plus ses organes. Puis le pilote silencieux hocha la tête et écarta sa baguette ; la peau de pierre recouvrit de nouveau les traits de l'invité blanc. La lune se refléta sur son visage marmoréen, qui n'exprimait déjà plus rien. Au-dessous, il tremblait encore d'avoir connu l'étouffement et les premiers vertiges, et des larmes mécaniques coulaient sur ses joues, invisibles du dehors. Il avait appris à pleurer, Là-bas. Dans le Ventre. Dans les Ombres. Là d'où il venait et là où il retournait, quel que soit son destin cette nuit. Il hocha la tête, et le pilote le raccompagna à la barcarolle, où il le fit monter à bord, tandis que partout alentour, masques et bergamasques, arlequins et pierrots, s'embarquaient de la même façon, dans un véritable envole de libellules. La vie était belle tant qu'on la lui laissait. L'homme de pierre s'assit, et laissa tremper le bout de ses doigts dans l'onde.

Qui donc es-tu, toi qui arpentes notre Ville
Sous une peau qui n'est pas chair, sous un halo
D'illusion noire, et qui dans le méli-mélo
De notre Foule, as le regard d'un alguazil ?

Il cherchait quelque chose. Mais dès qu'il se fut éloigné de la rive, il ne distingua plus rien. Les autres embarcations s'étaient noyées dans l'insondable. Comment trouverait-il ceux qu'il cherchait ? C'était sa mission, c'était sa raison d'être là. Son coeur se serrait sourdement. Ses doigts, sur la surface, dessinaient un sillon sitôt marqué, sitôt effacé. Sa présence même ne lui était plus certaine. Ne rêvait-il pas tout cela ? L'homme de pierre aurait coulé à pic, si quelque chose était arrivé à la barque. Il se retrouva soudain déposé sur l'île et devant lui, une statue qui lui ressemblait extraordinairement lui rendit son regard aveugle. Comme lui, elle portait sur le visage d'étroites cordes torsadées avec art. Comme lui, elle était peignée au couteau, ses lèvres blêmes ne formaient aucune expression, aucun son, et son corps nu n'était protégé de l'humidité froide que par un semblant de pantalon décharné, symbole de sa condition d'esclave. Mais ils étaient de pierre, et ils ne sentaient pas le froid, ni aucune des autres sensations humaines qui auraient pu se frayer un chemin jusqu'à leur épiderme.

Machinalement, l'homme balaya l'espace de ce regard mort et sans yeux. N'y avait-il pas là, tout près, un piédestal où il aurait pu monter ? Destiné à son éternité ? Une immobilité où il aurait pu se réfugier à jamais, retenant son souffle, enfin entré dans l'ordre du monde, celui, lent et implacable, de l'érosion, des eaux qui montent, et des glaciers ? Il ne vit rien. Chaque piédestal portait déjà sa statue. Il n'avait pas sa place ici. Plus loin, peut-être. Il se remit en marche, et s'éloigna vers l'intérieur de l'île. Il cherchait le cyprès près d'un tombeau où les quatre vents s'agenouillent, et où il rencontrerait enfin sa cible, pour laquelle il avait quitté le Ventre, la Nuit, les Fers. Sa démarche lente et fantomatique crevait la foule avec la même lenteur dont la proue, quelques minutes auparavant, avait crevé les eaux. C'était pour bientôt. Il allait savoir. Il allait comprendre. On le lui avait promis. Et aucune voix ne le hélerait, aucune main ne le saisirait, aucune étreinte ne l'arrêterait.

N'avait-il pas eu une famille, jadis ? Sa cible était peut-être l'enfant d'hier, devenu adversaire aujourd'hui. Son sang et sa chair et sa cible. C'était comme une pulsation sous la peau de pierre, la dernière qu'il restait à éteindre : il lui fallait sa cible, ce dernier rideau importun qui le séparait de la perfection du néant.

Ceux qui adoptent ce visage ont en commun
Un beau matin ou un beau soir, pour leur mission,
Indifférents au sang versé et aux passions,
De disparaître et d'être remplacés demain.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#6
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La Robe Rouge.


Elle avait les lèvres grenats, les pupilles révulsées et les jambes tremblantes sous cette légère robe rouge. Celle qui cintrait sa taille de guêpe, jusqu'à redescendre le long de ses échasses élancées, telle une queue de sirène pourpre, aux volutes de tissus évanescents. Et à chaque mouvement de la brise, passage du vent, le voile de son habit se mettait à se gonfler, semblable à une méduse se déplaçant de toute petites poussées dans des abîmes insondables. À ses tempes collaient ses algues noircies, baignées d'abysses, où se mêlaient des gouttes de sueurs, perles de sels moites, dont se gorgeait parfois ses lèvres carmines. Son souffle filtrait au même rythme que la pluie venait à perler sur sa peau basanée. Et dans sa voix, elle portait cette même teinte, sonorité exotique, embruns d'un ailleurs bâti sur des violences centenaires et de campagnes tranquilles. Là où la mer venait à se fracasser contre des plages de sable blanc.

Elle était d'ici et pourtant, intruse. Étrangère dans une Ville étrange. Apatride à ces lieux qu'elle jaugeait de ses prunelles claires. Pailletées de vert, dansait en celles-ci, des lagons à perte de vues. Allant s'écraser contre cet épais manteau brumeux faisant apparaître quelques piqûres glaciales, le long de ses bras. C'était une chair de poule exaltante, excitante, que d'apercevoir de nouveau ce fleuve aussi mystérieux que ses habitants. Avec ses tons grisâtres, tant il y avait de rochers noyés dans ses profondeurs. Le remous profonds des vagues silencieuses, naviguant, s'infiltrant entre les récifs aux pointes acérées. Balayant toute trace des chaînes qu'il l'avait retenue à ses abysses. Peut-être, demeurait-il encore ici, le songe de son ancienne vie, pensa-t-elle, tout en relâchant une bouffée de fumée âcre.

Sa cibiche avait le goût amer de défaites qu'elle ne parvenait pas à accepter. Et sur sa langue, les relents acide d'une brume funèbre. Si pour certain, le noir était couleur du deuil, pour d'autres, le rouge l'étais, tout autant persistant avec ses teintes sanguines, explosives, volcaniques, électriques. C'était ce feu argenté qui coulait dans ses veines, au même titre que celui de ses ancêtres. Et pourtant, aujourd'hui, il paraissait être aussi pourpre que sa robe s'était enchevêtrée dans les algues de ce lac sans fond. Flottant à la surface miroitante de l'eau, comme des vaisseaux sanguins éclatés surgissant dans le blanc de prunelles lasses.

Alors elle embarqua, au souffle lent qui franchissait des lèvres des rameurs, en accord avec le clapotis des eaux endormies. Là où s'élevait le brouillard lent, pour l'étreindre de ses bras marmoréens. Ses doigts munies de longues griffes rougeâtres effleurait la surface des eaux dorées, qui bientôt s'amenuisa au fur et à mesure qu'ils s'avançaient dans les entrailles labyrinthes de cette brume évanescente. De doux murmures franchissait ses lèvres, pareil à ceux de ses veuves éplorées s'aventurant dans les champs de tombes de Saphir. C'était une douce mélodie, funèbre et tristement funèbre que l'on contait, chantait, sous des voiles de dentelles, sur quelques paires de lèvres tremblantes.

Dormi e lascia che la notte ti abbracci.

Dans le ventre de ces géants de roches, là où les graines de la haine ont été lancées, demeure les derniers souffles d'une agonie qui s'éteint. Et reprend ses racines dans des eaux de feus, là où brûle les soleils en souverain archaïque, où la passion se mêle à la fougue et au déraisonnable. Où se déchaîne les violences éternelles d'un peuple de révolté, où s'entremêlent les sangs frelatés de fratries insoupçonnées. Où dansent les langues comme des lames dans les mains de guerriers aguerries, où la richesse se noie jusque dans les profondeurs d'un océan éthylique. Où les coups bas se mêlent aux paroles acides et aux visages pâles aux lèvres de rubis. Ce n'était que des jeux, pour certains. Des fiertés explosives révélées à l'aube d'un nouvel avènement. Mais en posant ses pas sur l'île aux mystères, elle se retourna une toute dernière fois.

Là bas, un éclat brillait au fond du lac. Si évanescent, qu'elle était la seule à pouvoir l'apercevoir. Un éclat, qui comme la foudre, elle, ne tonne jamais loin.

Alors comme à son habitude, elle se vêtis de son masque de phénix et s'avança dans l'arène, là où danse les félins solitaires.

La Robe Rouge brille de ses éclats incandescents.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#7
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Enlève ton masque.~

Elle avait retiré ses bijoux. Elle avait remisé ses beaux atours aux vestiaire. Elle avait défait sa coiffure alambiquée. Elle avait cessé d'être une princesse de Rubis. On ne la reconnaîtrait jamais là-bas ! Les artifices de la maquilleuse étaient d'être une magicienne sans employer la magie. C'était un peu une courtoisie envers cette fille qu'elle aimait, cette fille sans pouvoirs, que de pratiquer la métamorphose uniquement à l'aide de pigments et de touchers habiles. Et c'était son hobby depuis toujours. Oh, non pas qu'elle ait besoin de travailler.

Mets ton masque.~

Elle avait arrangé la poudre sur son visage, le spray fixateur, et elle avait simplement lissé sa chevelure pour l'empêcher de la trahir... on racontait que le climat était humide là-bas ce soir, elle craignait de friser mais elle verrait bien. Elle n'était habillée que d'un simple pull synthétique, elle aurait pu être la dernière des petites boutiquières des quartiers extérieurs. Elle avait passé des baskets ...depuis combien de temps n'avait-elle pas porté des baskets ? Et elle était partie au bal. Discrète, autant qu'on peut l'être avec un large trou au travers du visage.

Sa belle avait appelé son prénom en la voyant passer. Elle la reconnaissait toujours, à son parfum. Elles portaient le même, longtemps avant de se connaître, un parfum qu'elles créaient de leurs mains et qui restait en tête comme une énigme irrésolue. Difficile d'avouer : je vais au bal sans toi. Difficile de rappeler : l'oiseau enchanté s'est posé sur ma fenêtre, et non sur la tienne. Difficile de supplier : je vais quelque part où la magie est partout, où la magie peut tuer, et tu es sans défense, si fragile, une enfant...

Elle avait filé hors du palais, et nul n'avait vu dans quelle direction elle était partie. L'oiseau noir l'avait attendue. Il était venu se percher sur son épaule, et l'avait guidée au fil des rues. A un moment donné, une main l'avait happée, grande main sombre qui s'était enroulée autour de tout son bras menu. L'oiseau avait crié en claquant du bec, et elle avait tourné, calmement, son visage de gouffre, sans ouvrir les paupières. Elle ne saurait jamais qui l'avait ainsi saisie. Des pas lourds et précipités s'étaient éloignés dans un souffle. Elle préférait ne pas savoir.

Garde ton masque.~

Elle était arrivée à temps. C'était toujours sa hantise. Se perdre et manquer les festivités. Mais l'oiseau avait su la mener à bon port, et quand il s'était envolé, elle avait su qu'elle était arrivée. Elle avait été emmenée avec douceur, dans un silence ouaté, à bord d'une barque qui s'était aventurée sur la rivière. A voix basse, entrouvrant à peine les lèvres sur ses petites dents teintes en noir, elle avait demandé ce qu'il y avait autour d'eux. Le conducteur de la barque ne lui avait rien décrit. Elle s'était contentée de la musique des eaux. Un bal ? Est-ce qu'on allait vraiment danser avec elle ? La trouver belle ? Elle n'existait pas. Elle n'était que la vitrine de sa création. Son coeur battait à la maison. Y avait-il, ici, des gens qu'elle connaissait ?

Elle trempa ses lèvres dans une coupe, but un peu, et songea que la vie avait un goût de pigments préparés à la main. "Oh, appelez-moi Blindy..."

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#8
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Depuis toute cette histoire, il était devenu quelqu'un de différent. On ne l'entendait plus taquiner la harpe de sa mère. La domesticité s'inquiétait. On aurait aimé qu'il sorte, qu'il voie du monde, mais il semblait avoir peur de tout. Un contact sur l'épaule le faisait sursauter. Une fenêtre qui se fermait à la volée à cause d'un courant d'air lui arrachait un cri de terreur. Et puis il restait pâle, pensif, les yeux vides. Que s'était-il passé exactement ? Dans tous les cas, il était changé et on l'exhortait à se reprendre en main. Le mariage ne tarderait pas, après tout : les préparatifs étaient déjà bien avancés. Certes, on ne lui demandait pas de fréquenter sa promise mais il faudrait tout de même qu'il fasse bonne figure, le jour venu. Lui qui aimait tant sortir danser, tenir salon... C'était l'ombre de lui-même. On avait essayé de se renseigner sur cette fameuse soirée du duel, mais les autres concernés semblaient s'être eux aussi repliés sur eux-mêmes, peu enclins à s'étendre sur les événements exacts. D'ailleurs, les deux témoins n'avaient rien su de précis. Quand ils étaient arrivés, les insultes ne fusaient déjà plus, laissant la place aux regards chargés de métal.

Et soudain, voilà qu'il se tenait dans une barque au milieu des eaux noires, debout, seul, emporté vers une destination inconnue. Il s'impressionnait lui-même. L'effort avait été conséquent, et même le plaisir de se grimer aux couleurs et aux motifs de la faction visitée l'avait laissé de marbre cette fois. L'étiquette, les blasons, les symboles, le jeu social... Il avait perdu le goût de vivre, voilà la vérité. Ce qui le divertissait jadis était devenu cendre sur sa langue, parce qu'il avait commis l'irréparable, il avait cédé à cette provocation insensée, et il était revenu sur ses deux jambes, tandis qu'on emportait son plus cher ami dans un corbillard – et ce n'était pas encore cela le pire. Non, le pire, il n'en parlerait jamais. Quoi qu'il en soit, c'était une excellente chose que ce bal ait lieu en Améthyste. C'était logique de rencontrer son devenir là-bas, non ? At the Gates of Retribution, comme disait la chanson, fredonnée sur ses lèvres tandis qu'il abordait à la rive.

Il s'inclina, posa un genou en terre, cueillit un brin de plante argentée, et le considéra dans la lueur blafarde qui éclairait la scène. Sous le masque qui dissimulait ses traits, il murmura une formule que personne alentour ne comprit. Il se détourna, et lança l'étoile végétale en direction du chemin d'eau qui l'avait amené. Le brin d'herbe vola quelques secondes, se posa, s'engloutit, disparut. Personne ne pouvait voir s'il souriait ou s'il pleurait, sous ce masque de métal. Il regarda le scintillement de l'eau encore quelques secondes, puis une expiration s'échappa de ses poumons. Il regarda les autres invités qui prenaient le chemin de la fête, et les rejoignit, sans un regard en arrière. Qu'ils étaient tous beaux, dans leurs déguisements, et qu'il était fier d'être de leur nombre ! Il aurait voulu ne jamais regagner sa demeure. A cet instant, il entendit les accents d'une harpe. C'était sans doute une fantaisie de son imagination.

Puis une main frôla son bras. Encore un cauchemar éveillé, il sursauta et regarda, mais il n'y avait personne.

Trop tard pour s'échapper. La crise d'angoisse se déclencha insidieusement, par petites touches, un tourbillon dans lequel il s'enfonçait de plus en plus irrémédiablement. Sa conscience était ce brin d'herbe fragile sur la rive et il s'éloignait dans le courant, incapable de s'y accrocher. Et s'il avait réussi, sans doute se serait-elle déchirée pour s'engloutir avec lui. Les images de ce soir du duel lui revenaient en masse. Personne, personne ne lui avait demandé pourquoi il s'était battu. Il n'était plus temps, n'est-ce pas ? Puisque son adversaire était mort. A quoi bon se poser ce genre de question ? Un jeune homme dans la force de l'âge était mort en laissant une lignée éteinte, et au champ d'honneur, sa baguette à la main. A quoi bon ternir un tel moment de dignité et d'éclat par de stupides rumeurs ? Il regrettait d'avoir accepté ce duel, à quoi bon se justifier ? Les statues semblaient maintenant le suivre des yeux, il entendait clairement la harpe lui parler, et le silence des eaux l'oppressait comme un second masque. Il ne savait pas ce qui les attendait, mais il aurait donné cher pour que ça se déclenche, tout de suite. Qu'on en finisse. Il n'en pouvait plus de se fuir.

On lui présenta une bouteille, dont il arracha le bouchon avec les dents, relevant un instant son masque pour la plus grande indignation des convives voisins. Il s'était adossé au tronc râpeux d'un arbre et s'il n'y avait pas eu cette musique entêtante, il aurait presque pu reprendre contact avec la réalité. Mais les sueurs froides coulaient sur son visage. Etait-il vraiment le survivant de ce duel ? Les sueurs de l'agonie. Il buvait au goulot maintenant, et accusait sa paranoïa de ce sentiment d'être empoisonné, qui lui serrait la gorge et lui amenait les larmes aux yeux. Dans un sursaut de panique, il brisa la bouteille contre le socle d'une colonne, et sauta contre la façade, agrippé au lierre noir, pour tenter de jeter un regard par les fenêtres enveloppées de mystère. Son cri fendit la nuit d'une lame aiguë, prête à se briser. "Il n'y a donc personne ? Il n'y a donc personne ?" Et autour de son torse, il sentait se refermer inexorablement les bras de son ami, il voyait briller juste devant les siens les deux agates de ses yeux, il entendait sa voix chuchoter à son oreille : "Il n'y a personne. Personne pour t'entendre crier." Le bon camarade auquel il avait tout confié, qu'il avait aimé plus que tout au monde. Et il sentait son cri s'éteindre sous ses baisers.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#9
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A l'instant où il vit les bateliers faire monter les invités à bord de leurs embarcations, il déglutit avec une certaine difficulté. A quoi devait-il s'attendre, après tout, alors que l'invitation reçue donnait la consigne de rejoindre les berges du Fleuve ? A l'espoir inespéré de ne point devoir le traverser, qu'il s'agissait tout simplement là d'une idée farfelue de l'hôte mystérieux qui avait lancé ses missives à travers toute la Ville.

Au sortir de la douche, il est presque nu ; ses cheveux encore mouillés – quelques gouttes en perlent pour venir s'écraser sur ses épaules, sa nuque – le fait semer un peau d'eau sur son passage, tant il a l'habitude de ne point les sécher complètement. Il arpente la chambre, joue avec l'invitation qu'il tient entre ses doigts. Arrivée plus tôt dans la nuit, il ne s'en est pas soucié de suite, occupé à perdre ses lèvres entre des cuisses féminines et – ô combien – familières ; mais maintenant que la missive a toute son attention – ou presque – il se borne à la lire, la relire, puis encore une fois, et une autre, comme si chaque nouvelle lecture lui fera découvrir le réel but de ce bal organisé. Et quand il se décide à lever les yeux du carton d'invitation, c'est pour les poser sur sa fiancée et lui demander : « On y va ? »

Pris d'une certaine bravoure, ce fut lui qui posa le premier un pied sur la barque, avant de tendre la main à celle qui l'accompagnait afin de la faire monter à son tour. Il n'aimait guère l'eau, tout comme le vide, et n'était jamais à l'aise qu'autrement les deux pieds sur la terre ferme ; et le fait d'embarquer se révéla être une épreuve, bien qu'il fit mine du contraire. Qu'il pouvait être aisé de dissimuler sa gêne, sa mal-assurance derrière un masque, mais pour qui le connaissait bien – et c'était le cas pour sa compagne qui le connaissait, elle, presque du bout des doigts – il était aisé de deviner son inconfort grandissant. Un air bravache pour ce qui était de poser un pied, un seul, sur la barque ; et une mine loin de la confiance à l'instant où les bateliers s'éloignèrent de la berge du fleuve.

Il ne décrochait mot, n'osait trop bouger de crainte de passer par-dessus bord, alors il se contentait d'observer, de garder son regard pâle loin des eaux du fleuve que les rames faisaient se mouvoir ; mais plutôt de fixer la brume alentour, comme prêt à la voir se fendre sous le sursaut d'une silhouette qui les engloutirait à tout instant. Il n'aimait guère cela, cet inconnu dans lequel ils étaient plongés et vers lequel ils se dirigeaient.

Toutefois, il gagna en assurance à l'instant où ils arrivèrent à destination. Il ne porta nulle attention première à la demeure, ni aux autres convives, et encore moins à la berge boueuse – si l'hôte venait à hurler de la saleté des chaussures de ses invités, à lui le responsable d'avoir laissé les berges à nue – d'être gorgée ainsi des eaux du, ou plutôt des, fleuves, puisque l'objectif primordial au retour de son assurance était de descendre pour se sentir enfin respirer, comme s'il se l'était empêché le temps que dura la traversée. Respirer, autant que cela lui était possible.

La cravate est restée à sa place : bien enfermée parmi ses vêtements. Il n'aime pas en porter, lui qui est déjà mal à l'aise à peine passe-t-il son costume. Porté spécialement pour l'occasion, il a cédé à l'ordre de venir élégamment habillé, si tant est que les Corbeaux – bien autoritaires au demeurant – acceptent de le recevoir avec sa chemise au col ouvert. Deux boutons défaits, là est la concession au fait de revêtir un costume, tant il ne se sent plus respirer, incapable de se mouvoir comme il peut le souhaiter, à peine le vêtement porté. Pour le reste, il a accepté la veste et les boutons de manchettes ; un bien maigre sacrifice qui le ne dérange aucunement. Tout. Absolument tout, sauf une cravate. Et l'étouffement procuré par une chemise boutonné jusqu'au col, au point de lui enserrer – ou plutôt entraver comme il l'aime à le dire – la gorge.

Derrière le masque qui dissimulait ses yeux, ainsi que la moitié supérieure de son visage, ce fut une fois arrivé, le bras autour de la taille de sa fiancée, qu'il prit le temps d'observer l'île, ou du moins ce qui se laisser entrevoir. De la demeure, il prit le temps d'en observer la grande porte ainsi que les fenêtre closes ; du reste, son regard s'égara sur les autres convives, tous autant masqués que lui et la femme à ses côtés.

Noir, sobre, le loup qui lui dévorait l'expression était tout de sobriété ; à l'image de son porteur. Il était loin des alambiqués de cordes, ou autres masques richement décorés que pouvaient porter certains invités. Ces mêmes personnes qu'il prenait le temps d'observer, comme sur ses gardes. La faute en était à cette cuisante réminiscence qui se rappela à lui, où la crainte d'une blessure n'en fut que plus vivace ; et le fait de ne pouvoir discerner les visages – bien qu'il lui sembla reconnaître certaines allures connues, à défaut d'être un semblant familières – le faisait se tendre encore plus, jusqu'à enserrer un peu trop fort la taille de sa fiancée, sur laquelle il avait posé la main comme en un geste de volonté de la garder non loin de lui. Par prudence.

Il avait les épaules tendues, que la brume ne faisait que rendre plus solides, à l'image de sa mâchoire crispée – qu'elle seule parvenait à deviner, du moins l'espérait-il – qui, en aucun cas, ne se desserra à la vue des domestiques passant leurs plateaux remplis entre les convives. Hors de question d'y toucher, tant il ne parvenait, ou plutôt ne voulait, se fier aux Améthyste. Trop austères, trop droits à son goût ; et il n'y avait qu'à observer la rangée de cyprès parfaitement alignés pour témoigner de la maniaquerie de certains Corbeaux.

Du reste, il lui fallait attendre, tenter de se détendre quelque peu, car il était certain qu'à ce rythme, il exploserait bien avant la fin de la soirée ; ou du moins à des lieues de l'apparition de leur hôte mystérieux. La certitude étant que ce n'était guère tous ces visages dissimulés, et avant tout la musique qui s'échappait de la demeure, qui pouvaient y parvenir.

Avait-ce été là une bonne idée de venir ?

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#10
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Ils l'avaient trouvée. La missive s'était frayée un chemin jusqu'à sa modeste demeure et avait su l'inviter elle. Mais comment ? Avait-elle dit à quelqu'un, par mégarde, que c'était ici qu'elle vivait ? Avait-elle été tellement ivre, un jour, que cela lui aurait échappé ? Mais non, impossible.

Il n'en restait pas moins que l'invitation était là maintenant, dans ses mains. Qui l'eut cru ? Elle ? Invitée quelque part ? Vraiment ? Il fallait pourtant se rendre à l'évidence. Oui, elle avait été trouvée. Oui, elle avait été invitée.

Bien sûr que non, elle n'irait pas. Pas une seconde ne lui était apparue l'éventualité de répondre favorablement. Elle n'était que trop prudente pour cela. Tout, dans sa vie, avait tendance à la rendre paranoïaque, à réveiller son instinct de conservation, d'autoprotection. Et tout, dans cette invitation, lui soufflait que c'était inenvisageable, dangereux même, d'y aller : elle n'était pas signée ; le bal en question était masqué, promesse d'un anonymat menaçant ; le rendez-vous était fixé en pleine nuit, sur les berges. Et le corbeau messager lui-même présageait déjà le pire. Les augures crachaient aux visages des invités. Pensaient-ils, en agissant de la sorte, réussir à n'avoir ne serait-ce qu'une poignée de personnes présentes ?

Non. Décidément, inexorablement, il fallait répondre non. Ne même pas y songer. Jeter la lettre et ne plus y penser.

Pourquoi, alors, était-elle présente ce soir, au milieu de tant d'identités dissimulées ?

Pourquoi avait-elle, faute d'argent et malgré le fort risque de renvoi, volé à son lieu de travail cette grande robe noire échancrée, tout en dentelles transparentes, et ce masque flamboyant, cassant son allure sombre, la laissant apparaître majestueusement pour, finalement, ne la laisser que mieux se mouvoir discrètement dans la foule ?

Pourquoi avait-elle traversé le brouillard dans le but de rejoindre de sinistres barques qui l'avait ainsi emmenée sur cette île, théâtre de la soirée, prison argentée, l'éloignant d'une Ville qu'elle n'avait encore jamais quittée ?

Pourquoi, ondulant légèrement ses discrètes courbes au rythme de la mélodie qui se jouait, se plaisait-elle tant du regard des hommes et des femmes sous les masques qui, non sans traduire quelques interrogations quant aux âmes présentes ici ce soir, laissait davantage parler leur désir, tout excités qu'ils étaient par cette atmosphère si particulière ? Pourquoi aimait-elle tant tout ce qui paraissait interdit, tout ce qui, comme ce soir, semblait si proche et pourtant si loin, à portée de main mais insaisissable telle une ombre de brouillard ?

Pourquoi se nourrissait-elle avec tant de délectation de cet état d'inconnu ? Elle qui n'était personne dans la Ville, en quoi cette soirée changeait-elle les choses ? Pourquoi avait-elle finalement succombé à l'envie d'être anonyme, de jouer au jeu de la discrétion, de la dissimulation ? Pourquoi n'avait-elle pas peur ?

Allez savoir.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#11
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Tu es là.

Le corbeau est venu à toi.

Et tu es là. Sur la berge du fleuve de l’Améthyste. Attendant l’embarcation qui te mènera au bal. Dans le silence. Silence pesant. Mais cela ne te gène pas. Tu as l’habitude du silence. Tu vis au milieu des morts, après tous. Le masque, crâne de loup auquel tu as cousu de la peau que tu as tannée, avec des oreilles et des poils et rajouté deux billes blanches pour donner l’illusion que ce n’est pas toi, mais autre chose qui observe le monde. Il te tient un peu chaud, mais qu’importe. Pour aller avec, tu as récupéré un vieux tricot, d’une teinte entre le brun et le noir, détendu, sale et mité, mais qui correspond tout à fait au personnage. Des griffes ornent tes doigts.

Tu ne parle pas. Tu préfères le silence. Le silence est toujours mieux au bruit, de ton point de vue. Oui, le silence des morts est toujours mieux au bruit et à l’agitation des vivants. Ils sont trop affolés, trop vifs, trop piaillant, jacassant à tout va. Les morts ne racontent pas d’histoires, eux. Sauf si on leur demande expressément. Les morts sont calmes. Les morts se taisent.

La barque te dépose en silence sur les berges de l’île où se déroule le bal. Le bal des rapaces. Tu en descends sans faire le moindre bruit. Toujours silencieux comme les ombres, silencieux comme la mort. La brume, opaque, serpentine, mystérieuse, t’enveloppe comme un linceul, comme une amie bienveillante. Tu te sens bien ici, dans cette atmosphère étrange, sombre, où personne ne sait qui est qui, où personne ne dit rien, où la musique qui provient tout à la fois des ruines et de tout autour de toi, cette musique sombre, lancinante et sourde est comme une berceuse pour toi. Tu te sens presque comme chez toi dans cette atmosphère, dans cette ambiance… Presque. Parce que tu n’es pas chez toi, tu es sur une île de l’Améthyste.

Tu ne sais pas où es ton hôte, ou bien tes hôtes, s’ils sont plusieurs. Peut-être dans le palais rongé par le lierre, peut-être dissimulés parmi les invités. Mais après tout, qu’importe. Tu es venu pour t’amuser. Parce que ce n’est pas tous les jours que tu peux t’amuser non plus. C’est n’est pas tous les jours que tu t’octroi de pouvoir de t’amuser. Mais ce soir, cette nuit, tu es venu pour t’amuser. Alors que la fête soit !

Tu attrapes une coupe emplie d’un liquide vert aux reflets ambrés distribuée par une des servantes et relève un peu ton masque pour en boire. Saveurs d’herbes, de résine, de citron. C’est bon. Tu vide un peu plus ton verre et remets ton masque en place. Puis tu t’en vas à l’ombre d’un des grands arbres, un de cyprès, qui parsèment l’île. Tu n’aimes pas vraiment les foules de vivants. Et tu attends. Que quelque chose se passe.

Une nuit rouge et chaude auprès de toi
Loin de tout ce charivari extravagant
Une nuit baignée de rivières de sang
Et l’aube qui plus jamais ne brillera

Toi, Déesse de toutes les nuits
Pâle déité régissant ma fade vie
Toi, à l’image de la lune qui luit
Toi, qui emporte ce qui te fuit

Démiurge implacable et silencieuse
Je suis ton serviteur et ton bras armé
Je consolide les rangs de tes affidés
Et ferai tout pour que tu sois heureuse.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#12
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The Woman

Elle tient son verre dans une main. Elle le sirote avec délicatesse. Parcimonie. Habituée à une éducation stricte. Faite de bonnes manières et d'excellence. Ne point boire en trop grande quantité. Ni trop vite. Prendre le temps. Faire semblant d'apprécier. De déguster. Ainsi a-t-elle été élevée. Sauf qu'elle raffole de cette liqueur. De ce vin aux volutes dansantes dans le fond des bouteilles. Cela lui rappelle ses jeunes années.

C'est de son autre main qu'elle fume. Tient avec maîtrise le mégot du bout de ses doigts. Nulle empreinte de rouge à lèvres quand elle a fini d'inspirer. Cela ne se fait pas. Aucune trace de salive non plus. Cela se fait encore moins. Quant à la fumée expirée ? Elle est grise. Claire. Si fine qu'il est à se demander si elle ne l'a pas avalée. Qu'il n'exhale de ses lèvres purpurines que son souffle. Sans tabac aucun.

Que cela fait longtemps ! Si longtemps ! Qu'elle ne s'est pas retrouvée à faire tout ceci. Boire. Fumer. Se retrouver dans une foule. Qui plus est sans voilette qui la prive de la parole. Elle peut parler si elle en a envie. Discuter. Papoter. Converser. Palabrer. Echanger. Débattre. Ragoter. Délibérer. Pérorer. Avec de véritables personnes. De ces gens qui ne savent pas ce qu'elle est. Qui ne la reconnaissent pas derrière le masque ne laissant apparaître que ses lèvres délicates. Qui s'adressent à elle comme une égale.

Pas comme une pute. Putain. Travailleuse des plaisirs. Prostituée. Femme de petite vertu. Entraîneuse. Passeuse de bon temps. Reine de la nuit. Ce soir elle n'est rien de cela. Elle n'est qu'une femme. Une simple femme. Invitée parmi tant d'autres. Conviée comme la foule à laquelle elle s'est mêlée. Pas une à qui il suffit de chuchoter un prix pour qu'elle écarte les cuisses.

Personne pour lui offrir des secrets. Des confessions qu'elle ne peut répéter. Qu'elle ne doit avouer. Gardienne des mystères que la voilette absente rend libre. Libre de discuter. Libre de faire ce dont elle a envie. C'est à dire boire et fumer. Ce qu'elle se refuse en temps normal. Durant ces mêmes heures. Lorsqu'elle travaille. Que ses filles écartent les cuisses. Elle la première. Car le tabac et l'alcool ne surviennent qu'au petit matin. Qu'une fois les clients partis. En aucun cas pendant. Jamais. Car toujours il lui faut garder la maîtrise d'elle-même.

Donc. Pour cette nuit. Elle a quitté la maison close. A laissé ses filles sans surveillance. A elles de tenir quelques heures sans leur maîtresse. Sans ses yeux de rapace qui toujours les observe. Ne perd jamais de vue le comportement des putains qu'elle régente. Pour une fois. Pour une nuit. Une nuit seulement. Car elle a tant de choses à célébrer.

Cela a fait des éons qu'elle n'a pas reçu de corbeau. Nulle missive. Pas la moindre lettre. Rien de la part des Orothar. Rien de sa propre famille. Elle a laissé son nom être occulté par sa profession. Elle n'avoue plus à quelle lignée elle appartient. A quelle Famille elle doit des comptes. Tous le savent. Tous le devinent. Il n'y a simplement qu'à observer. Une chevelure aile de corbeau. Des yeux améthystes. Et ce tatouage de rapace décharné qu'elle arbore sur sa peau.

Personne ne peut voir ce dernier. Il est dissimulé avec soin sous sa robe. Elle doit rester une inconnue. Ne point révéler qui elle est. C'est pour cette raison qu'elle a choisi ses vêtements avec soin. Qu'elle ne rendra l'oiseau visible uniquement entièrement nue.

En attendant elle observe. Croit reconnaître certains clients sous les masques. Certains grâce au regard. A force de voir leurs yeux l'épier lorsqu'ils chuchotent à ses cuisses. D'autres depuis leurs mâchoires. A n'entrapercevoir que leurs lèvres lorsqu'ils murmurent leurs secrets à son oreille. Qu'ils laissent glisser leurs bouches dans le creux de son cou pour s'y confier.

Cela l'amuse. La fait sourire. Ou peut-être est-ce l'alcool. Combien de verres a-t-elle déjà bu ? Elle ne sait pas. Elle ne compte pas. Se contente juste de savourer la soirée. Apprécier la musique malgré son caractère. S'enivrer des verres qui jamais ne passent bien loin d'elle. Se délecter de ces cyprès qu'elle n'a pas vus depuis des années. S'impatienter en regardant la demeure. Sa porte. Ses fenêtres. Leurs tentures qui dissimulent ce qu'il se passe à l'intérieur. Et ce lierre. Tout ce lierre. Qu'elle a envie d'arracher elle-même. De ses mains nues. De ses ongles aussi pourpres que ses lèvres. Comme pour espérer retrouver une gloire qui peut se dissimuler sous les feuilles. Sous les tiges grimpantes et enroulées autour des pierres.

Oui. Elle observe. Elle s'amuse. Non pas de la compagnie dont elle peut jouir. Ni de l'environnement. Encore moins de retrouver cette île. Elle n'est pas nostalgique à ce point. Seulement enivrée de vengeance. De justice. Mais ce qui la fait rire sous son masque. Ce qui la rend fébrile. C'est de voir l'hôte surgir du manoir insulaire.

C'est espérer deviner les réactions des convives sous leurs loups. C'est leur faire comprendre. Leur apprendre. Que si les Corbeaux sont mystérieux. S'ils gardent jalousement leurs secrets. Cela ne les rend pas moins dangereux.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#13
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Le meilleur de tous les cambrioleurs. Le plus honnête de tous les pickpockets.

Voilà un manoir dont il ne s'était jamais approché. Mais il allait l'avoir, comme tous les autres. Il allait y entrer, y voler quelque chose, et ensuite il reviendrait, et remettrait cette chose en place, sous les yeux de toute l'Améthyste en ébullition. Et personne ne le verrait passer. C'était son péché mignon. C'était son pouvoir, aussi... Le Caméléon Absolu.

Il faisait mine de connaître des gens, les saluait d'un petit signe de tête, riait du fait qu'il était si difficile de boire avec ces masques, et pour beaucoup, de danser aussi sans doute, il flirtait. Il était dans son élément, parce qu'il y était toujours, de toute façon. Un caméléon, c'était quelqu'un qui pouvait se fondre dans n'importe quelle faction, sans qu'on puisse repérer qu'il n'y était pas à sa place. Il manipulait son aura sans effort, et on finissait toujours par se sentir à l'aise avec lui. Une sorte de charme.

Il avait cambriolé des demeures sous-marines, et des bâtiments gouvernementaux. Il s'était glissé dans des coffres et avait traversé des labyrinthes. Il était entré dans des pyramides. Il avait échappé à des chiens à trois têtes. Et jamais, il n'avait rien gardé. Toujours, il avait retrouvé la personne à qui il avait fait ce petit emprunt, et lui avait rendu son bien, sans qu'elle ne se doute de rien. Et il sifflotait toujours, léger et heureux de sa vie, parfaitement solitaire. Il était un des innombrables moineaux de cette ville, auxquels personne ne faisait jamais attention.

Une fois, une seule, ça n'avait pas marché. Quand il était revenu, le roi des voleurs était mort. Ça, il l'avait gardé. Une émeraude qui se balançait au bout d'une chaîne à son cou, cachée sous ses vêtements. Tout le reste... rien n'était à lui. Le masque qu'il portait appartenait à un prostitué de l'Onyx, avec qui il était allé en classe. Le reste de ses vêtements, à diverses personnes visitées les jours précédents. Il logeait chez une chasseresse en vacances dans le Réel. L'oiseau porteur d'invitation l'avait trouvé là, bien sûr, heureusement qu'il y avait la magie... Rien n'était à lui et tout serait restitué intact. Et le jour où il disparaîtrait de cette Ville, il n'aurait laissé aucune trace. Autant s'amuser d'ici là, n'est-ce pas ?

Il y avait beaucoup de brouillard, ici. C'était tout à fait pratique. Il commença à se promener autour du bâtiment, l'air de rien, en se mêlant aux badauds, en se coulant parmi la végétation. On aurait presque dit que ce parc était à l'abandon. Mais là, au coin de ce mur, il y avait un soupirail où quelqu'un de sa petite stature et de sa souplesse aurait été capable de se glisser. Il attendrait que la nappe de brouillard s'épaississe... Et il tenterait sa chance. Il n'avait pas besoin de voler un objet de grande valeur. Une petite cuiller suffisait. Mais il viserait tout de même quelque chose dont on remarquerait l'absence. Ça, c'était sa petite coquetterie.

Il n'était même pas un criminel, si ? Puisqu'il restituait tout à son légitime propriétaire. Parfois il avait trouvé des objets volés, alors il les avait ramenés là où était leur place. Il lui était même arrivé de rendre des enfants à leurs parents. Il avait mené une longue vie. Son âge était difficile à discerner, surtout avec ce masque et les cheveux teints. Il était content de ce qu'il avait accompli, mais il aurait peut-être dû le raconter à quelqu'un. Laisser une trace, ça commençait à lui trotter en tête, peut-être parce qu'il avait atteint le tournant de son âge et que sa dernière mission avait failli mal se terminer. Ou peut-être simplement parce que la nature en voulait ainsi.

Quelqu'un criait. Evidemment, il fallait que les nerfs se mettent à lâcher. Les gens ne savaient plus attendre. Il s'approcha du jeune homme en panique, et le saisit par la manche pour lui murmurer : "Patience." Parfois il ne choisissait pas ce qu'il volait. Son instinct se fixait sur quelque chose, et s'il devait quitter les lieux sans emporter cette chose, il ne se sentait plus tranquille. Souvent, les objets volés lui faisaient cet effet. Il ressentit l'activation de cette perception quand il toucha la manche du jeune homme. Ce n'était pas sa chemise, c'était toute sa personne. Pourtant il n'avait rien d'un enfant, et il était venu ici de son plein gré. Inexplicable.

"Patience. Tout va bientôt s'expliquer. Il y aura des feux de Bengale... ou toute autre cérémonie. Et vous comprendrez pourquoi vous êtes là."

Bientôt, il se passerait quelque chose, mais il aurait voulu en reculer l'échéance. Il ne travaillait pas seul. Sa Diversion n'était pas loin. Et il aurait préféré avoir encore quelques minutes, quant à lui, pour réfléchir. Il tira l'émeraude de son col pour la faire rouler entre ses doigts. Ce n'était pas une amulette. Elle ne le protégerait de rien. En fait, elle le brûlait comme un remords. Il n'aurait jamais dû la garder aussi longtemps. Ici, il avait l'impression qu'un oeil l'observait. Que cette île était un oeil, ce manoir une pupille, et ces eaux calmes un grand visage, masqué lui aussi, par la fumée blanche et lente de la brume. Il retira son pendentif, et d'un geste nerveux, le passa au cou du jeune homme anxieux. L'instant d'après, il avait disparu dans la foule. Il fallait qu'il trouve sa Diversion. Qu'il lui dise que cette fois n'était pas comme les autres.

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#14
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Oh ? Lui ? Il était déguisé en Archéologue. C'est pour ça qu'il avait toutes ces affaires sur le dos. Ça ? C'était un kit de fouilles. Il était ravi d'expliquer à qui voulait l'entendre de quoi il s'agissait, et comment ça s'utilisait. C'était son seul déguisement, et son préféré. Il l'avait porté à chaque soirée déguisée qui s'était tenue en Ville depuis six ans et demi. Et à chaque fois il avait ennuyé tout le monde avec ces bêtises. Il adorait en parler. Tout le monde s'en fichait, mais lui, c'était sa petite heure de gloire. Il n'avait pas choisi de travailler dans la finance, c'était une fonction héritée d'une longue dynastie et lorsqu'il avait l'occasion de s'en échapper, il était plus qu'heureux. C'était toujours dans ces moments-là qu'il tombait amoureux, aussi. Ça ne durait jamais. Il se sentait bien trop incapable de recontacter la personne, une fois la fête passée. Homme ou femme, ou autre, impossible de s'y résoudre. Il se trouvait bien trop ennuyeux, bien trop calme. Il ne se plaisait plus. Comment aurait-il pu plaire à quelqu'un d'autre ?

Pourquoi son visage prenait feu dès qu'on le regardait ? Eh bien, c'était un jeu de mots visuel. Il rougissait facilement, et il avait pris cette image au pied de la lettre, avec un simple petit sort qu'il avait inventé précisément pour cet usage. Et c'était plus interactif qu'un simple masque de tissu, pas vrai ? Il se pavanait avec une innocence parfaite, ses bottes solidement plantées dans le sol humide, et cette attitude était la meilleure assurance qu'on ne reconnaîtrait pas le fonctionnaire timide habituellement dissimulé dans le coin d'une pièce au parquet ciré, ces maudits parquets où il avait si souvent renversé des liasses de précieux documents. C'est alors qu'il Le vit. Ce soir, ce serait lui. C'était un soir à s'enticher d'un homme tatoué. La belle à laquelle il racontait les exploits imaginaires de son archéologue de cosplay disparut du champ de sa conscience. Il traversa un banc de brume, en écartant les herbes folles, et en arrivant devant l'inconnu, il mit un genou à terre et déclara :

'Je ne quitterai pas ces lieux avant que vous m'ayez accordé une danse. Giflez-moi si vous voulez, ça me fera un souvenir.'

L'Archéologue avait du courage, lui. Il savait comment s'adresser aux inconnus. Il brillait de mille feux, là où le banal employé du quotidien aurait simplement senti ses joues s'embraser stupidement. Il était prêt à endurer des épreuves et à relever des défis. Son regard était une flamme insolente qui ne vacillait pas. La musique redoubla et son cœur s'emballa. Il allait dire oui. Par curiosité, peut-être, simplement. Ce serait suffisant. Inutile de se donner même leurs prénoms. Inutile même de parler... il n'était vraiment pas exigeant. Une main sur sa taille, cela ferait l'affaire. De quoi se souvenir en rêvant jusqu'au prochain bal qui viendrait irrémédiablement. Les regards étaient tous fixés sur le bâtiment, de toute façon, et personne ne savait qui était personne. Inutile de s'inquiéter de ce dont on avait l'air. Comme c'était libérateur ! Son visage tout entier affichait maintenant sa flamme, et comme on s'en inquiétait souvent, il ajouta d'un air complice, un petit sourire brillant à travers la lumière de feu follet qu'il dégageait :

'Vous pouvez même m'embrasser. On ne s'y brûle pas.'

Car pourquoi venir au bal, sinon pour danser et faire les fous ? Pourquoi se réunir en ces lieux, sinon pour s'aimer et s'éblouir ? Pourquoi disposer d'une mémoire, sinon pour y entreposer de beaux souvenirs ? Toutes les femmes étaient des fées ce soir, et tous les corbeaux chantaient comme des rossignols. L'Archéologue avait creusé la terre des tombeaux et en avait sorti de l'or. Il avait des centaines d'aventures à raconter, chaque fois avec une variante différente. Et peut-être qu'il était fou. Mais c'était nécessaire à son équilibre. Sa vie courante se composait de bien trop de raison. Alors, quand il avait trouvé l'oiseau sur sa fenêtre de bureau, quand il avait lu cette invitation qui sonnait beaucoup trop belle pour être vrai, il n'avait pas hésité un instant. Il avait couru à son dressing, avait dépoussiéré ce déguisement qui était sa véritable peau, et il ne s'était posé qu'une seule question. Rentrerait-il, cette fois encore ?

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#15
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Tu avais vécu mille vies, mille vies avant que le Maître ne te déplume de tes autres noms. Tu avais été femme, tu avais été homme ; il suffisait d’une envie ou d’une pièce pour que la machine soit trafiquée – ton corps. Aujourd’hui, tu n’étais plus qu’une identité altérée. Ta mille-et-unième existence brûlait ses dernières gouttes d’huile. Perché à l’extrémité de la barque, rigide jusque dans tes articulations grinçantes, tu contemplais les sombres eaux, scrutant dans leurs profondeurs afin de dissiper ce sentiment étranger, cette erreur dans ton code. Ton talon se creuse une fosse dans le sable humide, sous ton poids d'acier quittant l'embarcation. Tu caresses ton masque. Il a la froideur de ta peau et la simplicité de ton existence ; une ligne de vie qui ne se brise qu’à la toute fin. Tu l’as tenu longuement avant de le percher sur l’arrête translucide de ton nez. Tu as craint de ne plus pouvoir le retirer, qu’il se fusionne à l’illusion de ta chair. Tant de visages s’étaient succédé depuis ta création, l’apparence n’étant que l’esclave des modes éphémères. L’éternité n’était qu’un leurre pour apaiser les peurs des fortunés. Même le métal chavirait sous le poids de la rouille.

C’était à ce sommeil rouillé, autrefois, que ton maître t’avait arraché : lui, à l’aube de son unique vie, toi, au crépuscule de ta millième. Jeune oisillon à peine recraché par l’Académie, il avait fait de toi son projet. Il avait chéri ton moteur et enlacé tes engrenages de ses doigts baignés dans la graisse. En échange, tu avais livré le savoir de ta disquette saturée. Même sans appendices, ne demeurant que les débris squelettiques de ta dernière servitude, tes lèvres remuaient et ta voix monotone accompagnait le son des outils restaurant ton modèle d’autres temps. Il y avait tant à dire et tu avais peur d’oublier, encore. Le Maître t’avait écouté, pressant ses pouces écorchés dans tes orbites afin de t’accorder de nouveau la vue. Ton univers ravivé s’était éveillé sur ses mains cloquées par la chaleur des fours rougeoyant. Aujourd’hui, tout n’était plus que monochrome sous les ravages du vieillissement de tes circuits. Une fois remembrée, tu avais saisi les gants blancs tendus et l’uniforme austère était venu chevaucher ton ossature cliquetante. Tu avais maintenant un nouveau but insufflé, une nouvelle programmation codifiée : Tu étais Le Majordome. Et tu avais veillé à cette mission, sur cette maison et sur le Maître. Tu lui avais enseigné ce que tu avais extirpé des duplicatas de tes multiples apparences. Tu avais semé le doute, une poussière de folie devenant l’obsession de la mortalité humaine et de la pourriture des chairs. Rongé par la démence était celui qui savait ses heures comptées, chaque seconde immobile signifiant de rendre les armes devant la fatalité. Géniteur par deux fois, il avait pourtant connu l’un des uniques miracles qui t’étais inaccessible. Tu avais appris à consoler et à sévir; à étirer tes codes et à faire valser tes algorithmes : l’illusion d’occuper une place vide.

Un jour, le silence avait germé. Il n’y avait plus que le Maître et toi. Tu le regardais sombrer. Tu polissais le plancher troué. Tu faisais briller les carreaux des vitres brisées. Tu étais programmé. Le personnel avait quitté et tu luttais contre la moisissure gagnant la cuisine. Le Maître ne mangeait plus. Il ne dormait plus. Il te ressemblait. Lorsque tu nouais sa cravate, son pouls demeurait muet et seul un ronronnement occupait la pièce. Il avait dompté le temps, charcuté son corps jusqu’à museler l’animal lui inspirant tant de terreur. Afin d’en ériger la cage, il avait donné quelque chose en retour. Sans savoir ce que c’était exactement, tu voulais cette chose, dire au Maître qu’il avait commis une erreur, mais tu n’avais pas les connexions nécessaires. Lorsque la Bête s’était échappée, requérant les années dérobées, le Maître s’était prostré dans son fauteuil, des hurlements défigurant ses traits identiques à ceux que tu avais contemplé lors de ton Éveil.

À présent, ton mille-et-unième protocole avait excédé ses limites. Sans maintenance, le sommeil te guettait. Tu t’y serais plongé s’il n’y avait pas eu ce rapace picorant la carcasse métallique de ton Maître, l’écho du bec sur la coquille inoccupée indisposant tes circuits. L’invitation avait broyé tes barrières. Tu avais choisi. Pour la toute première fois, tu avais outrepassé tes 1 et tes 0. Jusqu’à ce que les derniers grains de sables ne s’échappent de ton sablier, tu jouerais l'être de chair et de sang. Tu dupes sous ce masque. Bercer tes lèvres froides dans le vin et porter à ta bouche synthétique ces victuailles dont tu ne peux te délecter. Tu fais maintenant valser les dames et chuchoter les hommes. Tu graves dans ta mémoire artificielle chaque verset de ton dernier acte.

Tu as accosté sur cette Île. Pour être témoin. Pour connaître. Pour savoir si l’histoire se répéterait encore. Pour que ton prochain propriétaire sache aussi. Même s’il fallait que la lumière ne revienne que dans cent ans. Même si tes engrenages ne devaient plus jamais tourner, ton cadran à tout jamais arrêter sur le dernier coup de minuit. Tu veux connaître cette histoire dont tu ne fais pas partie.

Tu as accostés sur cette Île.
Toujours vêtu de gants blancs.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#16
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Ma tante m’en voudra lorsqu’elle se réveillera, mais enfin ! Elle est ici depuis bien plus longtemps que moi, elle peut donc, pour une fois, me laisser aller à une soirée ! Je déteste cette façon de penser que cette fête me fait avoir. Elle me donne l’impression d’être un enfant faisant un caprice. Mais voilà belle lurette que je ne peux plus me considérer ainsi, et il est grand temps que je fasse mon entrée dans le monde, flutin ! Elle aurait pu venir avec moi, je peux partager, mais ce n’est pas son cas. Il n’y en aurait eu que pour elle. Elle avait l’air tellement contente de recevoir l’invitation… Sûr que ça doit lui rappeler des souvenirs à la vieille, d’autres bals, du temps où les Orothars étaient dans la place. Faut dire qu’elle est pas de la première jeunesse, contrairement à moi. Du coup ! Raison de plus pour que ce soit MOI qui y aille. Mertle à la fin !
De toute façon, inutile de m’énerver. C’est fait, c’est fait. Tant pis pour la vieille. Je lui raconterai demain, et voilà. Chacun son tour. Et puis, avec tout ça, je suis en retard. J’aurais dû prendre un masque de lapin, ça aurait excusé tout ça. Mais c’est que j’ai dû mettre plus de somnifère que prévu. Résistante la vieille… J’aurais dû m’entrainer, mais je pensais pas devoir m’en servir si rapidement.Et puis, ya eu le déguisement à trouver. Pas simple. Pas simple du tout. J’ai longuement hésité. Je voulais pouvoir être moi-même, pour une fois. Je veux dire, derrière un masque, mais moi-même quand même. Mais j’y suis maintenant, et je cours, en espérant que je puisse encore y aller…

--

Et iel court en effet, vers les berges Améthystes, soufflant fort sous son masque qu’iel aimerait enlever le temps de la course, pour respirer plus facilement. Mais cela lui est impossible, le risque qu’on sache qui iel est lui tord les boyaux. Après de longues hésitations, iel a décidé de jouer la prudence. Du noir, encore du noir sur la peau pâle. Des habits qui ne dévoilent rien, ni carrure, ni cambrure. Rien, juste un corps neutre, dont on ne sait s’il est plus féminin ou masculin. Pour ce soir, cela conviendra. C’est un début. N’être ni l’un ni l’autre est déjà mieux que d’être obligatoirement l’un ou l’autre. A défaut de pouvoir être juste cellui qu’iel veut.
La barque est là, qui l’attend. Un soupir de soulagement s’élève du brouillard. Léa voilà dans l’embarcation. Sa gorge est étrangement serrée, comme si une main invisible la lui serrait. Ce n’est pas douloureux, ce n’est pas agréable non plus. C’est plus quelque chose en fond, qui irrite quand on y pense, et qui ne se fait jamais oublier très longtemps.

Au milieu du fleuve, pas encore là-bas sur l’île, mais plus non plus sur la berge, dans cet entre-deux qu’iel comprend tant, voilà que ses bras s’écartent. Ivresse d’un instant qui font crier, d’une voix fêlée : “Je suis léa Royeine du monde !”. Et, pendant un instant, c’est le cas. Pendant une seconde qui semble s’étirer pour lui faire plaisir, iel est Royeine. Libre.
Mais le temps ne s’arrête pas, ne peut s’étirer à l’infini. Il reprend sa course, et l’île apparaît. Sa confiance diminue légèrement, mais iel quitte la barque sans se ratatiner sur place, sans chercher à se diminuer, à se faire oublier. Iel n’a rien à craindre. Son masque est bien en place. Une espèce de Pierrot Pierrette la lune qui, pour la première fois de sa vie, s’aventure en territoire inconnu…

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#17
Spoiler:
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Je ne vous fais pas peur ?

Je voulais juste me faire plaisir, vous savez, et puis je me laisse emporter, c'est toujours ainsi. De shopping en allées sombres, de perles en larmes, jusqu'à ce que le costume de Carnaval devienne costume de Samhain. Je suis arrivée à quelque chose qui me plaisait, ça n'a pas été facile. Je vous aime tous, vous savez ? Je ne ferais de mal à personne. C'est seulement cette aura qui m'environne. C'est ma faction, que voulez-vous, je l'emporte avec moi. Où que j'aille elle ne me quitte pas. Mais au moins je suis méconnaissable. C'était bien cela, la consigne, n'est-ce pas ? Et personne ici ne me reconnaîtrait. Je n'ai pas de verre à la main. Je ne parle pas haut en agitant des lames. Je ne parle pas poisons et assassinats. Je ne m'engage pas en politique. Je ne flirte pas avec ces provocations agressives qui font jouir les puceaux d'un seul regard, et mes lèvres sont blanches.

Vous voulez bien que je traverse ? C'est gentil. Vous auriez droit à une nuit pas comme les autres, si j'étais moi-même. Mais ce soir je suis une ombre calme. Je ne chanterai pas plus haut que la foule et je ne tuerai certainement personne. Je ne porte même pas de talons aiguilles. Vous savez pourquoi je les aime d'habitude ? Ils font partie de mon arsenal. Bien utilisés, ce sont des armes redoutables. Vous voulez bien que je prenne à boire ? C'est gentil. J'espère que mon maquillage résistera à une gorgée de cette boisson. Mes lèvres sont blanches, mais ce n'est pas naturel, mon pauvre ami. Si je laissais le blanc s'effacer, vous verriez du noir au-dessous, noir de goudron. Noir de corbeau. Et d'ordinaire ? Ne parlons pas trop de l'ordinaire, vous finiriez par me reconnaître... et vous ne voulez pas cela, ça gâcherait tout. Mais d'ordinaire je les maquille aussi. Rouge sang. De votre sang parfois. C'est plaisant, ici. Froid et calme. Mystérieux.

Je ne vous déplais pas ? Faisons quelques pas dans le parc, alors. Voici un banc sous un cyprès. Installons-nous et parlons de cette soirée. Faisons comme s'il n'existait rien au dehors. Vous étiez là, le jour de la mort de Daëva ? Dans mon cercle amical, on murmure que cette soirée sera le théâtre de la Révélation. Son assassin sera traîné devant la justice. On espère un grand bûcher ardent. C'est pourquoi je suis venue, pour en rendre compte si c'est le cas. Mais je n'y crois pas trop, il y aurait tant de criminels à faire payer, dans cette Ville... Elle compte plus de crimes impunis que de pavés dans ses rues. Moi, non pas d'Améthyste, je viens d'au-delà, mais ne me posez pas cette question. Gardons le mystère, gardons la magie. Ce banc est froid. C'est un peu étrange comme question, je sais, mais puis-je m'asseoir sur vos genoux ? Je ne pèse rien, vous verrez. Pas davantage qu'un spectre.

Ce masque ? Je l'ai acheté en venant. Un homme à l'air malade, qui se débarrassait de vieilles affaires. On aurait dit qu'il se défaisait d'une malédiction. Vous croyez que le masque est maudit ? Oh, il n'en a pas l'air, pourtant. Et puis c'est de l'or, au pire je le revendrai au poids. C'est amusant comme il va bien avec le vôtre. Vous aussi, acheté en chemin, dans une rue des quais tout près d'ici ? Dites-moi, serait-ce au même homme ? Un homme masqué lui aussi. Mais il ne venait pas au bal. Il retirait son masque par moments, pour mieux respirer. Une sorte d'infection lui rongeait les poumons. Sa voix était rauque, mais il ne semblait pas vieux. Il semblait sans âge. J'ai cru d'abord que c'était un esprit. Oui, je pense souvent aux fantômes. Vous avez deviné de quelle faction je viens ? Chut... voici un baiser pour vous faire taire. Ne parlons pas de cela ce soir. C'est un bal masqué et nous sommes anonymes. Cet homme est peut-être déjà mort. Non, promis, pas de ma main. Je suis sage aujourd'hui. Simple observatrice.

C'est plaisant ici. Froid et calme. Mystérieux.
Vous ne sauriez croire tout ce qu'on voit, lorsqu'on se masque les yeux.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#18
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La carcasse d'un aigle noir était venue se poser sur le fond sableux, lent nuage d'ombre en forme d'envol. Le courant l'avait emportée là. Un bras avait soulevé le sable. Bras bleui, décharné. Des yeux avaient émergé des profondeurs, avaient cligné et déchiffré le message d'invitation, avec incrédulité. Depuis toutes ces décennies, elle aurait cru qu'on ne connaissait plus son existence, et pourtant c'était bien à elle que le message s'adressait. C'était émouvant. Elle en avait pleuré. Mais au fond des eaux, ses larmes n'avaient depuis longtemps plus d'importance pour personne. Elle avait essayé de remonter les rives en direction de l'île, en rampant dans les herbes violacées qui se balançaient lentement, accrochant quelques rayons de lune.

Un sort l'en empêchait. L'île était inaccessible. C'était bien l'adresse indiquée, pourtant... Elle avait eu du mal à comprendre, et finalement s'était détournée pour gagner la rive d'en face. Là-haut, à la surface, elle voyait danser les coques de dizaines de petites barques. C'était joli... elle avait observé ce spectacle un temps, puis elle s'était risquée à remonter un peu plus loin, en se hissant sur une rive ombragée de saules pleureurs. Elle rampait, sa peau gluante ramassant des filaments végétaux, ses cheveux sales de sables argentés. Elle devait sentir mauvais, l'eau stagnante, la décomposition. Elle avait peur, soudain, de se mêler à eux. Mais elle avait été si touchée de recevoir cette invitation...

Timide, elle s'était agrippée aux branches, pour se relever, son squelette disloqué luttant pour se rétablir. Et c'est alors qu'il l'avait vue. Un garçon sans visage. Il s'était détaché de la petite foule babillante qui se pressait sur les rives pour embarquer. Il avait marché droit vers elle, et dans son regard clair, elle avait lu un sourire. Il comprenait très bien ce qui la retenait. Il était arrivé seul, et maintenant, ils allaient voyager ensemble. Il lui avait fait signe de ne pas bouger, comme s'il craignait qu'ils ne parlent pas la même langue et que les mots soient superflus. Il était retourné auprès des autres, demandant ici et là si quelqu'un pouvait lui prêter un long voile.

C'était un peu transparent, ce qu'il avait finalement obtenu ; mais il avait remercié si cordialement que la Noyée en était déjà ravie d'avance. Puis il était revenu, et doucement, sans vraiment la toucher, il l'avait enveloppée. Elle s'excusait, balbutiante, de ne pas être capable de marcher aussi facilement que lui. Le manque d'habitude. En terminant de l'enrouler dans ce qui serait son vêtement pour ce soir, il la souleva tout naturellement dans ses bras ; et, les yeux dans les yeux, il l'entraîna vers les barques. Elle présenta leurs deux invitations. Le vent soulevait doucement les voiles marqués de grandes roses rouges. Elle avait l'impression d'être une jeune mariée. Tout cela lui rappelait de bien doux souvenirs.

La traversée fut merveilleuse. Ils parlèrent de tout et de rien. Ils avaient trouvé un jeu ; elle prétendait que ce masque d'or était un article permanent que le jeune homme ne quittait jamais. C'était son véritable visage. Au-dessous, il était défiguré. Un affreux accident impliquant une fauverie. Elle admirait son vocabulaire et son humour léger, et elle aurait voulu que cette histoire soit vraie, car elle savait qu'ils se seraient aimés, alors que... eh bien... elle était sûre qu'il était magnifique sous ce masque... et il n'aimerait pas une fille comme elle. Une Noyée. Pourtant il ne la quittait plus. C'était plus agréable d'aller au bal à deux que seul, assurait-il. Et ses bras ne fatiguaient pas du tout. Il pouvait la porter toute la soirée. Pour se rendre au buffet – et elle le ferait boire – pour danser auprès de l'orchestre – ils ne le trouvèrent pas – pour retourner admirer les vaguelettes qui embrassaient la rive...

Quel couple formaient-ils ? Couple incapable de s'embrasser ? Pouvaient-ils au moins soulever un autre masque ? Elle lui chuchota son prénom à l'oreille, après s'être assurée que personne ne les observait. Alors, il la déposa dans les roseaux. Il s'excusa, le regard soudain glacé. Il fallait qu'il parte. Il ne pouvait pas rester. Elle en tremblait de désespoir. C'était à cause de son nom ? Qu'est-ce que ce nom signifiait pour lui ? Ou attendait-il un prétexte depuis plusieurs minutes ? Qu'allait-elle devenir maintenant ? Fallait-il replonger dans le Fleuve ? Elle tendit ses bras bleuis, marbrés par les ombres des fleurs rouges, vers les autres invités, espérant que quelqu'un sortirait de la foule, viendrait la relever.

Le jeune homme au masque d'or avait disparu. Il ne reviendrait jamais. Elle avait tout gâché. Et le bal continuait. La musique ne se doutait de rien. Le manoir dardait sur elle des croisées indifférentes. Et les herbes folles se balançaient lentement, semblables à celles qui hérissent le fond du Fleuve. Elle le revit, un peu plus loin, entraîné par une succube aux faux airs de sainte pâle. Elle aussi portait un masque d'or. Leurs masques se réunirent pour un faux baiser, lèvres blanches contre métal froid. Que se disaient-ils ? ça n'avait pas d'importance. Ils murmuraient, assis sur le rebord de ce qu'ils croyaient être un banc. En réalité, un tombeau sous un cyprès.

Ils étaient deux morts. La statue qui les surplombait, masquée de corde de marine, était un mort. Tous ces invités étaient des morts. Et La Noyée se sentait moins seule, maintenant que courait dans ses veines le poison lent de la haine.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#19
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Ce n'était pas une plaisanterie. Il était vraiment archéologue. Il descendait dans des gouffres... et parfois il trouvait cette Ville. C'était devenu une drogue. Il partait "en expédition". Sa famille n'était au courant de rien. Ses enfants... Il leur racontait des versions édulcorées. Son mari n'était pas jaloux de "sa passion". Il écrivait des livres, il avait du succès. Il aurait pu vivre ainsi une éternité. Et quand il débarquait ici, il sentait la jeunesse affluer. Les rides de son front s'effacer, les fils de sa barbe rentrer dans sa mâchoire. Il était beau ici, désirable, un étranger mystérieux. Comme chacun de ces êtres l'était pour lui. Un mystère à explorer. Il avait un cercle d'amis, une femme ici, une maîtresse de nuit. C'était elle qui avait reçu l'invitation, et il avait ri en y voyant son nom. "On" savait donc qu'il venait là. C'était parfait. Il ne craignait pas de châtiment. Il était légitime.

Non, vraiment, il était archéologue, avait-il assuré à cet original venu s'agenouiller à ses pieds, avec son fatras du dix-neuvième siècle sur le dos. C'était juste après qu'il se débarrasse de cette fille aux bras bleus. Oh, elle était charmante, mais le nom qu'elle portait... Il n'était pas venu pour tomber amoureux. Jouer les jolis coeurs, bien sûr. C'est ce qu'il était, on le lui répétait assez souvent. Et ce fut la même chose avec l'original. Allez donc regarder ces tombeaux, vous y déchiffrerez peut-être quelque chose... Le visage de papier s'était embrasé d'un feu sombre. Pauvre garçon, si facilement déstabilisé. Au revoir. Il y avait bien assez de musique pour tout le monde, et de boissons non plus, les maîtres des lieux n'avaient pas été avares. Il était parti voir les tombeaux, lui. Ça l'intéressait toujours un peu. Un jour, il ne serait pas surpris de découvrir le sien. Cette Ville était ainsi faite.

Une ombre tournait dans la brume. Il avait eu l'envie espiègle de lui arracher son voile noir. Il était presque sûr de trouver un crâne chauve au-dessous. Quand elle s'était tournée vers lui, il avait sursauté. Un crâne animal aux yeux blancs. Il avait salué bien bas, un petit sourire narquois aux lèvres. Joli déguisement. Mais sans doute trop proche de la nature interne. Il s'était éloigné, suivant une autre ombre. Et cette fois, il avait eu un choc pour de bon. Sa maîtresse, méconnaissable. Ils jouèrent à ne pas se reconnaître. C'était délicieux. Elle lui donnait des frissons. Et ils parlèrent de leurs masques, de cet étrange inconnu qui distribuait de l'or au coin d'une rue trempée de pluie. Il y avait quelque chose de louche là-dessous. Naturellement... Mais au moins, ils disposaient de deux masques assortis, à présent.

Et à bien les regarder, c'étaient des reliques archéologiques. Il n'aurait pas su placer tout à fait la période, pas sans appareils de mesures précises. Mais c'était une fort belle pièce d'antiquité. Comme si les âges anciens et cette Ville s'étaient mutuellement influencés. Les cultes anciens et l'alchimie enseignée à l'Académie, peut-être. Une vénération pour les fauves aux crocs acérés et les plantes qui apportent l'oubli. Léthé et dévoration. Un beau couple. Sa maîtresse jouait les grandes dames qui ne donnent pas leur nom, ni leur âge évidemment, et il jouait l'entreprenant quelque peu agressif qui n'admettra pas qu'on lui dise non, et ils s'enlaçaient derrière les pierres froides. Qu'on vienne seulement leur dire de bien se tenir. Il ne disposait pas que d'un sort de rajeunissement.

Il entendait, au loin, le gémissement ténu et déchirant de la Noyée qui tremblait de solitude. Pourquoi l'avoir invitée, celle-là ? Qu'elle aille danser avec le faux archéologue... elle dérangeait tout le monde. Et il les connaissait, les filles comme ça, dont on sentait les côtes, elles finissaient toujours par dévorer quelqu'un. Il minauda à sa maîtresse qu'il avait peur, qu'il avait bien envie de se cacher sous ses jupons. Elle aurait dû rire. Elle aurait dû riposter par une semblable pique libertine. Elle se contenta de regarder au-dessus d'eux, et de frémir, les lèvres entrouvertes, blanches sous le fard et le métal solaire. Quelque chose... derrière lui.

La statue debout sur le piédestal au-dessus du tombeau avait bougé. Elle avait tourné vers eux son visage aveugle. Sa bouche inexpressive aux lèvres scellées avait paru serrer les dents. Et il ne se posait plus qu'une question. Qui était la cible ? Elle, ou lui ? Il aurait donné sa maîtresse en pâture sans une hésitation. Il le faisait en pensée : elle était d'ici, elle, après tout, on avait bien davantage de raisons de vouloir la détruire... Les sanglots de la Noyée au loin étaient devenus sinistres, et indiquaient à quel point ils s'étaient éloignés de la foule. Il regrettait. Oh oui, soudain, il regrettait tout. Le pied blanc et nu se détacha de la pierre, et la statue commença à descendre vers eux, dans une lenteur implacable, un silence de mort.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#20
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Tout le long de la soirée, les bateliers continuaient de mener des invités depuis les différentes rives du Fleuve jusque l'île. Jamais le flot ne cessait réellement, et avec celui des nouveaux venus s'écoulait de concert l'alcool. Les verres étaient plus nombreux sur les plateaux qui se vidaient plus rapidement. Comme si l'attente, ainsi que l'enivrement de se dissimuler derrière un loup, augmentaient la soif des convives.

Le temps filait, défilait, et tant l'ivresse de certains ; les mascarades des autres ; la curiosité des derniers ne faisait que tromper les minutes – ou bien étaient-ce là des heures ? – écoulées sous fond d'alcool, velouté sous la langue comme se présentait le velours sous les doigts, de conversations et d'éloignements contemplatifs de se croire autre le temps d'un soir.

Le ballet des domestiques était habile, tout en jeu de plateaux et de bouteilles, de verres remplis et coupes vides laissant les gorges terriblement sèches. Des ombres, à n'en point douter, de simples murmures du vent qui sinuaient entre les invités, en émergeaient pour y disparaître à peine leur charge délestée d'un verre ou deux. Nul frémissement, nulle réaction ; pas même lorsque certains invités se trouvaient être un peu trop extravagants – non pas dans leur tenue mais plutôt à travers leurs attitudes – pour l'austère Améthyste.

Sous la mesure et les débordements, au-delà de la musique, qui s'enroulait autour de l'île comme le faisaient les racines des cyprès, l'on entendit – le fait était chose de magie – résonner le tintement lourd d'une clef que l'on tournait dans une serrure. Puis survint le grincement lent et épais de portes massives que l'on ouvrait.

L'accès au manoir était autorisé. Ce même manoir qui voyait, si l'on observait avec insistance, les rideaux des étages supérieurs frissonner. Un léger mouvement, imperceptible à l’œil distrait, qui trahissait une présence dans l'enceinte de la demeure, si l'on exceptait les servantes. Ainsi que ce majordome – queue-de-pie, comme l'animal ornant son masque, et livrée noire – aux gants blancs étrangement immaculés au regard de l'ancienneté de la bâtisse dévorée par le lierre.

La plante la dévorait de l'intérieur. Véritable cancer végétal, les tiges roulaient et s'enroulaient autour des pierres, entre elles ; se frayaient un chemin à tout prix au point d'en faire ressortir quelques-unes par-ci et par-là. Tellement intrusive, invasive, qu'elle semblait soutenir le manoir, que sans elle la demeure s'effondrerait dans son entièreté.

Toujours sans mot dire ni nul bruit – obligation pour les domestiques – les convives furent intimés de rejoindre la salle de bal. Le lierre continuait d'y grandir, allant jusqu'à s'enrouler autour des pieds des lourds et imposants divans, prendre vie au contact des tentures de velours bordaient des hautes fenêtres derrière lesquelles le parc s'étendait dans l'obscurité.

Mais le lierre et les servantes – faisant désormais leur office au sein de la salle de bal – devenant objets de décor, il ne restait plus que la musique. Celle-ci même qui était audible depuis le parc, se générait depuis l'endroit où tous étaient réunis. Une invitation pour les convives de ce qu'était la soirée : un bal.

Certains se lancèrent avec assurance, tandis que d'autres demeuraient timides. Pour ces derniers, peut-être faute en était les portraits accrochés aux murs. Des toiles représentant des Orothar aux visages effacés. Lignée de la Justice, allégorie de la Loi, qui n'aimait guère se dévoiler aux travers de l'Histoire. Tant de mystères farouchement gardés, de secrets jalousement protégés, que ni nom, ni visage, n'apparaissaient sur les portraits.

Cadres et style, pigments et coups de pinceaux demeuraient les mêmes au fil des portraits, impossible donc étant de pouvoir les dater, ou du moins tenter de les classer dans un quelconque ordre chronologique. Des sans-visages. Fantômes passés et présents, dont les regards absents semblaient lourds sur les épaules. Oppressants dans leurs façon de ne pouvoir réellement dévisager les convives. A moins que ces modèles anonymes focalisaient leur attention sur les épais et pourpres rideaux installés au fond de la salle de bal.

Une simple mise en scène, gardée et protégée afin que personne ne s'en approche de trop près, ni ne tente de les ouvrir. Là était la surprise de l'hôte mystérieux, ce que ce dernier réservait à ses invités. Il n'était point question d'un simple bal, il fallait bien se douter de cela ; et la surprise organisée, le but dissimulé derrière toutes les invitations, l'origine même de la Mascarade, prendrait forme à l'instant désiré.

***

On l'appelait l'Exécutrice. Et cela faisait sens. Elle était le bourreau qui appliquait les sentences. Celle qui se chargeait de mettre fin à toute nuisance. On lui donnait un nom et son propriétaire disparaissait. Pas forcément d'une belle façon. Mais tout ce qui en restait était un corps sans vie.

Cela durait des années. Des années qu'elle vivait sous l'autorité des régents. A obéir aux ordres. Ceux venant de Heinrich Lord. S'il le disait. Si un juge le décidait. Elle continuait à épurer la lie de la Ville. Ceux qui avaient le malheur de passer sous la Justice Améthyste.

Elle était prise de haut. Orothar. Orothar déchue. Moquée. Humiliée. Méprisée. Elle était loin la fierté. La gloire des Corbeaux. La grandeur de la Famille. Elle était restée. Peut-être parce qu'elle était utile. Efficace. Bonne dans ce qu'elle faisait. Mais elle sentait qu'au moindre faux pas elle serait expédiée. Chassée comme ses cousins. Comme ses frères.

Il faisait nuit depuis longtemps et le Palais de Justice était désert lorsqu'une voiture se gara. Qu'un homme passa près d'elle. Un homme familier. Qu'elle connaissait. Comme on le lui avait indiqué. Une heure. Un lieu. Sans savoir comment. Mais il était là.

Elle se précipita. Elle se précipita sur cet homme à ses côtés. Roula avec lui sur le parvis. Jusqu'à le chevaucher. Le forcer à cambrer le dos à cause des marches. Puis elle attaqua. Frappa une fois. Enfonça sa lame une deuxième. Le poignard pénétra jusque la garde à la troisième. Ainsi de suite. Jusqu'à la neuvième blessure.

On l'appelait l'Exécutrice. Et elle avait tué un homme.


***

Minuit sonna ; et avec le carillon de l'horloge que l'on pouvait entendre, une figure se présenta. Ce n'était qu'une silhouette dissimulée dans une longue cape, dont le visage était orné d'un masque blanc. Nulle expression. Nulle décoration. Un simple masque blanc aux yeux ouverts, qui ne laissait passer aucun regard quand à son porteur encapuchonné.

Au neuvième coup, l'être se trouvait aux côtés des lourds rideaux, ceux-là même qui dissimulait la surprise de l'hôte de la soirée, et enroula sa main gantée autour de la corde qui en permettrait l'ouverture. Il n'y avait plus qu'à patienter. Patienter trois fois. Jusqu'au douzième coup. Le dernier. L'ultime. Avant que le bras ne s'abaisser pour écarter les lourdes tentures.

Derrière, une estrade avait été montée par souci du détail, car ainsi pouvaient être les Orothar. Minutieux. A désirer la perfection de certaines mises en scène, à l'image de celle qui avait été organisée pour le bal. Une mascarade, en réalité. Destinée à tromper la vigilance de certains pour mieux frapper ensuite.

Sur l'estrade, un fauteuil tout de pourpre et de velours, en harmonie avec les divans qui habitaient le manoir, les tentures qui le cachaient de l'extérieur. Et entres ses bras, les mains posées avec soin sur les accoudoirs, se tenait cet homme assassiné un peu plus tôt dans la soirée. Sans un bruit. Sans un témoin. On ne l'avait point paré de masque, et derrière sa chemise gorgée de sang, transparaissaient et suintaient les plaies encore fraîches, teintant le vêtement de sang, à la couleur aussi intense que le pourpre du fauteuil.

Alors que tous découvraient le corps sans vie, on entendit au loin le croassement lugubre d'un corbeau. Puis une voix surgit. C'était cette silhouette, ce masque blanc et sans expression – un sans-visage comme les portraits accrochés aux murs – qui venait de parler. Ni homme. Ni femme. Mais un être au sexe inconnu, tant le mystère devait demeurer. Quant à cette assassine, elle s'était mêlée à la foule. Dissimulée elle aussi derrière un masque. Une invité – une farce en réalité – tout comme les autres.

On l'appelait l'Exécutrice. Et elle avait tué un homme.

- Car votre règne s'achève ; et le nôtre se relève.

Heinrich Lord était mort ; et avec lui les Orothar ressuscitaient.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#21
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Tu as ta cible face à toi, mais tu t'arrêtes.
Ces deux vivants portent sur leur face angoissée
Un masque d'or, un souvenir de ton passé.
Calme l'orage affolé au fond de ta tête.


Oh, il n'avait pas le désir de les épargner. Aucun désir. Au contraire.

L'Homme de Pierre devait résister à une envie soudaine de saisir ces deux têtes, la femme à la couronne aveugle et l'homme à la muselière léonine, et de les écraser l'une contre l'autre, pour reconstituer le masque d'or dans son entier. Voir le sang qui s'échappait des visages broyés, et savoir... de quoi ça avait eu l'air, en ce temps-là. Et voir s'ils marcheraient jusqu'à l'eau, tous les deux, pour y disparaître. Ce ne serait pas digne. Ce ne serait pas un beau spectacle. Aucune épopée ne le commémorerait. Et surtout, ce n'était pas l'ordre qu'on lui avait donné.

Il essayait de surmonter cette impulsion incompréhensible, et sa main de marbre s'étendait vers la gorge du jeune homme pour l'empoigner, accomplir le châtiment dont la nécessité l'avait tiré de son alvéole et amené à ce jardin de mystères... Il sentait déjà le pouls terrifié battre contre sa paume, et la femme prenait la fuite, écartant les branches de ses bras qui leur ressemblaient tant... Une harmonie de jungle régnait sur ces rives froides, quand un choc le frappa en pleine poitrine. Un sort ? Une tentative de défense ? Mais sa victime semblait aussi surprise que lui. L'Homme de Pierre le relâcha et il tomba à la renverse dans les feuilles pourrissantes. Non, il n'avait rien fait. Il s'était peut-être pissé dessus, mais c'était tout. Sans lui prêter attention, la statue s'éloigna à grands pas, une main pressée sur sa poitrine.

C'était là-bas. Au coeur de la fête. Il les avait sentis pulser, tous, comme un énorme coeur de substitution, enfoncé de force dans sa poitrine creuse. C'était dans la lumière. Là où tout le monde s'exclamait, puis tombait dans un silence absolu, un concert de contemplation incrédule, de souffles retenus. Quelque chose était arrivé là-bas. Quelque chose qu'il aurait mieux valu ne jamais savoir, mais ses pieds marchaient d'eux-mêmes, comme marchent les pieds des statues, lorsqu'elles se mettent en mouvement. Il se rendit compte soudain qu'il courait, en bousculant la foule comme une armée de fantômes.

Aux cordes qui masquent tes yeux, porte la main.
Tu n'y vois plus, elles sont mortes, elles sont froides.
Arrache-les, vois ce cadavre aux membres roides.
Ton masque tremble, lourd sur ton visage humain.


Il pouvait arracher les cordes à présent. Elles ne l'étoufferaient plus. L'Homme de Pierre laissa tomber au sol celle qui lui avait couvert le haut du visage, cligna des yeux et renoua avec l'usage de ses prunelles. L'air frais venait caresser ses yeux. Quelle sensation invraisemblable... Il ne disposait pas des facultés nécessaires pour s'en réjouir ou pour sourire, cependant. Il l'assimilait, égaré et perdu, en plein effort pour réaliser ce qu'il voyait devant lui, de ces yeux accoutumés aux ombres des oubliettes. La nuit était éclatante comme un milliard de soleils sanglants.

Elle est ta Soeur. Un masque blanc et sans visage.
Elle est sortie du même Ventre, aux mêmes ordres.
Envie de prendre et d'enserrer, envie de mordre.
Tu es la corde, elle est le crime, adieu le sage.


Ses pas, lourds, bottés de marbre, le portèrent aux pieds du cadavre. Un regard à son visage lui suffit pour savoir qu'il n'y avait plus rien à faire pour arrêter ce sang déjà statique. C'était un masque, aussi pâle et inexpressif que le sien. L'Homme de Pierre s'agenouilla. Il n'osait pas prendre cette figure d'autorité dans ses bras et pleurer. Tout au plus se permit-il d'effleurer le bout de sa chaussure, d'une main incertaine. Tout lui revenait en mémoire. Son engagement avait été volontaire, et s'il avait souffert sous cette loi implacable, chacune de ces souffrances avait été libératrice, pleinement consentie et acceptée.

Cet homme aurait pu être le tyran dont il aurait fêté la disparition, et il l'était, l'un des pires tyrans que cette Ville ait connu ; il l'avait suffisamment approché pour le savoir sans le moindre doute... mais le coeur de pierre ne ressentait qu'un serrement intolérable. Un écho qu'il ne parvenait pas à assimiler. Dans sa poitrine enserrée de corde, tout un temple était en train de s'effondrer, ses pierres disloquées par la foudre, ses tentures dévorées par le feu. Et une idole d'or blanc, ciselée par les plus grands maîtres, gisait devant lui, abattue de son piédestal, souillée par les regards des barbares. Ses yeux pâlis par le sort de métamorphose posèrent leur regard blanc sur la femme à ses côtés, presque interrogateurs, presque animés d'incompréhension.

Pouvait-il encore parler ? Ses lèvres s'ouvrirent, et les mots s'articulèrent, machine absurde, à laquelle il ne comprenait rien lui-même. Il la regardait prendre forme devant lui, écoutait ce timbre qu'il avait oublié. Il n'avait pas eu besoin de parler durant toute cette captivité, puisque le maître lisait ses pensées avant même qu'il en prenne conscience. Le besoin de parler naissait de l'incapacité à communiquer instantanément. C'était une béquille sur un champ de bataille. Il la ramassait avec une amertume infinie.

"Ma Soeur. Tu as tué notre Père. Tu nous arraches à Sa Loi. Où nous jetteras-tu ensuite ? Que sommes-nous à présent ?"

Peut-être était-il trop tard pour poser cette question. Chaque jour, des êtres succombaient, sous des coups qui avaient été portés des semaines plus tôt, d'un mot acéré dans un salon précieux, d'un signe de tête dans une galerie obscure. Si elle comptait le tuer lui aussi, lui qui proclamait sa loyauté à un sang noir répandu au sol, il était prêt : qu'elle le fasse vite. Si elle avait une voie à suivre, qu'elle la décrive avec tout le lyrisme des bardes d'antan. Mais cela ne suffirait pas. La présence impérieuse retirée à l'Homme de Pierre avait été le seul tuteur de sa conscience détruite, et il retombait en lambeaux, à chaque seconde de réalisation, à chaque regard au mort qui avait été le maître de ses moindres pensées.

Il ne pourrait plus penser bientôt. Il ne pourrait plus quitter cette île. Sa place serait parmi les statues qui longeaient le bord du Fleuve. Il avait toujours aimé se promener là. Il savait pourquoi désormais. A chaque réminiscence qui remontait de sa mémoire restituée, il se sentait un peu moins membre du peuple des vivants. Un peu plus membre du peuple des cariatides. Qu'on le change en pierre, une bonne fois pour toutes, et qu'on le place en gardien du tombeau de Heinrich Lord, songea-t-il avec un instant d'exaltation morbide ; puis il se souvint qu'il avait été présent alors qu'on l'assassinait. Il n'était pas même digne de cela. Qu'était-il à présent, privé de la voix qui avait pensé dans sa tête ?

Entre les branches des cyprès, la brise pâle ?
Le clapotement de l'eau noire à la dérive
Qui enveloppe la vie saumâtre des rives ?
La nuit immense où se débattent les étoiles ?

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#22
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Comme c'est drôle de savoir marcher... C'est elle qui marche, l'Arlequine. Je lui ai appris à marcher. Elle est ma création et ma fille, et je me suis pris d'amour pour son visage délicat. Je l'ai habillée, parfumée de lys et de jasmin, et elle s'en est allée au bal, comme font les jeunes filles. Sous ma garde, à chaque seconde. Une habitude que nous avons prise par la force des choses. Je salue des inconnus masqués, je me risque même à danser un peu, et je danse finalement assez bien. Rien qui justifie de se retourner sur moi, mais rien qui vienne ridiculiser ma protégée non plus. Je me risque à boire un peu d'alcool. Très vite, j'arrête. Nous sommes encore un peu sensibles. C'était une bonne idée, ce bal. Je me confronte à la foule et j'expérimente la caresse rude de ses regards. On bavarde, de tout et de rien. On s'impatiente légèrement. Quelques cris éclatent. Enfin, les portes s'ouvrent.

J'arpente le manoir auréolé de mystère, et j'ai presque l'impression qu'il va se refermer sur nous tous, comme une maison de poupée. Que nous allons jouer cette mascarade pour l'éternité. Ce serait cocasse, n'est-ce pas ? Je me compose des airs angéliques, comme une jeune fille en fleur qui s'émerveille. J'explore, mais je ressens toujours cette ancienne mélancolie, chevillée à tous les corps qui seront miens jusqu'à la fin des temps : cette galerie m'en rappelle une autre. C'est avec le sang des morts qu'on a recouvert ces autres visages. Toutes les toiles ont été brûlées. Impossible de les restaurer. Comment ai-je pu croire qu'un jour je rentrerais à la maison ? Tant de questions qui dansent dans ma tête, masquées et feutrées elles aussi, les pieds chaussés de bottines magiques. Je suis le mouvement de la foule. Nous y sommes presque. Nous allons savoir.

Le spectacle va peut-être m'apporter des réponses. Un souffle de raison. Une ébauche de destin. C'est souvent ce qui est arrivé. Toutes les grandes cérémonies de la Ville auxquelles j'ai pris part, toutes m'ont dirigé vers un chapitre de ma destinée, même si je n'en ai pas eu conscience sur le moment. Je n'ai fait que suivre un grand jeu de l'oie, en élevant la voix sans dignité, comme une fillette capricieuse. Mais maintenant... Toute mon attention est fixée sur ce rideau qui tremble. Là, tout va être révélé. Il suffira de savoir l'interpréter. A l'Académie, on m'a enseigné à lire les signes à travers les signes.

Comme une Colombine fragile, je porte à mes lèvres ma main gracile qui tremble un peu. Le rideau s'ouvre. Nous allons enfin savoir, nous, les simples spectateurs, ce que les magiciens nous ont réservé. Comme c'est drôle de faire partie des spectateurs... Et la silhouette apparaît, mise en scène avec des allures de pantin désarticulé. On s'exclame, on recule, on sourit nerveusement, on se décompose. C'est un musée des horreurs. Tout le monde est toujours fasciné par l'horreur, n'est-ce pas ? Je m'approche. J'ai besoin de mieux voir. Il faut que je m'assure de ce qui vient de se passer, car c'est une heure historique. L'heure où s'éteignent deux lignées. Il faut être digne de ses ancêtres, et cela ne signifie pas toujours produire des descendants. En temps de guerre, cela peut prendre un tout autre sens. J'ai lu le signe qui m'a été présenté. J'acquiesce, et dès l'instant où ma décision est prise, je me sens infiniment plus léger. Il le fallait. C'est maintenant chose faite. J'ai fait mon choix : mourir comme un homme.

J'inscris quelques mots sur une feuille de papier. Puis je me tourne vers l'inconnu à mes côtés. "Excusez-moi... Vous voudrez bien me donner cela, d'ici quelques minutes ? Je vais perdre conscience, et quand je reviendrai à moi, j'aurai besoin de quelques explications."

Ma voix doit lui sembler froide, pour une Arlequine diaphane qui s'apprête à faire un malaise face au spectacle d'un attentat politique, mais j'espère qu'il le fera tout de même. Et j'espère que je vais arriver à disparaître. Il y a tant de manières de disparaître... Je ne dispose que d'une seule. Je fais encore quelques pas. J'incline la tête contre la blessure du mort. Je ferme les yeux. Quelques minutes... Le temps pour moi de quitter les circuits du corps de cette Arlequine. On l'attend, quelque part, dans le Réel. Avec les explications concernant les Seuils que je lui ai notées sur ce morceau de papier, elle retrouvera peut-être le chemin de sa maison. Elle plongera du quai, s'enfoncera dans le Fleuve... si elle veut bien me faire confiance. Ou elle trouvera sa propre voie.

Le temps pour moi, la bête avide de sang, irrésistiblement attirée par l'obscure tentation, de glisser hors du conduit auditif, et de m'enfoncer dans la blessure ouverte. De planter mes crocs minuscules dans la chair morte. Là où je ne ferai plus de mal à personne. Jetez le corps dans le Fleuve, après l'avoir paradé sur des piques, que je retourne au limon ! Faites ce que bon vous semblera. Seul compte le devenir de l'Arlequine.

Et elle, mon enfant, le seul que j'aurai jamais... A qui je viens de donner vie, dans le sang d'un autre, auquel, sans le savoir, elle sera toujours redevable. Elle repose, sous son masque de métal, si fin qu'il en est presque translucide, souple comme une dentelle de cuir. Le visage incliné contre un coeur qui ne bat plus. Si vulnérable au milieu de ce rassemblement imprévisible, d'un peuple de l'ombre auquel elle n'appartient pas. Il valait mieux qu'elle quitte cette Ville, alors qu'il en était encore temps. La balance de la justice allait vibrer sur ses fondations, et impossible de savoir quel ordre nouveau en émergerait. Une nouvelle ère, un échiquier renversé. Ce n'était plus une place pour les êtres sans défense, dénués de pouvoirs.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#23
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Il avait éprouvé un soulagement intense quand on leur avait fait signe de gravir les marches. Il avait attendu ce moment dans une impatience tremblante. Voilà, il allait enfin comprendre, comme on le lui avait promis dans le jardin. Il regrettait presque de s'être enivré. La demeure était inquiétante, son angoisse montait et descendait, mais il avançait, entraîné par sa curiosité. Sa peur elle-même lui ordonnait d'aller au bout, et de savoir. Chut ! Chut ! C'était pour maintenant... Il en vibrait de fascination. Ses tourments, ses questionnements étaient oubliés. Il n'était plus qu'un visage dans la foule. A travers son masque, il distinguait les regards, les souffles, les âmes presque, tout convergeait vers ce point où le spectacle allait enfin commencer. Et soudain, des murmures s'étaient mis à courir parmi l'assistance. Il restait chancelant, frappé par la vision mais pas encore épouvanté, flottant à la lisière de la prise de conscience. On aurait dit... Mais non, voyons. C'était impossible. Il lui avait fallu en écouter plusieurs pour comprendre pleinement ce qu'il avait devant les yeux.

"Qu'est-ce que c'est ? Vous voyez, vous ? On dirait..."

"C'est un mort. Un cadavre. Un vrai cadavre."

"Oh ! C'est Heinrich Lord. Assassiné. Criblé de coups de couteau."

Il avait reculé brusquement, en se heurtant à ceux qui l'entouraient. Il avait dérangé un masque au passage, que son propriétaire avait remis en place en grondant. Un mur, une fenêtre, un peu d'air, vite. La magie affluait avec la panique dans ses veines. Il avait la nausée. Ce n'était pas possible ! Là, à deux pas, gisait un mort ! Ils avaient été invités pour qu'on leur expose un mort... Pourquoi eux ? Pourquoi lui ? Pourquoi était-ce tombé sur lui ? Parce qu'il était complice ? Parce qu'il était coupable ? L'étaient-ils tous ? Un ricanement diffus s'échappa de la foule. Oh, bien sûr on le jugeait ridicule. Une réaction dépourvue de la moindre sobriété. Et il sentait l'alcool. Et... vraiment, un garçon de son âge qui n'était pas capable de regarder la mort en face ? N'avait-il donc jamais porté de coup fatal lui-même ?

Il revit son ami disparaître sur son brancard, la main déjà grise qui pendait sous le drap, la tache de ténèbres qui s'étendait sur les dalles blanches. Il avait du mal à respirer. Précipitamment, il ôta sa chemise ouvragée de soie noire, et le col blanc qui couvrait les marques de doigts restées imprimées autour de sa gorge. Son ami, son meilleur ami, qui avait tenté, jusqu'à la dernière seconde, au dernier sursaut, de l'emporter avec lui. Son torse apparut, et le dernier tatouage qu'il avait fait en l'honneur de cette soirée, le corbeau mort, cloué sur une table de dissection. Il l'avait oublié. C'était juste pour rire. Un jeu innocent.

Dans ce monde de violence, il avait jusqu'ici pu être protégé. Et c'est pourquoi il ne jouerait plus sur la harpe de sa mère. Il lui en voulait trop. Elle n'aurait jamais dû lui faire ça. Il tombait dans la Ville comme on tombe dans un piège, brutalement confronté à cette gifle d'embruns glacés et impitoyable : les sorciers étaient une meute occupée à s'entredéchirer, en un immense banquet cannibale. La vérité était crue, aveuglante, et souillée à la fois, comme la lame du couteau qui avait mis fin aux jours de Heinrich Lord.

Le Bal des Rapaces, c'était la Ville. Sa Ville. Celle qui courait à jamais dans ses veines, sans échappatoire possible. Il n'oublierait pas cette vérité à présent. Elle habiterait chacun de ses cauchemars.

Alors, elle était sortie de la foule. Sa fiancée. Il ne l'avait pas reconnue jusqu'à présent. La face noire, où brillaient ses grands yeux clairs, une haute perruque blanche à rouleaux, et de ces longs gants noirs montants qui donnaient l'impression d'allonger ses doigts à l'infini, sous la bague qu'il lui avait offerte. Belle comme les amours et pourtant si impressionnante, et comme souvent, il ne parvint pas à fixer son attention sur le reste de sa tenue. Il était fasciné par son visage, ses cheveux, et ses mains. Elle avait marché jusqu'à lui, et à ce moment seulement il l'avait reconnue. Et elle aussi l'avait reconnu, puisqu'elle s'était approchée rapidement, dans un froufrou de dentelles, vaste comme un nuage. Un ange tombé des nuées pour le secourir ? Ou un aigle fondant sur lui pour le déchirer ?

Il était resté immobile, tête basse. Encore sous le choc.


"Vous n'avez pas pu vous empêcher de vous donner en spectacle, n'est-ce pas ?"

Une voix douce comme la caresse d'un ruban de soie emporté par le vent. Il avait compris, et il avait tendu la main. Et dans le creux de cette main, elle avait déposé la bague. Avant de disparaître. Elle avait raison ; quand ils regagneraient la rive des vivants, il ne serait plus le même homme, plus celui auquel elle s'était fiancée. Leur arrangement n'avait plus lieu d'être. Il releva la tête, comme le font les ivrognes sur le point de s'effondrer, dans une dernière insolence face aux lois de la gravité.

"Eh bien... Bonne fin de soirée, très chère."



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Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#24
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La nuit des ombres.


Les cyprès avaient la forme d'ombres surgissant de jours archaïques, projetant le regard de leurs feuilles sur les passants, là où s'infiltrait les murmures du vent, à peine audible. Et les femmes. Magnifiques. Défilaient en compagnie de leurs paires, de leurs robes sophistiquées, à leurs grands masques incandescent, cachant à peine le reflet de leurs lèvres charnues et pourpres. Il les regardaient, comme un défilé de fantômes hantant les rivages d'une île cachée, allant rejoindre leur dernier voyage, dans les entrailles florissantes d'un château abandonné. Autrefois, il en aurait courtiser une, l'un des spectres diaphanes aux cous longés de pierres brillantes et de décolletés vertigineux. Se serait approché de sa démarche lente et mesurée pour s'accaparer l'attention de l'une d'elle. Mais il ne fit pas. Se contenta de rester en retrait. Comme un vivant guette les portes inaccessibles de l'enfer, tout en sachant, qu'un jour, il y sera convié. À la table de ces démons aux masques blafards et aux lèvres teintées de pourpres.

En se rapprochant des rives. Deux femmes sortaient de leurs chaloupe, l'une à la peau hâlée, brunie par le soleil se distingua par sa longue crinière noire et ces robes que jamais elle ne portait. Seulement vêtue d'un costume aussi sombre que ses prunelles figées sur sa silhouette, au dessous de son masque de velours. Portant sa main jusqu'à sa consœur, aussi vive, que l'autre était sombre. Avec ces boucles éclaircies par le soleil, cette robe d'un rouge profond dans laquelle ses jambes s'enchevêtraient. Et ce regard, aussi clair que le sien, portant ses horizons azuréennes sur cette demeure tristement solitaire. Elles avaient l'air d'une noble accompagnée par sa servante, sauf que dans ce cas-ci, les deux étaient nobles. L'une juste plus serviable que l'autre. En posant les pieds sur la terre ferme, elles l'avaient remarquées, lui. Posé en hauteur, au dessus de cet amas de roches franchis par un escalier de pierre qu'elles grimpèrent rapidement pour le rejoindre. Elles avaient compris. Lui aussi.

« — Vous en avez mis du temps. »

Seul un raclement de gorge lui répondit, ponctué par le pragmatisme vif de l'ombrageuse, tandis que l'autre s'émerveillait devant la magnificence triste du manoir perché.

« — Tu l'as trouvée ?
— Pas encore.
— Alors allons-y. »

Ses deux bras furent accaparés par les leurs et ils s'élancèrent dans la foule d'inconnus, bras dessous, bras dessus, tandis que les grandes portes du manoir s'ouvraient sous leurs orbes curieuses. Ce qu'ils y découvrirent alors, fut la vision d'une salle de balle échouée. Rongée par une nature ayant repris ses droits depuis de longues années. Avec ces plantes grimpantes, lierres et glycines, rongeant poutre et sol carrelé, jusqu'à s’incruster de leurs troncs et tiges végétales comme une véritable gangrène fleurie. Majordomes et servants déambulait dans ce qui semblait être une serre géante, carrelée, franchie par le son des talons claquant contre un sol marmoréen.

Des notes de pianos s'élevaient, en un lent crescendo, guidant les trois compères, jusqu'au centre de la salle où ils s'élancèrent dans une danse à trois partenaires. L'homme était élégant, savait jongler entre ces partenaires au rythme du tempo, tout comme celle aux boucles incandescentes et au masque de puma. Mais la dernière d'entre-eux, un peu plus gauche, parvenait à peine à situer ses pas en accord, marchant de temps à autre sur les pieds de ses deux complices. Parfois s'élevaient du groupe, un concert de rires forts, de moqueries et d'amusements. Puis la Solaire, se décida à empoigner la main de l'Ombrageuse et elles s'élancèrent d'un unique et même rythme. L'autre guidant l'autre, pour une valse des plus agitées.

Lui. Il s'était éloigné. Sur l'un de ces bancs rongés par la flore envahissante. En retrait pour observer les deux et seules uniques femme de sa vie. Elles étaient heureuses. Souriantes. Et c'était la seule chose qui comptait. Celle qu'il avait espérait durant de longues années et qui aujourd'hui, prenait forme sous ses pupilles clairsemées de toute once de colère. Quelqu'un - ou plutôt un homme - au masque d'ours et aux cheveux grisonnants s'était approché de lui d'un bonsoir grave et rauque, cigarette en bouche qu'il alluma d'un vif geste de la main. Des braises magiques prirent naissance au bout de la cibiche. Ils étaient là, silencieux, côte à côte en balayant la foule de leurs regards clairs.

« — Vous êtes seul ?
— Non. »

La voix de son homologue était profonde. Caverneuse. D'une teinte familière, qu'il avait côtoyé durant plusieurs années. Et au delà de ce masque envahis de mèches blanchies, tirant plus vers le blanc que vers le gris. Il ne perdait rien de sa haute stature intimidante.

« — Vous n'avez ni cavalière, ni cavalier pour vous accompagnez. Souhaiteriez-vous danser ? »

Un sourire franchis ses lèvres. C'était osé, mais demandé poliment. Combien cela faisait-il de temps qu'il n'avait pas joué à ce jeu ? Ce jeu de regards, de souffles et de réparties silencieuses. Longtemps. Assez pour qu'il en oublie toute notion de ce qu'avait été sa vie autrefois.

« — J'ai déjà deux cavalières. »

Vision de cauchemar ou de rêve, une femme se tenait en hauteur. Derrière une paire de rideaux épais, se balançant au rythme de la brise estivale. Surplombant la foule de son masque de phœnix incandescent, elle avait des éclats d'azur dans les prunelles. D'un bleu profond, tendant parfois au vert des algues nichées sous les océans. Des lagons brillaient dans ses orbes majestueuses. Elle l'avait vu, tout comme lui l'avait aperçu. Puis alors le moment où l'homme allait répliquer, il s'était levé, avait courut à travers la foule, comme pris d'une frénésie étrange. Était-ce elle ? Qu'il avait vu ? Son cœur battait jusqu'à ses tempes en une mélodie destructrice et ses pas se dirigeait vers des hauteurs insoupçonnées. L'escalier de l'au-delà, parmi la bourgeoisie royale de la géhenne.

Alors il était là. Derrière elle. Au rythme que les rideaux venait à se gonfler de l'air, faisant tournoyer leurs dorures recouvertes de poussières. Leurs tissus arrachés, fusionnés avec ces plantes grimpantes, régnant en maîtresses incontestées dans ce manoir d'antan. Lorsqu'il aperçu le reflet moiré des rayons lunaires sur sa longue crinière d'ébène, son souffle se calma.

« — C'est vous ? »

Elle s'approcha de lui, un petit coffret dans la poigne qu'elle déposa entre ses mains.

« — Il faut que vous cachiez ceci, dans la Ville. N'importe où, du temps qu'on ne le retrouve pas. »

Elle s'apprêtais aussitôt à repartir, mais il l'avait retenu. Plongeant ses orbes dans les siennes.

« — J'dois savoir qui vous êtes. »

Sous ce grand masque à plume, il aurait presque pu le voir, ce sourire, faisant s'adoucir les traits de son visage.

« — Un parent lointain. Oh.. et j'oubliais. N'ouvrez surtout pas ce coffre. Gardez-le, à l'abri. Dans l'enceinte de la Ville, une fois hors de celle-ci, il sera corrompu. »

Le coffre entre ses mains tremblait étrangement, comme s'il avait été recouvert d'un maléfice ancien. Un secret de plus que la Ville gardait jalousement derrière ses épaisses murailles de brume. Il l'avait laissé. Et elle s'était en allée, traversant la foule comme si elle avait été victime d'une vision d'horreur pour se fondre aux ombres éternelles. Là, en dessous. Il n'y avait que des ombres. Des ténèbres masqués de leurs fausses sympathies prêt à faire s'abattre leurs courroux vengeurs.

Lorsqu'il fut de nouveau au rez-de-chaussé, la salle compacte, noir de monde, s'était réunie sous les œuvres sanglantes que la Ville aimait tant à donner en spectacle. Une tuerie barbare d'un homme suintant de ses plaies fraîches. Une des têtes pensantes de l'Améthyste. Les croassements d'un corbeau non lointain le fit se retourner autour des deux jeunes femmes qu'il avait de nouveau rejoins. Dans l'ombre, il aurait presque pu apercevoir une silhouette familière, portant sur son visage - comme une fière couronne bafouée, reprenant de sa majesté - un masque de corbeau aux plumes calcinées. Mais rien, ne demeurait que le souffle de cet inconnu. De ses paroles, explosant en son âme comme un milliers d'étincelles.

Car votre règne s'achève ; et le nôtre se relève.

Son âme en répercutait ses échos dévastateurs. Alors il attrapa la main de l'Ombrageuse et de la Solaire, puis releva la tête. Comme le fier descendant qu'il était.

« — On rentre. »

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#25
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Masque de Brume avait dansé quelques valses avec la fille au Visage de Gouffre. Mais il était clair maintenant qu'elle n'avait pas de coeur à donner, et qu'elle ne le trouvait pas particulièrement séduisant. Ils avaient trouvé à plaisanter rapidement sur le fait qu'elle était habillée de manière très simple, et que lui-même avait fait des efforts uniquement jusqu'à la ceinture. Ensuite, leurs divergences naturelles avaient pris le dessus. Ils avaient très vite deviné leurs factions respectives. Il était Onyx, elle était Rubis. Ils avaient deviné leurs métiers respectifs avec un peu plus d'effort, et finalement il avait remarqué : vous dansez avec moi pour vous éviter le désagrément de subir d'autres hommes au cours de la soirée. Elle avait acquiescé, avec ce léger sourire qui signifie à la fois : touché et sans rancune.

Alors pourquoi était-elle venue ? Parce qu'il y avait cette invitation, bien sûr. Ce côté mystérieux. Elle avait eu envie de paraître et de faire admirer son style, aussi simple soit-il dans son esprit. Elle avait eu la curiosité de voir si elle reconnaîtrait d'autres personnes de son entourage. Toute la complexité merveilleuse de ces mille facettes rougeoyantes qui formaient le panorama politico-économique, et dont les reflets changeaient sans cesse.

Et lui, pourquoi était-il venu ? Oh, pour draguer, avoua-t-il sans gêne. Pour laisser traîner une oreille, apprendre s'il y avait du boulot pour un garde de sécurité. Oui, pourquoi pas en Améthyste. Il se fichait bien de leurs attitudes collet-monté, le boulot c'était le boulot, et il y avait toujours moyen de se défouler des petits griefs avec le patron en faisant son jogging avec les dobermans, ou en cognant les intrus, pas vrai ? Il était philosophe. La vie était une chose simple. Très vite, le dialogue entre eux était devenu difficile, et ils s'étaient contentés de valser.

Au moins elle dansait bien. Oui, elle avait eu les meilleurs professeurs. Et lui aussi se débrouillait, ajouta-t-elle avec une amabilité précipitée. J'ai un don pour tout ce qui est physique, répliqua-t-il en exhibant ses crocs éclatants. Même la brume ne pouvait pas masquer ça. Et il la souleva à bout de bras pour la faire tourbillonner, comme une petite poupée de porcelaine déguisée en ramoneur. Au fond il s'amusait bien. Le vin était bon, à ce qu'elle lui assurait ; il ne buvait pas. Déformation professionnelle.

Et voilà que les choses sérieuses allaient commencer. Un banquet peut-être ? Ça semblait un peu festif comme concept, pour les gens d'ici. Mais il n'aurait pas dit non. Quitte à avoir un château, autant inviter des centaines de personnes et faire un boeuf à la broche ! Ils aimaient bien le médiéval dans le coin, l'architecture de certains bâtiments – où il espérait bien ne jamais échouer – en était un signe flagrant. Alors ils auraient pu y aller à fond, avec les jongleurs, les cracheurs de feu, les montreurs d'ours !... non, il rêvait là. Sa petite cavalière lui tapota la main d'un air consolateur. Ce serait probablement sinistre et coincé, comme d'habitude. Il la suivit en soupirant, prenant garde malgré lui à ce qu'elle ne soit pas bousculée dans la foule. Le métier, toujours le métier.

Et elle, elle ne cherchait pas un garde, par hasard ? Il assurait même les extras. Nouveau sourire perçant la brume. Sourire qui s'éteignit d'un coup. Oh, merde. Ah oui, côté esthétique sinistre, ils avaient mis le paquet. Même lui, pendant quelques instants, il fut impressionné. Un moment de candeur décomplexée où il resta bouche bée, comme un gamin devant une vitrine infranchissable.

"Blindy ?"

Elle ne voyait rien, la pauvre. Il la souleva sans effort et la plaça sur son épaule. La fille lui pianota sur le crâne : adieu l'anonymat ! Désormais elle pourrait le reconnaître à la forme de son crâne ! Masque de Brume eut un rire caverneux : oh non, ça faisait partie du sort, il dissimulait aussi ses cheveux. Il avait des cheveux en réalité, et de sacrés longs cheveux, même. Et de toute façon ce n'était pas ça l'important. C'était ce qui se passait devant eux... en haut de l'estrade. Blindy eut un petit cri sourd, et s'accrocha de plus belle. Ah oui quand même ! Un meurtre, rien que ça. La conscience professionnelle en lui se débattit, mal à l'aise. On n'avait quand même pas tué ce gars dans le manoir pendant qu'ils faisaient la fête au dehors, sans qu'ils se doutent de rien !

Mais non, à bien y regarder, il était mort depuis un temps. Déjà tout raide. Alors, tout ça était prévu pour qu'ils le sachent. Masque de Brume ne se sentait pas du tout une âme de crieur des rues. Répandre des histoires, ça lui semblait plutôt une tâche de petite fille. Quelques personnes réagissaient, mais lui, il se sentait plutôt concerné par le mouvement de repli qui entraînait d'autres personnes à l'extérieur. Pas vraiment une fuite ou une panique, mais plutôt ce malaise général qui consistait à aller s'exclamer et parler de tout ça hors de la présence du cadavre.

"Euh, tu veux rester ?"

Rester pour quoi faire ? Et puis il n'avait plus du tout confiance en ce qui se passait là. Il voyait très bien cette bande de tarés en violet attendre quelques minutes, que tout le monde ait sauté sur son portable et alerté l'intégralité de la Ville, avant d'engloutir l'île dans un vaste sacrifice humain, une destruction de l'élite décadente pour préparer la nouvelle ère ou ce genre de délire postmoderne. Pas du tout son trip. L'élite, il bossait pour elle mais il n'avait pas prévu de crever avec elle. Sous ses ordres, ok, pas dans ses bras. Ces gens de la noblesse, c'étaient tous des vampires en ce qui le concernait, de beaux psychopathes trop sophistiqués pour qu'on voie venir leurs coups de Jarnac, et il n'avait pas assez l'amour de l'art pour apprécier ce prodige en faisant abstraction du fait qu'il y risquait sa peau... et le spectacle de ce soir ne faisait rien pour ranimer la confiance qu'il n'avait probablement jamais eue. Il avait envie de poser Blindy à terre, et quand elle répondit par l'affirmative, c'est ce qu'il fit.

"Sans moi."

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#26
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Il ne fallait pas dire son nom mais elle le dirait tout de même. Le jeune homme qui était venu s'étaler auprès d'elle avait un goût d'hydromel. Elle n'avait jamais bien supporté l'alcool, et elle était ivre rien que de l'avoir embrassé. Elle dirait son nom et celui-là ne la laisserait pas, parce qu'ils appartenaient au même peuple. Il était un noyé lui aussi, il devait bien se rendre compte que ce n'était pas si grave, que ça n'interdisait pas de s'amuser. La musique était là pour les morts aussi, n'est-ce pas ? Et puis cette fête était une fête des morts. Partout, des masques composés de morceaux de crânes. Elle en voyait passer régulièrement et elle s'étonnait qu'on ne leur tourne pas le dos, à eux. Peut-être parce qu'ils ne disaient pas leur nom ?

"La traversée a été merveilleuse. Nous avons parlé de tout et de rien. Nous avions trouvé un jeu : nous prétendions que le masque d'or..."

C'était peut-être sa voix qui était laide. Elle n'aurait pas su le dire, elle ne s'entendait pas nettement. Son embrassade humide ne semblait pas gêner la tête ivre morte qui reposait sur son sein nu, à travers le voile aux roses rouges. Elle le berçait avec douceur, ce grand gamin gauche qui était venu s'étourdir et qui y avait trop bien réussi. Elle lui racontait ce qui se passait autour d'eux. De toute façon, elle n'aurait pas tenu debout seule, alors autant rester là, à genoux dans les hautes herbes folles, qui s'enroulaient autour de leurs formes effondrées, comme un halo argenté. Elle lui répétait ce qui se murmurait autour d'eux, à distance, parmi les gens bien. Oh, il s'était passé des choses.

Elle n'avait pas réussi à le haïr, celui-là. Il n'avait pas la force d'être une proie de la haine. Quand elle lui avait craché au visage en le voyant s'écrouler près d'elle, il avait ri. Et à présent elle le consolait d'être si faible, en lui assurant qu'il ne manquait rien. Ils étaient tous partis, ou presque, quelques retardataires avaient manqué la grande révélation : ce couple détestable, là-bas, dans son coin, avec ses deux masques d'or complémentaires, cette couronne de soleil aveugle et cette mâchoire de lion. Eux, ils avaient tout manqué. La femme était occupée à vomir contre un arbre, encore malade de terreur, et l'homme parlait tout seul à côté, sans chercher à la soutenir, à écarter ses longs voiles noirs pour qu'elle ne se souille point. Ils ne comprenaient pas ce qui était arrivé, ou pourquoi ils étaient encore en vie. Ils n'étaient pas en état de se réjouir ou de se lamenter pour la mort d'un autre.

Car c'était ce qui était arrivé. Quelqu'un était mort, et ce soir, on exposait son corps. Les invités avaient donc été conviés pour lui rendre leurs respects ? Oh, la Noyée n'en était pas certaine. Le respect n'était pas une valeur de ce monde, et ceux qui respiraient l'air n'avaient plus de place en eux pour ce sentiment. Elle imaginait qu'ils devaient voir de leurs yeux. Que c'était un châtiment pour le mort. Ces regards troublés, blasés ou malsains, promenés sur sa peau froide, comme autant de limaces en quête de leur repas. Elle, quand on la regardait, c'était ce qu'elle ressentait. On ne la regardait plus à présent, heureusement. Ils avaient tous leur distraction. Et son cavalier, ce gamin ivre et vautré dans ses bras, n'était plus en état de regarder autre chose que les étoiles au-dessus d'eux, invisibles elles aussi derrière leur voile. Il croyait les deviner. C'étaient les étincelles de son intoxication.

La main bleuâtre se glissa hors des roses de tissu, et se posa sur la joue fiévreuse du garçon, pour la rafraîchir et la caresser. "Je m'appelle Tahosër."

Elle n'avait pas vu le mort, elle... Est-ce que c'était grave ? Elle espérait que non. Sa paix était sa seule richesse, et elle estimait déjà qu'on l'avait suffisamment dérangée cette nuit. A la pensée qu'on vienne la faire souffrir une fois encore, ses yeux se firent vitreux quelques secondes, des crocs aigus percèrent sa gencive pâle, et quelques pointes d'un vert sombre trouèrent son échine pour former une crête acérée au long de son dos, jusqu'au sommet de son crâne. Ce petit accès ne dura qu'un instant. Et puis... personne ne faisait attention à elle, de toute façon. Si, peut-être ce majordome qui semblait ne regarder personne et voir tout le monde.

Elle hésitait. Etait-ce déjà fini ? Avait-elle vraiment participé au bal ? Devait-elle regagner d'un bond les profondeurs silencieuses, feutrées de vase, qui étaient sa demeure... et... avec ou sans lui ? Et sa main caressait la joue chaude, avec cette hésitation qui n'a pas d'âge, qui existait avant la Ville, et existerait longtemps après elle : à ma perte, avec ou sans lui ?

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#27
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Les Orothar étaient de retour. A moins qu'ils ne soient jamais réellement partis. Acteurs de leur propre déchéance, à l'origine secrète de ce complot qui avait vu Strygie Black et Heinrich Lord alors régent de l'Améthyste s'allier à l'Onyx pour commettre un crime de lèse majesté. Du moins, ces fous l'imaginaient ils. Fiers, si fiers, de n'être finalement que des pions que les obscurs rapaces, ces ombres sans visage, bougeaient, agitaient à loisir afin de poursuivre des stratégies tortueuses.

Et ce soir une page se tournait. Les Régents en leur parodie de règne avaient fait leur temps. Et puisqu'ils n'étaient plus d'aucune utilité pour les Orothar alors il était l'heure de les sortir de l’échiquier. De préférence de façon sanglante, brutale et efficace. Afin que tout ces invités conviés pour ce bal morbide, se rappellent que le véritable pouvoir ne s'affiche pas, pas plus qu'il ne s'encombre de déclarations. Non. Le véritable pouvoir est invisible, intangible. Comme le temps, comme la gravité, comme l'entropie, et toutes ces forces inaltérables qui régissent l'univers et que pourtant le commun ne peut voir.

Strygie Black devait mourir. Rejoindre en son châtiment exemplaire le cadavre mis en scène de Heinrich Lord. Mais c'était sans compter la force de caractère de l'osseuse et majestueuse harpie. Elle avait réussi à s'enfuir, s'échapper des griffes assassines de son bourreau. Fin de règne. Déchéance. La belle dame à la chevelure sombre, se pressait désormais dans les couloirs à l'abandon du palais. Entre ombre et palpitations spectrales de brume, elle allait pieds nus, ses chaussures perdues dans la bataille, le regard fou, les mâchoires serrées alors que de sa poitrine labourée un sang noir, épais et vicié, suintait pour fleurir ce tapis de poussière.

Et derrière allait son bourreau désigné. Ce grand homme aux yeux noirs, à la barbe drue poisseuse de sang et au cadavérique masque crochu de rapace. Il suivait la régente sans se presser, en silence, seulement trahi par les amples frôlements de tissu de son long manteau. A quoi bon courir. Ce palais était un dédale, et lui son minotaure. La régente déchue n'irait pas très loin. Elle qui a chaque pas perdait un peu plus de sang dans les galeries abandonnées.

Orothar. Des années qu'il servait ces seigneurs de l'Améthyste, et pourtant même pour lui le mystère demeurait intact. Sorciers de l'ombre, qui jamais ne se dévoilaient. Pas même au travers de ces tableaux d'ancêtres en partie dévorés de lierre, qui toujours les représentaient sans visage, estompés, dissimulés, menteurs et traîtres, comme ces rapaces d'altitude dont le lapin en plein champs n'entraperçoit que l'ombre. Ils étaient partout. Ils étaient nulle part. En retrait, de l'autre côté du théâtre de guignol, à jongler avec des complots millénaires, à activer les rouages retors de plans s'étalant sur des générations.

Strygie Black allait mourir. De cela son poursuivant ne doutait pas. Mais il ne se considérait pas comme un meurtrier, tout au plus un outil affuté utilisé par d'autres. Rien n'avait été prémédité. Comme les autres il avait reçu son invitation et son masque et traversé le fleuve. Et ce n'est qu'en entrant dans ce palais en ruine, qu'un serviteur en lui remettant un verre de vin pourpre, en avait profité pour glisser un billet anonyme. Avec un nom. Avec une salle. Strygie Black.

Et alors qu'il suivait les tâches de sang, marquant les marches en spirale d'un escalier semblant plonger vers les profondeurs du monde, il se demandait si un autre avait reçu un billet avec son propre nom. Combien d'anonyme dissimulés par des masques et l'élégance de leurs costumes, étaient actuellement en chasse ? Nul ne pourrait le prédire. Pas même lui. Et seule l'aube, si jamais elle se levait, permettrait de compter les cadavres et de faire le décompte de cette soirée.

En attendant il avait une tâche à exécuter, une vie à prendre. Alors avec patience il poursuivait sa traque, traversait des enfilades galeries à l'abandon, longeait d'immenses vitraux dont les rayons blêmes soulignaient son ombre fantomatique. Il allait d'un pas égal. De flaques de sang en flaques de sang. Sa silhouette comme une lame sèche et droite, griffant les murs fendillés de lierre, effleurant les marbres passés, traversant la brume, cette haleine froide, ce souffle collant, qui de partout s'insinuait, rampait et tourbillonnait.

Où te caches tu Strygie Black ? Dans la foule, dans les salles éclairées, au milieu des autres masques ? Il s'interrogeait du haut d'un balcon d'où pendillaient des lianes tortueuses comme des cordes de pendu. Et ses yeux noirs, et son masque crochu, avec calme dominaient les réjouissances, passaient de l'un à l'autre. Faussement immobile. A l’affût, comme ces vautours qui du haut d'un pylône attendent l'agonie d'un voyageur pour plonger.

« Joli déguisement Madame. Que cette gorge d'où s'écoule un sang plus vrai que nature, que cette robe en lambeaux, que cette collerette de plumes ébouriffées comme si quelqu'un avait essayé de vous étrangler. On dirait... On dirait... Une Reine en exil. Une impératrice en Décadence. » Où bien une Régente en fuite, qui en dépit de ses forces faiblissantes, de sa démarche vacillante se tient encore droite dans la foule. Femme. Lame. La rapière plie mais ne rompt pas. Cherche des secours, des alliés, quelqu'un, n'importe quoi pour l'extraire de cette délicate souricière.

« -Vous n'avez pas compris. Ce n'est pas un bal. C'est une souricière. Ils vont tous nous tuer. Comme ils ont essayé de m'assassiner. Partir. Nous devons partir. »

Reine d'opérette en sang et costume qui essaie de par ses murmures, de par la vision de sa gorge d'où affleure le seul rictus rougeoyant qu'elle n'offrira jamais au monde, de lever les consciences, de réveiller les âmes. De tirer chacun de son apathie. Mais comment la croire. Ces masques. Ces déguisements. Et cette brume qui roule sur le fleuve, qui monte à l'assaut du palais. Foutus Orothar, et leur culte du mensonge, et leur appétit pour la dissimulation et la tromperie.

Paranoïa. Où est son assassin. A t'il changé de masque. Est ce la prochaine personne dont elle attire attention. Ou bien tout ceci n'est il qu'une farce, qu'un jeu ? En pleine lumière, dans ces grands salons où grincent de vieux lustres, les ombres n'en sont que plus fortes et les regards que plus dissimulateurs. Elle a échappé à son tueur. A moins qu'il ne l'ai laissé partir, à dessein ? Comment savoir, quelqu'un sait il seulement. Tout ces gens aux oreilles desquelles son haleine rendue acide par l'hémoragie murmure pourraient être des Orothar. Ou bien les Orothar n'être nulle part. Qu'un autre mirage, qu'une autre hallucination, vous savez ces cauchemars de poursuite sans visage qui vous laisse nauséeux et déroutés au réveil.

La Ville. Cette Ville. Celle qui n'est pas réelle mais qui existe pourtant.

Quelque part.
La fin
✒ Vous faites ce que vous voulez de Strygie Black. La conclusion de l'histoire vous appartient. Tuer la Régente déchue. Par plaisir. Parce que vous étiez en mission. Simplement... parce que. Ou au contraire l'épargner. Vous échapper. Ou se rendre compte que ce n'était qu'une imposture. Qu'une farce. C'est vraiment libre Ce que vous voulez. Soyez... fous et créatifs. La conclusion, les modifications (éventuelles du contexte) seront en fonction de vos faits et gestes.

✒ Pour remettre en contexte afin que les petits nouveaux ne soient pas perdus : Il y a quelques années (IRL) une grosse intrigue générale avait mis en scène la chute des Orothar, la fin de leur règne. En une nuit, Strygie Black et Heinrich avaient ouvert les portes de l'Améthyste aux armées Kravt qui ont ravagé les domaines Orothar et tué la plupart des membres de la Famille. Du moins c'est ce que croit (encore) la Ville. Même si des rumeurs affirment que les Orothar sont derrière tout ça ; artisans de leur propre chute.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#28
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- Enfin dévoilent-ils le sacrifice de la nouvelle ère. Enfin le temps est arrivé.

- Monseigneur. Votre vision.

- Tais-toi. Couvre tes arrières. Les rapaces sont partout : sous les moindres recoins du château Pourpre et même dans les tréfonds de ton esprit. Protège-le comme on te l’a enseigné. Remets ton cœur entre les mains des comètes. Elles te guideront vers la sortie, mon Étoilée.

- Votre… Votre vision.

- Elle n’est plus que froide réalité maintenant. Cette nuit est renaissance, mais l’aube fera renaître ceux qui ont su se positionner sur l’échiquier de la Ville. De poussières à infinités.


Le cliquetis chancelant de la voix s’étira en un sourire vaporeux sous le masque intangible. Un masque complètement immatériel, ensevelis de constellations et d’enchevêtrements cosmique. La faible luminosité qui y transpirait semblait se refléter sur elle-même comme un balancement entre obscurité et scintillement. En son centre gisait le trou noir de l’inconnu, mais à bien y réfléchir, personne n’est inconnu de personne à l’intérieur de cette mascarade sanglante. Tous se souviennent que des puissances bien au-delà de leur conception sont à l’œuvre. Cette nuit et tout de suite.

- Contrôle tes émotions et réajuste l’ensorcellement de ton masque. Je ne veux pas ta mort sur ma conscience aujourd’hui. Je ne l’ai pas vu ainsi.

La femme de l’interlocuteur se figea et relâcha doucement ses épaules fines sous cette robe sombre et pailletée de quelques effluves miroitants. Son masque, identique à celui de l’homme, devint plus tangible et le ciel étoilé sous sa capuche sembla tournoyer un instant avant de se déposer sur la constellation de la Vierge. L’homme avait la main sur un fauteuil en bordure de la grande salle et l’autre appuyée sur une canne d’ébène ciselée de marbre. Il fixait à travers les étoiles le corps inerte de Heinrich Lord. Ce Corbeau sus-jacent à l’affolement lent puis assourdissant de l’assemblée devant ce spectacle macabre. Une pensée lui vint à l’esprit : et si tout le monde dans cette pièce étaient de connivence? Et si tout ce spectacle ridicule n’était qu’une mise en scène abjecte? De connivence, certes, lui-même en était. Son clan, ses précieux.

Freinant ses idées de paranoïa et la douce paume qui s’était appuyée sur son bras, il se retourna vers son acolyte en laissant passer quelques secondes. Masque vis-à-vis masque et incertitudes sur incertitudes. Ce moment suffit pour qu’elle comprenne qu’il devait voir de ses yeux, cette obsession qui l’habitait perpétuellement à confirmer dans quelle réalité il se trouvait, trop souvent à la lunette des astres. Il en avait besoin. Toujours.

De sa démarche, quittant son observatoire pour se frayer un chemin à travers la masse, sa longue cape noire oscilla au gré de ses mouvements toujours plus amples et immatériels comme si son propre corps glissait à travers temps et espace. Couronné de sa capuche cerclée d’une fine broderie aux filaments d’or, on aurait pu croire à une couronne, un laurier triomphal. Sous les battants de sa cape, un habit austère au pourpoint sombre et au foulard blanchâtre suffisait à insinuer la puissance. Un autre masque. Encore et encore.

L’écho du choc des convives s’éloignait à mesure qu’il enjambait le couloir tissé aux lierres, tournant intersections et intersections comme un sentiment de déjà-vu. Les taches empourprées de sang sur le tapis se resserraient et lorsqu’il freina sa course contre le portail d’une vaste alcôve faiblement éclairée, un cri de stupeur, féminin, le fit sursauter. Il entrevit la carrure de l’assassin couronné du visage du Corbeau et acquiesça faiblement.

- Miss Black. Mes hommages.

La voix résonnait et se déferlait comme la bourrasque de la colère, amplifiée par le souffle magique du cosmos. Une colère sombre et enrouée, vouée à la déception d’une vision inachevée. Une gifle de folie éphémère : un réflexe trop souvent exercé par la solitude de sa tour cristallisée dans le temps. Il était las, mais un frémissement d’excitation face au renouveau, à cette page blanche qui se présentait cette nuit, lui poussa un frisson jusqu’à l’échine de ses rêves les plus fous. Déposant sa main gantée d’un cuir noir sur l’épaule de l’assassin, il lui transmit d’esprit à esprit un message de patience. Le froissement de sa cape s’approcha pour s’agenouiller au niveau de la victime dont le sang perlait de ses plumes de corneille. Le masque constellé se diffusa doucement et des lèvres s’approchèrent paisiblement à l’oreille de la vicitme.

- En ce jour de Rapaces et par les cendres des vieux Corbeaux, l’Aigle prendra son envol vers les étoiles.

Un poignard argenté se planta entre deux côtes, une insertion qui resta figée ainsi lorsque le gant de cuir déloussa sa poigne pour laisser le métal froid dans la chaleur de la plaie. Du pommeau, un aigle royal ouvrait ses ailes. L’objet gisait ainsi dans le magnétisme de sa cible comme le porte étendard d’une autre déclaration. Son souffle courait-il toujours? Reculant rapidement, la silouhette leva la main et quitta la pièce pour s’évaporer dans la vapeur étouffante, crachotant un crépitement d’astres lumineux.

Plus loin, au cœur de l’assourdissement du bal des déboussolés, un visage constellé se crispa, resserrant sa poigne sur le tatouage de sa cuisse frêle : une lune déchirée par les serres de l’Aigle.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#29
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Elle laisse son bras tremper dans les eaux de la rive... elle est bien là, de l'autre côté du miroir tremblant. Elle s'appelle Tahosër ce soir, soir de bal. Elle s'est appelée Tahosër il y a longtemps. Qu'est-ce qui s'est passé, ensuite ? Ils l'ont noyée. Un sacrifice au Fleuve, et sans doute avait-elle fait quelque chose de mal, qui n'en a jamais fait ? Ils l'ont plongée sous les eaux et ont maintenu son petit corps qui se soulevait de soubresauts, et c'est ce qu'elle a connu de plus proche de l'amour avec un homme. Ils étaient tous des hommes, ceux qui lui ont fait ça. Mais elle aime tellement les hommes, elle a tellement de mal à y résister... Celui qui s'est endormi entre ses bras, ce n'est qu'un enfant. Les autres...

Ces masques qui sortent du bâtiment, affolés, ont des airs de proies qui s'égaillent devant le chien de chasse. La tête bleutée s'incline sur le côté, les yeux noirs clignent sous le voile, les lèvres pourpres se retroussent, et de petites dents brillent dans la nuit. La Noyée entend la rumeur enfler dans la foule, un grand vent qui gonfle les voiles. Des coups de couteau... Elle aime ce mot, elle hume l'odeur du sang dans l'air, elle se nourrit des échos de cette douce musique, la lame qui écarte les chairs et qui se plante, la sensualité de la découpe vive. Elle aurait tant aimé avoir un couteau, quand ils l'ont plongée sous la surface. C'était son dernier fantasme, celui qui l'a accompagnée dans les profondeurs. Transformer cette rivière en bain de sang. Pénétrer leurs chairs à eux, de toute sa violence. Elle s'y revoit, en un éclair. Elle a vraiment vécu cet instant de triomphe, même s'il était imaginaire, et c'était l'instant le plus intense de toute sa vie, son dépucelage flamboyant.

Il avait un couteau, lui... le traître...

Elle laisse errer son regard et rampe dans les hautes herbes, son corps flasque animé de tremblements impatients. L'étincelle de la magie court à nouveau dans ses veines. Elle aurait pu devenir quelqu'un, si elle avait vécu. La Menace sur la Ville, l'Ange du Massacre. Eh bien il n'est pas trop tard. La magie la soulève, l'arrache à la fange. Lévitation. Elle s'empare du couteau d'apparat dont la garde brille à la hanche du traître, l'homme du Réel qui cache sa fourberie derrière son masque d'or. Et il est le premier sur sa liste, parce qu'il l'a séduite et abandonnée, parce qu'il n'a pas aimé son nom. Elle le perce et le transperce pour rejoindre la musique des coups de lame, lui donner la réplique, elle danse avec la forme tressaillante qui s'affaisse et à son tour, enfonce son visage dans la vase. La statue l'a épargné tout à l'heure : elle ne l'épargne pas. Le voile porte maintenant plus de taches de sang que de roses brodées.

Il y a des cris dans la foule, des gens qui voudraient quitter l'île, d'autres qui cherchent un assassin. Tous les hommes sont des proies. Tahosër flotte, blanche et nue, à peine voilée, son couteau sanglant à la main. Elle rit un peu, ivre. En voilà un autre. Un homme de petite taille, masque noir rayé d'une fermeture éclair, sans prétention. Elle fond sur lui, mais à sa grande surprise, il l'esquive. Il ne perd pas son calme, celui-là. Il ne pousse pas de cris. Elle cligne des yeux, décontenancée, en le regardant s'éloigner sur le fleuve sans un regard en arrière. Il a volé sa vie, celui-là, ce soir. Un jour il devra bien la rendre. Mais il lui a donné une bonne information. Elle se tapit dans les herbes, là où flottent les Noyées : si elle attend là, d'autres s'approcheront, ceux qui essaieront de fuir... ceux qui auront piétiné les autres sur leur chemin. C'est eux qu'elle tuera, et cette fois elle ne les laissera pas échapper.

En voilà deux. Elle a presque l'écume aux lèvres, tant maîtriser son impatience l'a rendue folle. Toute l'île a maintenant l'odeur du sang, tout le fleuve, jusqu'à l'estuaire. Deux qui soutiennent une femme aux pieds chancelants. Elle les revoit, ils l'ont soutenue ainsi, droguée qu'elle était, pour la conduire au sacrifice. Ils ont posé une couronne de roses de Noël dans ses cheveux. L'un d'eux, arrachant son masque, demande : Où sont les bateaux ? Pas de bateau pour toi ce soir, mignon. Ce soir c'est le Massacre. Elle se contient. Elle reste sage. Encore un pas ou deux, et elle pourra bondir.

Dans l'attente, elle imagine ce qu'elle fera exactement. Les hommes sont forts, musclés, leurs torses sont nus. Elle a envie de déchirer la fibre de ces pectoraux parfaits, d'y plonger sa lame pour chercher le coeur. Elle ne sait pas si elle trouvera quelque chose mais ce qui compte, c'est de chercher, de fouiller, de ne laisser qu'une bouillie ignoble, de les laisser méconnaissables... oh, elle aimerait les défigurer, leur arracher le visage. L'un des deux n'a pas vraiment de visage à proprement parler. Tiens, c'est la statue qui est descendue de son socle, tout à l'heure... le cyprès, près du tombeau. Il aurait pu tuer le traître à ce moment-là, pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Lui, il mourra, simplement. L'autre... Il est moins athlétique, elle pourra s'amuser avec lui, un peu plus longtemps. Et la femme à demi évanouie qui trébuche entre eux, accrochée à leurs bras ? Elle n'existe pas. Il n'y a que Tahosër et sa souffrance infinie, et la danse qu'elle va danser, pour s'étourdir et l'oublier.

Le moment est venu. Elle se lève d'entre les herbes hautes qui lui font un halo d'argent. Elle laisse flotter ses voiles au-dessous d'elle, ses mains bleues se tendent, le temps s'arrête. Le couteau brille. Un éclat, non de métal, mais de sang frais, noir sous la lune. Elle flotte autour d'eux comme une vapeur. D'abord la statue. Quelle idée de venir si peu habillé, cher ami... quel dommage que ce croc unique, qui transperce votre dos musculeux, ne soit pas chargé d'un puissant venin. Mais les miasmes du Fleuve en feront office, bien sûr, s'ils en ont le temps. Elle rit, étourdie de bonheur en le voyant basculer dans les eaux noires, cette grande statue d'homme parfaite qui ne demande qu'à couler, c'est pathétique. Elle le frappera de nouveau, au même endroit, pour enfoncer encore la plaie, quand elle en aura fini avec l'autre... auquel l'évanouie s'accroche dans un cri d'horreur, pour gêner encore ses mouvements. Elle le condamne, brave amie, charmante complice. Elle comprendra un jour, bien assez tôt.

Fin du bal. Massacre des invités. Il ne fallait pas tuer Tahosër. Il ne fallait pas l'inviter.

Re: [Sujet commun] Le bal des rapaces

#30
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Voilà donc pourquoi ils les ont invités, les Rapaces ? Pour assister à une série d'assassinats politiques ? Mais qu'est-ce que ça peut lui faire, à lui, que telle famille régnante ou telle autre occupe les trop nombreux trônes de cet échiquier chaotique, et que tel ou tel sang coule dans leurs veines, pourvu qu'il y reste ! Qu'ils intriguent à coups de mariages arrangés, c'est leur grand plaisir cela aussi, non ? Qu'ils mêlent leurs sangs, comme des alchimistes précautionneux, sans le renverser ainsi !

Guildo Phenici lui disait cela l'autre soir, en venant le visiter, avec cette sollicitude infinie des gens qui ne savent pas comment vous ménager, et qui essaient toutes les façons. Encore un mariage qui s'est conclu dernièrement, au moins ce sera une fête, au moins les pieds arpenteront les dalles sur un rythme dansant. Mais cette cavalcade hurlante, ces exclamations entachées d'une indignation tout sauf légitime... Le jeune aristocrate en a la nausée. Dans son poing, il serre la bague qui vient de lui être rendue. C'est ce qu'il faut se dire, pour ne pas céder à une nouvelle attaque nerveuse : au moins il a échappé à ça. Dans son autre main, il pince un feuillet de papier qu'on vient de lui remettre. Oui, le chaos est total et sa raison vacille.

Mais la panique environnante lui procure un étrange apaisement. Il marche au milieu des convives restés immobiles, qui se regardent tous comme si chacun risquait soudain de retirer son masque et de se changer en monstre. Il s'incline auprès des corps effondrés : le seigneur Lord, digne jusque dans la mort, et ces êtres étranges qui semblent le pleurer dans une affliction incompréhensible : une jeune fille évanouie, en costume d'Arlequin, celle qui lui a remis le feuillet de papier il y a un instant... et un grand homme pâle et musclé comme une statue d'albâtre, qui ne porte pas de masque, mais dont toute l'apparence a quelque chose d'irréel. A bien le regarder de près, sa peau semble se décoller en écailles, comme le plâtre d'un mur. C'est dérangeant, mais le jeune homme aux cheveux violets et au masque d'oiseau parvient à prendre sur lui pour en faire abstraction. Il pose sa main sur l'épaule de marbre, qui tressaille légèrement. Vivant. Un léger souffle soulève la poitrine menue de la jeune fille évanouie. Vivante. Ils sont là trois vivants autour d'un mort, qui n'a plus besoin d'eux.

"Monsieur." Une pression supplémentaire sur l'épaule, un visage blanc qui se tourne légèrement, hagard et défait, mais conscient. "Monsieur, j'ai besoin d'un coup de main." Les vivants, voilà ceux qui ont besoin de vous. Ne vous laissez pas sombrer, ce serait... le jeune homme aux cheveux violets sourit sous son masque, désabusé : il a envie de faire appel à ces principes aristocratiques qui pourtant, à ses yeux, viennent de perdre toute valeur. Quoi, ce serait déshonorant ? "Cette demoiselle s'est confiée à moi avant de perdre connaissance. Aidez-moi, portons-la au dehors."

Une chose à faire, pour eux deux, le fier héritier qui a renoncé à toute fierté, à tout héritage, et ce mort qui marche, cette pâleur faite homme, sans nom et sans histoire. Une chose à faire, c'est presque une vie à vivre, du moins pour quelques minutes. Ensemble, ils soutiennent la jeune fille qui peine à se réveiller. On dirait qu'elle a laissé une partie de son âme au chevet de Heinrich Lord. Elle aurait du mal à marcher sans leur aide, et sa vision semble trouble, car elle tâtonne au long des marches. Quelle singulière syncope l'a laissée dans cet état de faiblesse absolue ? Il faudra lire ce qu'elle a écrit sur le papier. Dès qu'ils l'auront ramenée sur une rive civilisée, et déposée quelque part en tout confort...

"Voulez-vous que nous nous présentions ?"
"Je n'ai pas de nom."


La statue a parlé. C'est une voix profondément humaine. Elle n'est chargée que de chagrin, aucune haine surgie du fond des âges, aucun dessein ténébreux pour l'animer de ses folles ambitions. Connaissait-il Heinrich Lord ? Mieux que personne, apparemment, et de même ce dernier le connaissait. Le jeune homme aux cheveux violets tremble presque à l'évocation lugubre de tout ce que ces mots peuvent signifier, quand on connaît le télépathe et la façon dont il a toujours instauré l'ordre autour de lui, sans respecter aucune barrière qui ne relevait pas de sa vision du monde. Cet homme en blanc est un esclave qui peine à reprendre pied dans un monde... oh, un monde qu'il a vu sous trop d'angles pour s'imaginer qu'il sera jamais libre, sans doute.

Ils n'ont pas le temps d'échanger beaucoup, mais le jeune héritier lui assure que, ce soir, c'est une chose décidée : il va renoncer à son titre et mener la vie d'un homme simple, anonyme. Jamais il ne fera de politique, hors de question qu'il se rende complice de toute cette horreur permanente. Il donnera des cours de musique dans le quartier Émeraude, il se fera des amis, il mourra pauvre, et il sera oublié. C'est là toute l'étendue de son ambition. Et cependant, c'est cette noblesse inhérente à son caractère qui lui ordonne de suivre cette voix... C'est elle qui lui réclame de retirer son masque, et d'exposer son visage. L'homme de pierre observe sa lutte avec une étrange lueur d'intérêt dans le regard, qui n'y était pas auparavant. A chaque seconde qui passe, il se réveille davantage.

Mais pas suffisamment. Alors qu'un ondin sur le fleuve leur fait signe, proposant de les aider à emporter leur amie, certainement un autre invité métamorphe qui a repris sa forme aquatique pour quitter rapidement les lieux – "Elle m'a remis ce papier, ce doit être son adresse !" - alors que le sol se fait plus meuble en arrivant sur la rive, et que le Fleuve brille entre les roseaux, une forme s'élève, une apparition. Ils la fixent, silencieux, et qui sait ce qui se passe dans le cerveau de la statue en ce moment ? Un rire nerveux, alors que la femme pointe un doigt pâle dans leur direction, et que son autre poing se serre sur le manche d'un couteau sanglant.

"Guildo Phenici me disait justement..." Quelque chose sur les femmes. L'apparition vole autour d'eux, les enveloppe de son sillage de voiles déchirés et humides, comme une fumée maléfique, et tout à coup elle frappe, l'homme de pierre tombe, coule comme un bloc de marbre brisé vers le fond du Fleuve, elle frappe encore, elle ne cesse plus de frapper. C'est une tornade aux griffes de métal. L'Arlequine, privée de son appui, s'effondre comme un petit tas de chair et de loques. Elle est terrifiée, comme une enfant réveillée en sursaut au milieu d'un profond sommeil.

Elle regarde le papier... Son adresse ? Lui aussi tombé à terre. Elle ne semble pas comprendre qu'elle doit le ramasser, le garder avec elle. Son cavalier, à quelques pas, se fait cribler de coups en essayant vainement de protéger son visage de ses bras. Ses bras sont bientôt déchiquetés. Puis son visage. Il n'y voit plus. Que va devenir l'Arlequine ? Lui, il sait ce qui l'attend. Il ne s'inquiète pas. L'Emeraude... de la musique... des amis... oublié. Tout passe en un éclair. Tout est emporté dans la tornade. Et la dernière chose qu'il ressent, c'est une main flasque et froide contre la sienne, une main de morte, humide, une main de noyée, qui creuse de ses ongles contre sa paume pour tenter de prendre la bague, celle que sa fiancée lui a rendue. Allons donc... c'est trop stupide... Et c'est la dernière chose qu'il pense : si elle voulait cette bague, il suffisait de la lui demander...
S'il voulait un baiser, il suffisait de le lui demander...
Allons, il faut partir. Il l'attend. Là-bas.
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