[Sujet commun] Aube rouge

#1
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Sujet commun ouvert à tous
Consignes : Afin de renforcer le mystère de l'intrigue ; ne pas savoir qui a écrit quel texte ; toutes les participations doivent se faire avec le compte de :

login : Magicopolis
mot de passe : escape

Ce ne sont pas vos personnages habituels que vous allez incarner, mais des créations inventées pour le moment. Figures jetées sur le papier le temps d'un post. N'hésitez pas à multiplier les participations, en renouvelant le personnage incarné à chaque fois. C'est la Ville, son mystère, ses figures étranges surgies de la brume du fleuve pour contempler la dépouille à la dérive d'une matriarche assassinée. Le jeu étant de sortir à chaque fois du cadre habituel de vos RPs. De surprendre les lecteurs, avec des créations à la volée.
Cela durait depuis plusieurs semaines. Chaque nuit, à une heure précise, les pavés du pont surmontant le Fleuve gelaient. Dans leurs veines, des glaçures s'épaississaient, rendaient la Brume plus dense. Derrière cette opacité, là où les lumières blêmes des réverbères malades peinaient à produire des ombres autour d'elles, se dessinait une silhouette féminine et gracile, qui jamais ne bougeait.

Elle restait immobile, à fixer de longues minutes durant le silence morne des Cascades. Un passage permanent vers l'Avalon, disaient ceux qui n'étaient guère au point des confidences Sëylis. Une légende urbaine tenue depuis l'éternité par les Rois des Songes, qui ne faisait qu'alimenter le mythe que tous avaient construit autour de cette Famille si secrète, si jalouse de ses propres histoires que l'on ne pouvait savoir si toutes étaient réelles.

Ces pauvres hères se retrouvant non loin du pont lorsque la silhouette apparaissait, ne parvenaient à l'atteindre. Car si l'on posait un pied sur le pont, si l'on osait affronter le brouillard dont la Silencieuse se drapait, jamais l'on ne pouvait s'en approcher. Quelques pas depuis le bord du pont, que déjà l'on se retrouvait de l'autre côté sans caresser l'opportunité de pouvoir tendre le bras vers cette silhouette solitaire.

Impossible de discerner son visage ; mais uniquement cette longue robe blanche dont elle était vêtue. Une jeune mariée, disaient certains, dont le promis avait péri sous la violence des Cascades s'échouant à la surface du Fleuve, et qui jamais ne désespérait de le voir revenir depuis l'immense rideau de bruine. Depuis les tréfonds de l'Avalon.

Peut-être cela était possible, tant la Ville recèle de secrets inconnus. Tant de chose qu'elle dissimulait, ne révélait que lorsqu'elle le souhaitait. Et le quartier Perle, les Sëylis eux-mêmes ne dévoilaient guère souvent leurs légendes, les réelles histoires qui composaient leurs livres et grimoires.

Parmi les plus fervents croyants, les plus éminents érudits, les plus sages mages. Les cartomanciennes aux tarots affûtés et les prêtres vaudous qui établissaient leurs présages dans pierres et viscères. Les voyantes Opales, ces vierges aveugles d'avoir tant regardé dans l'immensité du Cosmos pour y voir l'avenir. Interprétation de signes, légendes répertoriées dans les livres. Tout n'amenait qu'à la même conclusion.
« Au glas de l'Obscurité et à l'apogée de l'Hiver,
Lorsque les ténèbres engloutiront toute lumière,
Au firmament de la Lune et au cœur du Silence,
Alors que l'Opacité montrera son impatience,
L'astre de sa pâleur perdra,
Puis comme avant, tout redeviendra.
Mais de l'Ethérée le Fleuve se gorgera. »
Tant d'appréhension face aux frissons glacés qui provoquait la Prophétie annoncée. Tant de terreur, surtout, car même les plus anciens érudits ne parvenait à en déchiffrer le sens véritable. Des conjonctures furent énoncées, à n'en point douter, mais de si terrifiantes, si maudites que les lèvres demeurèrent closes. A la rumeur de la Ville de faire son office.

Cette nuit marquait la jonction entre Solstice et Equinoxe. Bientôt, bientôt le Printemps serait de retour en chassant de sa venue le gel et la grêle, le froid et la neige. Cette même neige qui recouvrait les rambardes du pont surplombant le Fleuve.
Au glas de l'Obscurité et à l'apogée de l'Hiver.

A l'instant où la silhouette apparut sur le pont, où se détacha l'ondulation gracieuse de ses cheveux sous ses pas mesurés, presque prudents, les réverbères agonisèrent. Grésil de lumière qui s'acheva par leur extinction la plus complète.
Lorsque les ténèbres engloutiront toute lumière.

Ne demeurait alors plus que la Lune à son zénith. Si pâle, si ronde, si lisse. Dans sa lente ascension, elle absorba le murmure des Cascades qui se turent de concert. Engloutir le fracas de l'eau pour mieux y projeter sa lumière blême de faiblesse.
Au firmament de la Lune et au cœur du Silence.

Du rythme égal au silence, à la lune et l'obscurité, la Brume se leva crescendo. On jura qu'au loin, si loin, le glas macabre d'une horloge sonna minuit, comme pour achever la montée du brouillard qui se faisait de plus en plus épais. Masquer la silhouette et ce pont maudit, se déverser sur le Fleuve en contrebas.
Alors que l'Opacité montrera son impatience.

Au neuvième son de cloche se joua ce que l'on redoutait. Brusquement la Lune se mit à rougir, jetant alors un voile pourpre sur le quartier. Et la Brume qui protégeait farouchement la silhouette solitaire en reflétait avec perfection la teinte. L'absorbait, s'en gorgeait comme un enfant tétant avec avidité le sein de sa mère.
L'astre de sa pâleur perdra.

Douzième et ultime glas. Le fracas dissipé, l'écho disparut. Tout s'était volatilisé. La lune redevint subitement blême. Le brouillard, avec une folle rapidité à l'image des rats fuyant à toute vitesse les flammes, s'éteignit. Le silence se brisa en retrouvant le fracas fou de l'eau. Quant aux réverbères, ils se parèrent de leur éclat pâle.
Puis comme avant, tout redeviendra.

Sur le pont, là où se tenait jusqu'alors la silhouette inconnue. Daëva gisait. Et de la plaie béante lui déchirant le ventre, le sang s'écoulait pour venir s'échouer dans le Fleuve. Lui qui, pour la première fois depuis des décennies, perdit de sa pureté, de la clarté de ses eaux. Pour se teindre du sang pourpre de sa Reine.
Mais de l'Ethérée le Fleuve se gorgera.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#2
Sakhma
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Sonne le glas de l'Hiver,
Aux portes des astres crépusculaires,
Les païens entament leurs prières,
Là où le gel recouvreras les rivières,
Jadis brume, éphémèrement glace, aujourd'hui sera hier.


La brume était immuable. Gardienne de secrets antiques. Ce dont certains bardes de l'Émeraude s'inspirait pour leurs textes et leurs mélodies enchanteresses. Ces histoires que certains pensaient à tout jamais légendes, ce que leurs yeux ne pouvaient apercevoir, ce que leurs songes ne pouvaient filtrer. L'opium ne pouvait les guider. L'opiacé de leurs rêves n'étaient qu'abîmes et mur de volutes. Certains arrivaient à en franchir les barrières, d'autres restaient, en espérant un jour pouvoir apercevoir avec leurs âmes et non ce que les mouvements et les matières leurs dictaient. C'était un monde qui ne pouvait qu'être aperçu par ceux qui le voulait, le croyait. Et Sakhma, l'avait cru.

Depuis sa plus tendre enfance dans les déserts arides. Là où à la tombée de la nuit se berçait les flammes du feu de camp, entre pipes d'opiums et joueurs de luth. Se contait légendes antédiluviennes, où Dieux et Déesses se retrouvait dans un monde où n'existait que la brume et ses savoirs interdits. Où les spectres se mêlaient aux vivants, traçant des sillages de leurs robes blanchâtres dans les eaux profondes des lacs, certains les menant dans des ruines millénaires, d'autres aux abords d'une clairière où les branches des arbres se recouvraient de gel. Et puis il y avait elle, qui dans ses vêtements de soie bougeait ses pieds dans le sable, alors qu'au dessus d'eux, vibrait les astres au son de sa danse. Ses bras se mouvait dans ses vêtements vaporeux, ses pieds se tendaient sur la pointe des pieds et ses jambes bougeait au rythme d'une danse alanguie.

Et tandis qu'un geste s’exécutait, la lionne blanche des dunes se penchait au dessus d'un ruisseau pour s'en abreuvoir. Son pelage grisâtre était recouvert d'une couverture nuageuse de brume et ses grosses pattes pleines de griffes plongeait à travers la terre de ses lointains ancêtres. Un autre pas, et un faucon se fondait aux firmament des étoiles pour se gorger de leurs lueurs solaires. Ses ailes vibraient au rythme des flux cosmiques, jusqu'à finalement rejoindre les plaines éthérées et mystiques. Se déposer sur la branche cristalline d'un arbre où ses serres s'agrippait, mordait le froid hivernal du bois. Et elle dansait, sans jamais s'arrêter. Tournoyait ses pas dans les grains chauds où se formait des dessins, des histoires, des hiéroglyphes d'antan. Mais sa voix, elle, était éteinte et nul mot ne pouvait franchir sa gorge. Mais ses yeux, eux, comme deux perles d'abysses brillaient de spiritualité. Ses gestes étaient les catalyseurs de ses mots qui ne pouvait franchir sa gorge et son regard, messager de ses songes dont elle était le lien.

Certains l'appelait croqueuse de rêves, d'autres la muse sans voix. Mais en réalité, elle était l'incarnation même de l'inspiration. Et les peintres, les poètes et les artistes se l'arrachait pour redonner vigueur à leurs plumes et leurs pinceaux. Par ces danses langoureuses, elle enchantait, invitait à les rejoindre dans cette danse où se mélangeait toutes ces légendes qui prenait fin et début dans ces clairières de givres. Où courait toujours un cerf aux longs bois d'albâtre, pour se réfugier dans ces terres interdites dont les Entités étaient gardiennes. Et elle, restait là, nomade des bois et des Seuils. Peignant avec ses compagnons, sa peau d'ébène en des peintures blanchâtres, païennes. Puis alors, commençait les rites, les appels à l'Avalon. L'humus qui se gorgeait de la couleur incolore, formait des ronds sous ses pieds humides des liquides. Et traçait sans cesse des reliefs du passé. Du commencement, jusqu'à la fin, de l'apogée jusqu'au périgée.

De sa naissance au bord d'une oasis, où se balançait palmiers et figuiers au rythme de la brise. Jusqu'aux voyages de l'Irréel. Aériens et légers comme la plume d'un pinceau tournant contre une toile, ou bien comme la plume d'un écrivain noircissant ses pages. Recouvrir, encore recouvrir, jusqu'à ce que le vide devienne comblé. Jusqu'à ce que les histoires se transmettent, s'abreuve des unes et des autres. Qu'elles se fondent, se confondent, puis vont et viennent. Par delà la Ville, par delà les Seuils, par delà les contrées, où les légendes naissent sous l'oeil tourbillonnant de la Décadence Suprême. Et se rejoigne en un seul et unique point. Là où les mythologies prennent leurs souffles et s'estompe par delà les barrières de brume. Où grandissent les enfants de la Ville, dans leurs prouesses majestueuse et s'épanouissent, dans un Ailleurs, sous l'oeil malheureux de leur Mère Décadente, qui des larmes de ces cieux, plongent son antre de ses embruns. Elle était fille de la brume, avant d'être fille du soleil. Fille sans voix, car les mots étaient parfois trompeurs. Mais Fille de l'empathie et des émotions. Car chacun de ses souffles ne pouvait se retranscrire avec des paroles. Mais avec des mots, des textes, des peintures, des légendes et des contes.

Mais l'Hiver avait sonné son glas. Était arrivé à son terme et elle ses compagnons de route était rentré. Aux abords de ce fleuve aux innombrables bras. Là où naissaient les mythes mêmes. Là où les spectres se faisaient gardiens des chuchotements vaporeux. La terrible Prophétie annoncée, ils ne pouvaient plus reculer devant les heures funestes qui lui été compté. Elle, messagère de l'Au-delà, elle dont les noms se confondaient, dont les livres chantaient ses louanges sous plusieurs identités. Certains la disaient créature de légendes aux bois de calcaire, d'autres celle qui fut la main qui surgis des flots, tenant entre ses doigts une épée faites de flammes ou bien encore mariée déchue à la voix éraillée à force d'en appeler à son époux. Tant de noms, de faciès. Jamais ne s'était-elle perdue entre toutes ces identités, jamais ne s'était-elle brisée l'esprit sous tant d'existences ? Était-elle même réelle ? Ou bien n'était-elle qu'un songe de plus que l'Avalon avait cracher de ses flots opiacés ? Qui était-elle au juste ? Mère ? Reine ? Épouse ? Amante ? Nemesis ? Spectre ? Animal ? Légendes ?

Jamais Sakhma n'avait pu en deviner une seule et unique chose. Jamais ne s'était retranscris ses talents sur un seul et même point. Seulement le chaos et le désordre qui animait ses pas, faisait se mouvoir ses robes de soie dans des gestes désordonnés, des souffles saccadés. L'Avalon était trompeur et n'aimait pas que ses secrets soient remis en question. Jamais les Entités gardiennes de cet Ailleurs ne laissait repartir les voleurs et leurs mystères évanescents. Elles prenaient, tout, sans jamais redonner. Car que serait la brume sans ses secrets ? Serait-elle autant addictive et luisante de promesses sourdes ? Non, la brume était silencieuse, car c'était de là qu'elle tirait sa force. Et de ses croyants qui à la tombée de la nuit se penchait aux rayons crépusculaires pour en tirer ses légendes infinie. Et Sakhma, de toutes ses forces, dansait cette nuit là. Bougeait ses pas autour de la ronde de corps humains qui s'était formé, tous accroupis, se tenaient l'épaule en mouvant leurs corps les uns contre les autres. Et la fille de l'Ailleurs s'épuisait, car elle le voulait. Tendait son corps comme un fil sur le point de se rompre, car elle le voulait. Faisait se suspendre dans les airs sa crinière d'ébène, car elle le voulait. S'user, se décomposer, jusqu'à ce que la brume se noircissent, jusqu'à ce que les spectres errant se fassent frénétique, jusqu'à ce que le ciel et son astre légendaire, ne sois plus qu'un lointain souvenir.

Opiacé se faisait rongeur, vorace, insatiable. Et l'éclat de la brume, perdait de ses lueurs. Obscurité faisait face à l'Hiver, qui de son gel, recouvrait les plaines éthérées. L'Ombre était Mère et la lumière, simple génitrice. Le silence était glacial, comme le froid qui mordait sa peau habituée à la chaleur. Et elle tournoyait, de ses jambes de gymnastes, au beau milieu des encens et des cercles marqués à même l'herbe. Et des peintures tribales se mouvait sur sa peau, comme des serpents de lumières, traçant des sillons d'albâtre sur sa peau. Dessinait des histoires et des savoirs interdits. Contait l'inspiration et les récits. Les légendes, qui en ce soir funeste, s'éteignait sous les feux de la Mère Décadente. Ne régnait plus que le silence. Un silence si douloureux, qu'à la fin de sa danse, des larmes dévalaient ses joues. Et bientôt, ses pas traversèrent les allées de bois. Courant jusqu'à en perdre son propre souffle. Le fleuve, qui au loin, nimbé de ses étoiles mourantes, rejoignait la danse des cascades brumeuses. Et la Reine. Dans sa déchéance, se tenait, plus belle que jamais.

L'Aube était pourpre, comme un soleil se gorgeant de sang. Et la rivière, étreignant ses bras gelés, contre Celle qui autrefois, fut la racine de toutes ses branches. Mais même si les racines se mourraient, les branches, elles, persistaient. Par delà la brume, par delà la Ville, par delà les Seuils. Tous se souviendrais, du jour ou la Mère des légendes, s'éteignit.

Repose en paix, Reine. Mère. Soeur. Amante. Qui que tu sois. Mais pour nous, tu n'était ni spectre, ni dégénérescence. Tu était notre Guide.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#3
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Resolved Aggory
"Non mais, regarde... Y a paint ball et paint ball. Moi, je te parle d'un paint ball raide défoncé. Dans des vraies ruines hantées, mon vieux."
"C'est pas hanté," protesta Burly. "C'est pas des fantômes. C'est juste des... esprits du coin, quoi."
"Des canards ? T'as pigé ? Non, parce qu'il y a le fleuve juste dessous. Des esprits du COIN."
Esquive de direct à la mâchoire, check.
"Va te faire foutre, Res. Va bien te faire foutre," grinça Burly entre ses dents avant d'exploser d'un rire tonitruant. Il avait tenu cinq secondes et demi.

C'était dit : paint ball, ce soir. Res courut à la maison presque en sautant d'un pavé du trottoir à l'autre. Putain, c'était trop cool ! Cette ville, c'était un terrain de jeu. Toute sa vie, les hippies de sa famille l'avaient considérée comme une tarée de militariste, et les connards du recrutement militaire, comme une demi-portion qui serait incapable de soulever un fusil. Conçue lors d'une rave party, merde, et "il y avait des séquelles", ils disaient tous. Eh bien, Resolved Aggory avait trouvé son Paradis, l'endroit où on savait apprécier ses petits talents, et où elle pourrait démonter quiconque viendrait lui chercher des poux dans la tête... en jouant à ce jeu vidéo fantastique où elle avait de plus en plus plongé, pour des périodes de jeu de plus en plus longues, jusqu'à atteindre le Niveau Secret, celui de la Porte.

Et depuis, elle n'avait plus jamais regardé en arrière. Si, son 4X4 lui manquait un peu, et les parties de chasse solitaire autour de sa cabane dans la montagne. Ici, c'était... ben, la Ville, quoi. Fallait se défouler urbain. Elle avait appris. Et puis, l'Onyx avait encore quelques plaines enneigées où il y avait moyen de galoper droit devant soi, jusqu'à perdre le souffle.

Et ce soir, avec son pote de l'agence, elle quittait l'Onyx pour un nouveau parc d'attraction. Un temple à l'abandon, voisin des cascades, enveloppé de plantes grimpantes, brillant de rosée... Petite virée dans un bar à chicha pas loin, petit cocktail de spécialités locales, et direction les colonnes, les yeux des statues qui semblent s'ouvrir, et les courses-poursuites endiablées dans l'ombre en demi-teinte. En passant sa tenue de paint ball, qui était aussi sa tenue de guerre, gros kevlar, casque à la jugulaire bien arrimée, protections diverses, Res se regarda dans la glace, et se décocha un sourire éclatant. Il lui manquait une dent de devant. Burly la lui avait cassée. Il trouvait que ça lui allait bien.

Dix heures plus tard...
"Meeeerde."
L'accident de chasse. Trop con. Mais on ne pouvait quand même pas buter quelqu'un avec une balle de peinture ! Tout en galopant au long de la rive, sautant au-dessus des hautes herbes que sa silhouette nerveuse traversait comme un coup de lame, Res passait en revue tout ce qui avait pu mal se passer. Le coup dans le crâne, classique. La nuque trop fragile, qui casse. La chute bête, contre un caillou. L'évanouissement, la noyade. Si, bien sûr que si, c'était possible, et elle allait avoir de grosses emmerdes... Elle l'avait bien vue tomber. Et c'était pas une hallu. Comme à l'époque, quand elle avait vu la Porte devant elle et s'était dit : là, c'est du sérieux, mon pote, c'est plus du jeu vidéo.

Mais en arrivant en vue de la scène, alors qu'elle s'apprêtait à plonger pour repêcher la princesse en détresse, elle pila net. La lampe laser sur son front plongeait sa lumière rouge dans les profondeurs aqueuses. Une mare de sang s'étendait autour du corps qui flottait entre deux eaux. Elle souffla un grand coup, posa les poings sur ses hanches, se tourna vers son pote qui arrivait plus lourdement, et brailla : "Non, t'inquiètes ! C'est pas nous ! Elle a le bide ouvert ! Tout est nickel !"

Ouf. Pour le coup, nerfs d'acier ou non, champis ou non, Res avait eu les foies. Qu'est-ce qui aurait pu se passer de pire ? Mieux valait ne pas le savoir. L'expulsion ? La reconduite à la frontière ? Arg. Tout sauf ça. Plutôt finir comme l'île flottante là, dans son coulis de framboise. Ça au moins, ça avait la classe intersidérale.

"Allez, ramène ton cul, Burly ! C'est quand même un spectacle ! Genre, historique ! Tu vois que je t'ai pas fait bouger pour rien !"

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#4
Chaque chose a une fin

Elle s’appelle Cléone
La plus ancienne des Hommes
Revenu des pierres pour l’automne
Goûte à la vie comme dans une pomme

Ancienne statue de marbre
La poussière lui poussait pareil à une longue barbe
Elle se tenait, avec son antique harpe
Qui rend belle les plus hideuses carpes

Issue de la plus vielle des cultures
Pour laquelle la médiocrité est une torture
Ils se nourrissaient de fruits mûrs
Sous le soleil, aux côtes du plus pur azur

Cléone est une légende
À l’abri de toute propagande
Caché loin des yeux curieux
Sous l’admiration des anciens pieux

Elle est revenue
Avec sa couronne de lauriers
Jusqu’à que le printemps se mette à nue
Ensuite elle retourna à sa vie de rocher

Une toge pour combattre l’hiver
N’a pas froid qui n’a pas un cœur de fer
Qui connaît la beauté de la mer
Ne craignent pas ses pierres

L’or ne rouille pas
La lumière certes mourra
L’obscurité la perdra
Sans son soleil plus jamais elle vivra

Belle Lune
Compatit avec ses runes
Ô Silence
Accepte que sa voix te soit une nuisance

Le cri de la corne de Brume
Reste comme du cadavre d’un oiseau les plumes
Au creux des esprits aux infinis volumes
Il passe par les écumes

Lointain astre
Toi qui a vu tous les désastres
Vois-tu que Cléone assiste à un autre
Et qu’elle reste ton plus grand apôtre ?

Cycle éternel
De la saison des miels
Au temps du fiel
Cléone redeviendra une ancienne décoration cérémonielle

Mais avant
Elle verra de la Reine couler le sang
Puisqu’elle se réveille à chaque cent an
De la vie, elle n’est qu’un tableau vieillissant

Elle joue de son instrument
Pour accompagner la meurtrissure du Fleuve surement
Il est corrompu, dorénavant
Et elle aussi, repartira au soleil couchant

C’est la fin des prophéties
De la Grande Perle elle voit la fin du chemin
Son cœur se durcit
Quand elle voit la fin du sien

Ainsi partent les mythes
Victimes de disparitions subites
Cléone, merveille parmi les Hommes
Tu nous quittes pour ne plus revoir cet automne

Cléone, toi aussi tu te meurs
Avec la Reine des Perles tu deviens un coquillage
En cette mer de pleurs
Les esprits perdront ton image

Au revoir Hiver
Bonjour Soleil

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#5
Qui suis-je, qui suis-je, comme les souris doivent se poser des questions, quand leur tannière en feu se promène nue sur les champs du rat des villes ~
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The night is still
And the frost it bites my face
I wear my silence like a mask
And murmur like a ghost
"Trick or Treat"
"Trick or Treat"
The bitter an...


Boom. La jeune silhouette se heurtait, douloureusement, un popotin un peu trop agité sur les planches de bois du pont gelé. Ses pas dansant, chancelant, ses petits sauts de gamine dans sa tête avaient eu raison de son équilibre précaire.
Sa jolie robe était froissée maintenant.
Et ça, c'était horrible.
Bougonne, elle se redressait donc, gonflant les joues, d'une moue énervée, une petite colère enfantine, tandis que ses yeux fixaient la jupe de sa tenue, salie par l'eau qui gicle incessamment sur l'endroit, le nectar de la rivière, qui gorge maintenant une bonne partie des tissus de sa tenue.
Et c'est les bras tendus autour de son corps qu'elle peste, qu'elle s'énerve, toute seule. Qu'elle râle et qu'elle tangue, sans s'arrêter, suivant le schéma d'une certaine chute, un chaos presque aléatoire, et pourtant maîtrisé. Peut-être.

Pourtant, lorsque les cris se taisent, ce n'est pas parce que la colère est passée. Ce n'est pas parce qu'il est temps de bouger, de rentrer, ou de suivre l'endroit que les pas sautillant suivaient l'instant avant la chute.
Mais c'est parce que le regard a capté un quelque chose d'intriguant. Un truc qui flotte, une anomalie qui ne devrait pas être là. Ou en tout cas qui a peu de chance de s'y trouver.
L'eau rouge entoure l'étrangeté. Et c'est ce même pas sautillant, joyeux en toute circonstance, une chansonnette sifflotée calmement, que la demoiselle s'approche du bord, s'approche au mieux de ce qui flotte. Pour en découvrir les traits, ouvrant sa bouche en un 'O' de surprise qui en partageait également l'intonation longue.

Oooooh !

Riant doucement, un rire cristallin dans cette voix qui ne semble pas grandir, muer. La silhouette s'approche du bord, s'y penche, se fichant bien du risque, se fichant bien de toute logique, pointant son doigts vers le corps ensanglanté dans un sourire amusé, et pourtant un peu tristounet comme elle dirait.
La gamine avait trouvé un autre point d'intérêt que sa robe tâchée.

Hééé ! C'est Daevivi ! Mais.. Mais c'est pas Halloween là, il est tout tout nul ce déguisement du coup ! Et pis en plus c'est même pas maintenant, c'était avant, y'a... Pas maintenant !

Accroupie devant l'eau, l'équilibre aussi aléatoire que les instants précédent sa chute, l'excentrique posait ses coudes sur ses genoux, et calait son visage sur ses paumes, aplatissant l'une de ses joues, un peu lassée, un peu amusée, un peu déçue.

Oooh.. bha.. C'est pas un déguisement en fait. Mais la blague est nulle. En plus, le coup qui tranche au milieu, il est pas joli, moi je fais mieux, je sais décorer au moins. Et puis je laisse pas flotter mes restes. Surtout pas si c'était Daevivi, elle est trop belle et tout.. Moi je fais mieux, promis..

Boudant sans raison apparente, que celles qu'elle est la seule à comprendre, si tant est qu'elle comprenne quelque chose. Une évidence la rendant ainsi, mimant ce comportement qui est le sien, ou bien le jouant naturellement, dans son esprit incapable de grandir. La fille en robe sortait une lame de sous un plis. Long couteau à la lame aiguisée, tranchant aisément la chair si l'on lui demande.
Puis dans son dialecte à elle, elle passe de longues minutes à débattre toute seule, à voix haute. Mesurant comment elle s'y serait prise, pour découper dans la chair, pointant le couteau vers son propre ventre, l'y posant même parfois, en décidant de l'orientation, de la force qu'il aurait fallu mettre. De comment débarrasser le corps, de comment le ritualiser. Comme le sang aurait pu être utilisé, pour décorer, pour préparer l'endroit à ceux qui trouveraient la Reine de la Perle.
Et c'est après un ultime soupire que la lame disparaît, rangée où elle était, un endroit connu uniquement par celle qui possédait l'objet. Reprenant ainsi sa contemplation du corps inerte, flottant. Tout juste bougé par les flots mouvants du fleuve à la cascade.

C'est dommage, on pouvait s'amuser encore beaucoup tout plein !.. En plus moi je t'aurais fait toute belle pour ta mort. Là c'est tout moche et tout gâché, c'est nul... Et pis moi j'aimerais bien que tu sois encore là en fait. Toi t'es toute gentille. J'espère que la suivante elle le sera aussi, mais ça sera pas comme toi Daevivi...

Un soupire, un autre, qui sort de la bouche lasse. Et déjà elle se relève. Quoi que déjà ? Combien de temps avait-elle mis à se convaincre elle-même de ce qui aurait été mieux ?.. Bonne question. Mais dans sa tête tout était rapide, et c'est debout devant le corps qu'elle reculait un peu, essayant vaguement sa tenue comme si l'eau avait pu laisser de la poussière s'y déposer.
Décalant ses pas avant de commencer à se tourner, ses lèvres boudeuses tournées en vers l'extérieur de sa bouche. Avant de faire ses propres adieux, à sa manière. A sa folle manière.

T'inquiètes pas, mon prochain coupe-coupe il aura ton nom. Comme ça tu seras toujours là quand même, et puis tu pourras t'amuser à couper dans le rouge avec moi, comme si t'étais encore plus plus plus plus proche de moi !

Finalement, une petite larme venait couler le long d'un œil. Tranchant bien plus encore qu'une lame, avec ses paroles, son ton détaché, joyeux. Haussant une dernière fois les épaules alors qu'elle se retournait pour reprendre sa marche. Sautillant de planche en planche, à cloche-pied. Oubliant déjà la larmiche, remplacée par les gouttes d'eau qui avaient repris le cours de leur temps.

Bye-Bye Daevivi !

Chantonnant à nouveau, la démarche tranquille, la jeune demoiselle ne s'arrête pour qu'après quelques pas. Fronçant les sourcils, elle avait oublié quelque chose. Tournant le visage une dernière fois vers sa Reine, celle qu'elle servait, celle qu'elle sert.

Et pis t'inquiète pas non plus, de là où que t'es maintenant. Que peu importe où ils se terrent, les petits rats dansant, souffriront d'une infinité de souffrances, quand de mes petites mimines je les trouverais, pour leur présenter ta réincarnation de métal.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#6
Macaria Vasilios
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« Dit, dit ! Papa ?! Est-ce que les fantômes existent ? »
« Oui, Macaria. Ils existent, mais seulement à ceux qui veulent les voir. »


« Et toi, Cassie ? Existe-tu ? »

Penchée au dessus de la tombe de cristal, la féline laissait parcourir ses mains pleines de griffes sur la surface lisse. Gravant le sillage de ses ongles raclant contre le reflet de cette beauté endormie. Belle aux bois dormant. Toi dont les yeux se fondent aux océans. Ils voulaient ta beauté, mais ils ont pris ton âme. Petite chose. Pleine de candeur et pourtant royale comme une Reine, même dans ton dernier soupir. Redressant sa carrure athlétique, la jeune femme fit pendre l'un de ses bras au delà de la tombe ouverte, jusqu'à ce que son doigt touche l'arrondie d'une joue pâle. Un ongle effleurant une lèvre charnue d'où ne filtrait plus aucune respiration. Obsession morbide. Et l'homme, qui dans un coin du tertre regardait, sans un mot. Bête monstrueuse, plus buffle qu'homme. Sauvage et farouche. Comme elle. La maraudeuse des tombes. Foudroyante, comme les éclairs. Aguicheuse, comme une féline. Je comprend pourquoi ils te voulaient. Même morte, tu donne la gaule aux morts.

Un rire franchis ses lèvres elle bascula de nouveau son corps en arrière, sa longue crinière aux boucles ondulés suivant le mouvement. Sa famille avait tant souffert, on leur avait tant pris, à ces Dieux désormais échoués sur la lande. À cheval entre Réel et Ville. Elle était devenue une nomade des Seuils pour fuir ceux qui la poursuivais depuis toujours, ces ombres qui sans cessent en voulait à sa vie. Pour enfermer la féline derrière les barreaux d'une cage et passer le reste de son existence à être spectatrice de sa propre vie. Non. Elle ne voulait pas de tout ça. Elle ne désirait que la liberté, assouvir ses envies lorsqu'elle le voulait, sans le consentement de qui que ce sois. Pas besoin d'un homme qui derrière elle serait là pour lui donner des ordres, lui dire ce qu'elle devait faire en baissant sagement la tête et en l'écoutant comme s'il était le messie. Elle se débrouillait par elle même, naviguait seule et ce quand bien même il la poursuivait au delà des mondes et des époques. Elle serait libre, jusqu'à son dernier souffle. Et mourrais debout, plutôt qu'à genoux.

Relâchant les parois de cristal, elle s'éloigna de quelques pas dans l'ombre, avant de finalement venir nouer sa longue chevelure en un haut chignon défait. Quelques mèches sombres éparses venait se faufiler sur la peau de sa nuque et d'autres effleurant ses oreilles ornant plusieurs piercings. Puis elle porta finalement une cigarette à ses lèvres, pressant son briquet jusqu'à ce que une flamme en jaillissent, éclairant le tertre sombre dans lequel ils se trouvaient. Des fleurs grimpaient le long du cercueil, s'accrochant aux murs de pierres froides et venant se lier à la morte. Des lucioles dansaient de leurs lueurs vifs au dessus de la belle aux cheveux de blés. Même morte, elle rayonnait d'une lumière incandescente et braquait l'unique œil de la lune sur son corps endormie. Elle aurait pu vivre, si elle était arrivée plus tôt, si quelqu'un avait su trouver le monde dans lequel elle s'était réfugiée. Mais elle avait eu beau fuir, les ombres qui la traquait, l'avait trouvé avant elle. Et elle l'avait retrouvée, froidement tuée. Bien qu'avec d'autres stigmates qui ne laissait qu'à envisager le pire. Elle avait envie de prendre sa moto dans l'instant et retrouver ceux qui avait commis cet acte ignoble pour se venger.

Mais quelqu'un avait déjà entamer le boulot à sa place, quelqu'un qui en ce moment même devait s'adonner à bien d'autres plaisir en Onyx. Et puis elle avait d'autres objectifs en tête, bien d'autres qui ne pouvait concerner ses gêneurs qui se mettaient en travers de son chemin.

« Si un Vasilios viens, dite lui que je ne suis qu'une Ombre. »

L'homme hocha la tête sans un mot. Et elle tira une bouffée de l'air toxique dont ses poumons se gorgeait. Au loin elle entendait le bruit de moteurs grondant qui perçait la tranquillité de la nuit. Ils n'avaient pas tarder. Putains d'enfoirés. La foudre gronda, déchirant le ciel de ses éclairs tonitruant. La colère montait en elle, amère et insidieuse. Et les armes restées dans ses holsters de cuisses ne demandait qu'à être dégainée. Mais elle ne devait pas rester ici, elle devait fuir, comme toujours. Elle fonda ses prunelles d'encres dans celle du géant. Elle le connaissait, l'avait déjà aperçu auparavant, mais lui ne semblait plus s'en souvenir. Tant pis. Du temps qu'il suivait ses instructions, tout irait pour le mieux. Après tout, elle ne s'était pas risquée à revenir ici pour rien. La Ville était bien trop dangereuse pour la féline et ce depuis le jour maudit de sa naissance entre les cuisses d'une catin morte dans les champs de tombe. Il l'a voulait, elle. Pour son sang. Son héritage maudit. Cette lignée touchée par une malédiction ancestrale.

Elle ne tarda pas à rebrousser chemin, grimpant les marches du tertre pour en sortir rapidement. Et de nouveau, les grondements de ses cavaliers qui dans l'horizon montait l'avenue, les phares de leurs motos brillant comme des yeux inquisiteurs qui prenait tout ce qu'il touchait. Des spectres, des ombres. Elle courut jusqu'à sa moto, délaissant sa cigarette au sol dans un mouvement rapide de l'index, puis démarra sa bécane. La foudre déchirait le ciel nocturne de ses lumières vives. Et elle démarra en trombe. Là, de l'autre côté où s'élevait la route de brume. Elle disparue, se fondant dans ses nuages brumeux, sa silhouette toute de noire n'était plus qu'un lointain souvenir qu'ils avaient à peine aperçu. Et bientôt, les spectres dansèrent, dans leurs rondes crépusculaire. Et le brouillard se faisait agressif, avalant toute la lumière de ses pauvres phares dans ses nuages fades. Mais soudainement tout s'arrêta et là, au bord du clapotis des cascades contre la rivière brumeuse, se tenait une foule de corps et l'un d'entre eux, sur le pont, gorgeant la rivière de son sang pourpre.

Ses yeux s'ouvrirent de surprise en reconnaissant la silhouette. Cette femme, cette Reine même, l'avait aidée il y avait bien des années, à fuir la Ville. La prendre sous son aile le temps de quelques jours afin de lui laisser un passage libre vers un Seuil. En échange, elle lui avait promis de lui ramener un corps du Réel, un homme. Un mystère de plus pour cette femme qui venait de lâcher son tout dernier soupir. Et de ses yeux horrifiés, Macaria l'a regarda. Un jour aussi, finirait-elle comme ça ? Son corps endormis à la vue de toute ces paires d’œils inquisiteurs. Elle espérait que non. Que lorsque le dernier sommeil viendrais à elle, elle serais seule. Et que jamais on ne la retrouve. Appuyant sur l’accélérateur rageusement, la brune fila de nouveau à travers le vent.

Par là la route où se dressait les fruits sanglant de l'Aube Rouge. Elle était seule et son palpitant, battait aussi rapidement que l'aiguille du cadran grimpait dangereusement vers la droite. On fini tous par crever un jour.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#7
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Libelula Lulli
L'eau est sombre et froide, les herbes gluantes s'enroulent autour de la peau blafarde. Il n'y a plus personne. Inquiète, Lulli erre entre les plantes, et le sable fin se soulève en petits nuages cornés, en brillant par instants sous les rayons de la lune qui percent la surface. Il n'y a plus personne, la Chose les a mangés. La petite créature tremble et se recroqueville ; elle n'a plus rien à faire, qu'attendre son tour. Sans la Colonie, que peut-elle devenir de toute façon ? Elle est perdue, perdue à tous les points de vue.

Soudain, elle aperçoit une chose énorme, qui descend lentement vers le fond. La Chose ? Non, c'est différent. C'est lumineux. On dirait que la Lune est tombée dans la rivière. La Chose, elle, serpente entre les rochers comme un grand ruban noir, en claquant de ses milliards de dents acérées, ses gros yeux fixés sur chaque proie, toujours affamée, toujours enragée, c'est un monstre... Lulli nage vers cet anneau de lumière qui vient trancher dans la nuit froide de sa promenade. Arrivée tout près, elle s'aperçoit que c'est une bague. Elle y passe, encore et encore, en nageant à travers cet anneau jusqu'à ce qu'il touche le sable. Elle rit. Le danger est oublié. Lulli a découvert un trésor. Soudain, toute cette agitation l'épuise, et elle se cache sous le sable, au milieu de l'anneau, comme dans un petit lit de métal. Seuls ses yeux pâles affleurent à la surface des grains blancs.

Elle n'a rien mangé depuis trop longtemps. Elle est trop jeune pour se nourrir seule. Et sa mère a été dévorée. Ses forces s'étiolent, même si la Chose ne la capture pas, elle n'en a plus pour très longtemps. Son trésor lui donne au moins un peu de réconfort. Elle s'accroche, ses petits doigts blancs enroulés comme des filaments translucides autour du métal froid, et elle ferme les yeux. L'eau est claire mais chargée de senteurs, elle les respire pour se donner l'illusion qu'elle mange. Ses mâchoires claquent dans sa bouche fermée. Crocs contre crocs. Lulli a de bonnes dents. Le petit de Lazari Friona le lui disait souvent, et il lui a fait un cadeau, lui aussi, un autre trésor, bien niché au creux de son ventre... si seulement elle pouvait survivre encore quelques semaines. Lulli sait qu'elle déposerait dans les herbes hautes quelques oeufs nacrés, et que la Colonie renaîtrait.

Soudain, dans le désespoir paisible, une lueur fébrile.

Une senteur se distingue des autres.

Les yeux pâles se rouvrent. Une grande ombre bloque la Lune. D'où tombait cette bague ? Lulli ne s'était même pas posé la question. Elle oublie sa terreur de la Chose, et elle remonte vers la surface. Ses anneaux claquent dans l'eau libre. Une dernière fois, avant de se laisser sombrer dans l'épuisement, elle délivre toute l'énergie dont son petit corps maigre est capable. Et plus elle s'envole vers la surface, plus elle sent le goût se renforcer. Le goût d'une proie. Elle a presque les larmes aux yeux : le souvenir de sa mère est brûlant dans son âme, les bouchées de viande sanglante qu'elles échangeaient à même la bouche. Elle atteint le nuage, ses mâchoires s'ouvrent dans un cri de ravissement flûté, et elle avale la noble liqueur de vie, à longues gorgées extatiques.

L'eau est saturée de sang. En un instant, Lulli se colore. Sa peau transparente laisse paraître la substance rouge sombre qui l'emplit. Elle atteint enfin la proie. Une porte immense a été ouverte dans sa forme titanesque. C'est de là que s'échappe le sang. C'est là qu'elle trouvera la viande. Elle s'engouffre, son coeur cogne, elle se greffe, mâchoires acérées plantées dans la chair, elle dévore de toutes ses forces. La Chose ne pourra plus rien contre elle à présent. La Colonie est là, bien vivante, en elle, dans son ventre gorgé de matière. Bientôt, dans les herbes, des perles qui contiennent des galaxies entières s'articuleront en chapelets délicats, laiteux et fragiles, sous sa féroce protection.

Il faudrait d'autres proies, il faudrait qu'elle chasse, qu'elle grandisse. Elle brûlait d'impatience.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#8
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Webiorga
Elle a oublié son nom. Comme les esclaves antiques, elle ne sait plus qu'un seul nom : celui de sa maîtresse absolue. Webiorga. Si on lui demandait le sien, c'est ce qu'elle répondrait. Le seul mot qui lui reste en tête alors qu'elle bascule. Et pourtant, sa chute est un envol, pour s'arracher à la servitude. Elle devrait être là-haut, sur le navire, avec les autres esclaves offertes en sacrifice ; elle devrait chanter avec elles à pleine voix, le beau chant funèbre qui s'enroule aux volutes de fumée noire, en attendant que l'embrasement les emporte toutes. Les flammes lèchent le bûcher de la reine guerrière, sur la rive l'armée hulule son adieu barbare. Aucune fuite possible. Pourtant, au dernier moment, elle plonge.

L'ombre du navire est obscure comme une mer d'encre. Elle est saisie par le froid mordant, une claque après la chaleur du brasier qu'elle vient de fuir. Elle se débat, sans savoir si elle veut gagner le fond ou la surface - sans savoir où est le fond, où est la surface. Elle n'est vêtue que de sa robe sacrificielle, mais celle-ci l'entraîne de son poids. Elle tourbillonne.

Soudain, les rochers de la rive heurtent ses mains tendues. Elle s'accroche, se hisse, crève le voile invisible, retrouve l'air libre et tente de l'aspirer. Mais impossible d'emplir ses poumons. Et sa robe n'est pas chargée d'eau, mais de sang. C'est vrai... Elle est blessée. Elle n'aurait pas pu chanter de toute façon. Elle porte les mains à sa gorge, l'enserre, sent la pulsation sourde des jets noirs qui inondent ses doigts, impuissants à la freiner.

Mais elle est rentrée à la maison.

Ses yeux s'illuminent, des lueurs bleutées naissent sur son visage, comme lorsqu'elle était petite fille. La magie afflue de toutes parts, des eaux, de la brume, des plantes, de ces êtres qu'elle distingue à peine à travers le voile d'inconscience qui recouvre ses regards. Elle sent son pouvoir se réveiller. Sa vie défile devant ses yeux. Sondar, le maigrelet perché à l'avant du navire qui l'a arrachée au village où elle survivait depuis trois ans... On le lui avait dit : quand les navires noirs approchent, les parents sourient et les enfants courent. Elle était petite fille, perdue d'être tombée hors de son univers, terrifiée de ne plus arriver à réveiller son pouvoir engourdi ; elle avait cru à un conte de fée. Puis elle avait compris. Les parents souriaient parce qu'ils pourraient vendre un enfant sur deux, et avec l'argent, nourrir celui qu'ils garderaient. Les enfants couraient parce qu'ils avaient peur d'être vendus.

Elle, qui n'était fille de personne, qui vivait dans la rue avec les chiens, on l'avait presque donnée. Et c'est le mousse qui l'avait eue : Sondar, adolescent imberbe, sans fortune, sans parts de butin, vierge encore de batailles. Il n'avait que quelques années de plus qu'elle, et pas beaucoup d'autorité. Elle aurait presque pu en tomber amoureuse. Elle lui avait donné un fils. Sondar l'avait choyé au milieu de ses autres fils, issus de filles de guerriers. Elle avait été heureuse de les servir, tous et toutes, pendant quelques années. Puis on l'avait vendue de nouveau. Sans son fils. Non, pas vendue : donnée. Un présent à un chef de passage. Il s'était montré curieux de sa peau de bronze, l'avait admirée comme une statue volée. Sondar l'avait offerte, sans états d'âme. Les deux clans s'étaient alliés pour la guerre à venir. Elle, l'esclave, avait hurlé, pleuré, reçu quelques gifles, embrassé son fils en tâchant de cacher sa peine. Une si longue vie... Jamais de pardon. Jamais de retrouvailles. Jamais de foyer. La neige, le puits gelé, les petits yeux perçants des ours derrière les ronces.

Maintenant, elle était rentrée à la maison. Elle s'attendait presque à voir son fils, qui devait être un grand jeune homme à présent, s'avancer vers elle pour la soutenir, alors que ses jambes commençaient à vaciller dans la vase de la rive. Et soudain, la brume se déchira. Un garçon du quartier s'avança. Un dandy aux prunelles mauves. Il la regardait comme s'il était ivre ; tous deux flottaient dans une illusion tissée par la brume. Il voyait sa mère et elle voyait son fils. Chacun voyait ses propres traits reflétés sur une autre personne qui ne comptait pas vraiment. Et elle vit les bras de la silhouette se tendre, elle sentit un contact... le dernier. Elle allait mourir. Mais pas seule. Chez elle, et pas seule. Le coeur débordant de joie, elle ouvrit ses mains, laissa ruisseler le sang, et saisit les bras du garçon Perle, pour faire un dernier pas sur la terre de ses ancêtres.

Leurs regards se croisèrent et son pouvoir s'activa. Cette fois, elle pouvait partir en paix. Elle avait senti une ultime fois ce rush d'énergie pure traverser ses veines à contre-courant, comme un choc de foudre.

"Le Miroir." Quiconque plongeait son regard dans le sien y lisait sa véritable nature. Voilà pourquoi on l'avait chassée de la Ville, alors qu'elle était enfant. Eh bien, maintenant on ne pourra plus jamais la chasser : son sang se mêle à la terre, sa chair pourrira dans le sol, son énergie sera bue par la rivière et les arbres. Un hoquet entre rire et sanglot sortit muet de sa gorge balafrée. Son visage se crispa, se renversa en arrière, et elle tomba. Le jeune homme s'était effacé. L'avait-il lâchée ? S'était-il dissipé comme une illusion ? Elle s'en moquait ; il n'était jamais que sa dernière victime. Elle bascula, privée de son appui, sa joue toucha la pierre froide, et ses yeux se firent vitreux. La dernière chose qu'elle vit fut une petite créature sombre, dotée de bras et d'un visage presque humain, qui s'accrochait aux plantes aquatiques à quelques centimètres de son visage. La dernière chose qu'elle sentit, ce furent de minuscules dents qui mordaient à même sa blessure. La dernière chose qu'elle pensa fut :
"Toi aussi, retrouve ton chemin, mon fils..."
Puis elle cessa d'exister à son tour.
Là-bas, de l'autre côté du voile, devant le navire en feu dont les ors se mêlent au crépuscule, les guerriers scandent toujours :

"De Slesovegg surgit Hakko le Balafré, pour prêter main forte à Haralt Dent-de-Guerre. Ses hommes et lui rallièrent les rangs de Webiorga, emportée par sa fougue virile à la tête des hommes. Dure à la peine et habile stratège, gracieuse dans son uniforme de bataille, elle abattit de sa main le champion du camp adverse. L'ennemi tremblait tant de lui envoyer d'autres adversaires, qu'il se résolut à l'abattre de ses flèches, plus lâche qu'un chien."

Ils ne savent pas qui ils viennent de tuer. La Femme Bleue a rejoint ses terres de naissance, sans qu'ils aient jamais soupçonné sa puissance et sa noblesse. Ils ont déjà oublié qu'elle leur avait servi l'hydromel, avait servi à leurs besoins charnels à la fin des banquets, et qu'elle avait eu un fils parmi leur peuple. Elle n'existe déjà plus. Ils lèvent les yeux, cherchant l'âme de Webiorga, Valkyrie de son vivant, qui s'envole vers le Valhalla.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#9
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Raphel Milnius
Autre esclave. Torse nu. Jupe de cuir. Sandales montantes. Un genou en terre, Raphel cueille des plantes : feuilles de vigne kouzou, armoise à trois dents, euphorbe ésule, bois de chien... Il ne prépare pas un philtre ; il sélectionne des plantes que ses bêtes aiment particulièrement. Il veut faire plaisir, même lorsqu'il s'agit simplement de s'occuper des chèvres. C'est un bon serviteur, un achat en or, agréable à regarder, doux à entendre, toujours prêt à se rendre utile. L'héritier solitaire qui l'a acquis pour lui tenir compagnie n'a pas fait une mauvaise affaire, quoi qu'il ait creusé sa dette. Et aujourd'hui, c'est la première fois qu'il lui permet de quitter la propriété pour cette petite cueillette.

Raphel est heureux : la lumière du ciel lui manquait, depuis quelques semaines. Et la nature lui faisait du bien, il se sentait revivre. Son maître était finalement quelqu'un d'assez silencieux. Et ils ne couchaient plus si souvent ensemble. C'était bête à dire, mais cela lui manquait. En fait, après les cages et l'animation du marché, cette grande bâtisse à l'abandon, ces toits crevés et mangés de mousse, cette cour intérieure semblable à une jungle où l'observaient les pupilles verticales des chèvres, ce silence où se déformaient les musiques qui montaient de la rue, ce visage pâle et froid de son maître, ça commençait à lui peser sur le coeur. Il l'avait prévenu en l'achetant : "Prépare-toi, Raphel. Je suis un fantôme." Mais le jeune homme avait pensé que c'était de la poésie. Il n'aurait jamais imaginé que ce serait aussi vrai.

Les fleurs de puéraires des montagnes brillent de mille feux, pourpres et noirs, des feux de nuit. Il caresse leurs corolles satinées de ses doigts tremblants de respect. Il s'excuse presque de les avoir cueillies, mais elles sont si belles... il ne pouvait pas les laisser là. Elles avaient exactement les bonnes teintes pour figurer sur la grande table en laque noire de la salle de réception. Puis il entendit des rumeurs sur les rives, et vit des gens se rassembler. Curieux, il inclina la tête sur le côté. Rêveur, il s'approcha pour se mêler à l'assistance. Que regardaient-ils tous ? Il voyait bien le pont, les eaux, le reflet des astres... Il ne comprenait pas. Son esprit se fermait, refusait de comprendre.

Soudain, ses bras retombèrent le long de son corps, comme deux ailes brisées. Les fleurs et les plantes se répandirent à ses pieds. Les larmes commencèrent à couler sur son visage. C'était une morte. Il y avait une dame morte dans l'eau. Raphel était paralysé, envahi de vagues de chagrin. Il tomba à genoux ; sa nature superstitieuse lui reprochait cette vision tragique. Il avait eu trop de chance, pris trop de plaisir, à cette promenade nocturne. Il avait volé le karma de quelqu'un d'autre. Cette mort était le sacrifice offert par la nature en échange de sa liberté. Il sanglotait en silence, son beau visage déformé par le remords. Il avait fait une terrible bêtise, il n'oserait jamais rentrer... Que dirait son maître ?

Rien. Il ne lui dirait rien. Il ne lui avait rien dit depuis la dernière fois qu'ils avaient fait l'amour, et que le Fantôme avait réclamé, de sa voix languissante : Serre ma gorge.
Serre plus fort.
Serre plus fort.

Quelqu'un ramassa la puéraire des montagnes, chercha son propre réconfort dans le contact soyeux de ses pétales de pourpre, et entonna un chant ténu, aux côtés de Raphel. Il serrait les poings. Plus fort. Et il pleurait. Ce n'était pas sa faction, ce n'était pas sa Dame, mais ici, dans cette foule qui s'amassait peu à peu, il était à sa place, ses larmes étaient à leur place. Il écoutait le chant et le laissait emplir son âme, et le laissait déborder sur son visage, en rivières de larmes, sans plus pouvoir s'arrêter.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#10
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Origene Luchs
Les doigts de Miss Luchs frôlaient les fleurs... puis sa silhouette s'inclina et laissa glisser les plantes dans l'eau, qui les emporta. Une offrande à la défunte. Elle chantait à mi-voix, pour elle-même et pour les autres alentour, elle ressentait un profond manque et en même temps, l'étrange plénitude claire de cette lame qui transperçait sa conscience.

Elle était sortie de sa boutique de perruques pour une promenade sous les étoiles, et ses pas l'avaient portée ici, comme souvent ; combien de fois s'était-elle perchée elle-même sur ce pont, les yeux perdus dans le vague, en se demandant ce qui se passerait si elle sautait le pas cette fois, si elle plongeait ?... Il y avait maintenant deux ans que Miss Luchs était seule.

Son associée avait rendu l'âme du jour au lendemain - de vieillesse - sans avoir veilli - elle était arrivée à quatre-vingt-dix ans, tout simplement. Et depuis, Ori ne se pardonnait pas de ne jamais avoir avoué ses sentiments à cette douce amie aux doigts de fée, d'avoir juste souri quand elle la rejoignait, au soir, entre ses draps de soie luisante, brodés de motifs delphiniens.

Elle-même avait encore tant d'années à vivre... Si rien ne venait y mettre un terme, quarante années encore, et des poussières d'étoile. Il lui fallait une nouvelle associée. Une créatrice d'illusions, qui comprendrait tous les aspects de son travail. Il fallait que cela existe.

Adieu, murmura-t-elle en achevant son chant. Ma Belle.

Le jeune homme à ses côtés avait l'air mal en point, lui aussi. Il s'inclina vers elle et appuya la tête contre sa jambe. Ori lui passa la main dans les cheveux, maladroitement. Où trouver ce que je cherche, se demandait-elle jusque là ? Que cherches-tu et que puis-je te donner ? pensait-elle maintenant. Son regard, pâle comme celui de la lune, vint caresser le visage taché de maquillage défait qui reposait contre sa hanche. Elle partageait avec ce mâle ridicule une intimité inédite.

Mais elle ne pouvait pas s'occuper de lui, songea-t-elle en s'écartant brusquement, comme une biche à l'approche des chasseurs ; il y avait trop de monde ici, trop de regards croisés, trop de bruissements de mots. Les jugements et la stratégie ne tarderaient pas à voler de ci de là autour d'eux comme autant de chauves-souris effarées, et elle n'avait aucune envie de leur donner son sang. Un dernier regard au jeune homme abattu, sans indifférence, un sincère souhait de bonne chance.

Que cette nuit lui apporte le salut, que ce sacrifice dans les eaux ne soit pas vain. Que, pour chacun d'entre eux, une nouvelle ère s'ouvre.

Elle emporta une fleur d'armoise coupée, et tout en marchant, en alluma le bout, et en suçota la tige. Le doux parfum entêtant montait vers les cieux et se mêlait aux nuages. C'était étrange. Origene Luchs se sentait un peu mieux maintenant. Une page venait d'être tournée. Demain matin, au soleil, elle reviendrait errer sur ces rives, recueillir les rumeurs, voir qui serait encore là, qui aurait disparu, qui serait arrivé. Ce lieu, ce pont, cette mélancolie, faisaient partie d'elle à présent, du tissu de son âme.

A la boutique, elle saisit à pleines mains l'épaisse crinière de chevelure blanche qui ornait son chef, l'ôta comme une toque de fourrure, l'accrocha sur le support doré qui ornait sa liseuse, et contempla, dans le miroir, les lueurs pâles qui dansaient sur son crâne lisse. Elle se rapprocha, le pas lent, dansant et flottant, posa ses lèvres sur la surface froide du miroir, et ferma les yeux un instant. Lèvres à lèvres.

Magie.

Dors bien, ma Belle.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#11
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Sarmander De Glixten
Comment avait-il pu lui faire ça ? Le misérable ! Elle, une étoile du ballet de Rubis, une diva qui dansait aussi bien qu'elle chantait, la star montante des scènes les plus prestigieuses, qui portait sur ses frêles épaules des spectacles entiers ? Lui poser un lapin, à leur deuxième rendez-vous romantique ! Pas le premier, le deuxième ! Honte suprême, elle lui avait cédé. Et maintenant qu'il avait eu ce qu'il voulait, la petite fille trop vite grandie, elle, n'aurait plus rien de lui. Elle errait le long du fleuve en songeant à boire ce Léthé, à se plonger parmi ces nymphéas, pour couronner d'une scène tragique cette ridicule déception. Quelle vengeance, s'il était à jamais accusé de la mort de cette beauté sublime, au plus clair de son âge et de sa gloire ! Il ne s'en remettrait jamais, le fourbe ! Surtout sa réputation.

L'elfe noire fulminait, quand soudain elle aperçut une vraie défunte. Elle ne s'y trompait pas : de son point de vue en hauteur, elle distinguait bien que c'était une silhouette humaine qui flottait dans le fleuve. Elle écarquilla ses grands yeux bruns, tétanisée. Un choc électrique. Un chant résonnait, et les pleurs d'un jeune homme. Un étrange sourire naquit sur ses lèvres et elle descendit la pente, passant sans le voir aux côtés d'un grand gaillard bardé de kevlar, qui balayait la scène d'un regard ahuri. Elle ne voyait que lui : ce joli garçon agenouillé au bord de l'eau, inconsolable, sur la rive d'en face. Il suffisait de traverser le pont. Sa nuit n'était peut-être pas perdue. Toute colère envolée, elle s'avança sur les planches, sa raison d'être.

"Je ne peux pas rentrer chez mon maître," murmura l'esclave quand elle lui releva le menton, d'un geste aimable, pour le dévisager. "J'ai fait une bêtise..."

Oh, certes, il en avait fait, des bêtises, et il en ferait bien d'autres. L'ensorceleuse lui dessina un sourire, du bout de l'index, et le sourire resta lorsqu'elle écarta sa main. Il avait tout oublié. Il n'existait plus que Sarmander de Glixten, Cobra de Rubis, diva entre toutes, qui commandait le respect d'un simple baiser. Tant qu'elle l'aurait sous son regard, il ne pourrait plus penser à personne d'autre. Pas de rendez-vous cette fois, aucune prise de risque ! Elle le tenait, elle ne le lâcherait plus. Leurs mains s'unirent, et il se releva.

"Viens," susurra la voix d'or, portée par les eaux. "Ne restons pas ici. Il n'y a que des morts. Rentrons à la maison, où l'énergie de vie pulse dans chaque détail du décor. Je te ferai tout découvrir... tout visiter."

Ils n'étaient pas d'ici, d'ailleurs. Il valait mieux laisser les citoyens de Perle à leur deuil collectif. Cette heure leur appartenait et eux seuls pouvaient en comprendre les conséquences. Leur analyse était la seule valable. Elle pouvait se moquer, elle pouvait admirer l'esthétique de la scène, mais sa compréhension s'arrêtait là. Elle était du moins assez subtile pour le sentir et pour le reconnaître. Elle lirait les articles à ce sujet, plus tard, quand ils paraîtraient. Rien ne pressait vraiment. Mis à part ses pulsions. Et ses pulsions à elle étaient pulsions de vie.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#12
Allister McAllagan
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Là bas. Dans les montagnes aux neiges éternelles, dans cette forteresse surplombant la chaîne des monts touchant de leurs pics enneigés, les cieux. L'homme à la moustache taillée aux millimètres près, s'avança dans les jardins recouvert de poudreuse. Sa canne effleurant un buisson qu'il repoussa du bout de celle-ci, effleurant quelques feuilles avant de finalement se redresser. De sa démarche aristocrate, il continua à se balader entre les allées labyrinthiques de feuilles. L'air était frais, chargé d'une froideur hivernale et pourtant il ne tremblais pas. Toujours aussi serein, ajustant son haut de forme sur son visage éclairé d'un sourire. « Trouve-moi. », lui avait-il. Avec ses sourcils ombrageux soulignant son regard d'une limpidité pareille à l'azur dégagée de nuages. C'était devenu un jeu avec les années. Un passe-temps, pour ces deux hommes liés depuis l'éternité. Passeurs de Seuils et plaisantins qu'ils étaient. Ils voyageaient toujours ensembles. Deux acolytes, deux amis, deux confidents, deux amants.

Ils avaient roulés leurs corps dans le sable brûlant d'un désert, fait se mouiller leurs dermes dans une oasis toute proche. Fait se nimber leurs vêtements d'humidités sous la canopée des jungles, traversés des grottes de glace, jusqu'aux ascensions montagneuses. De monts jusqu'aux océans, des toundras jusqu'aux désert de sable brûlant. Des marécages jusqu'aux canyons. Ensemble ils avaient traversé tout. Et toujours main dans la main. Mais revenir, toujours. Jusqu'à elle, la Ville. Car elle était leur foyer, la seule qui ait vu leur amour naître ce jour-là, il y avait bien des années, dans la neige, sous un porche de l'académie où leurs lèvres s'étaient jointes d'une étreinte brûlante. De ces deux adolescents qui avait décider de tout repousser, jusqu'à l'approbation même de leurs familles et des personnes auxquels ils avaient été destiné. Mais la noblesse et la royauté était loin, si loin d'eux. N'existaient plus qu'eux et leurs jeux et leurs voyages au delà des portes interdites. Où se trouvait son pair. Sa moitié.

Puis son regard se porta sur un pompon blanchâtre qui remuait nerveusement, entre deux branchages, cachant entre son museau une petite carotte que la lapine avala goulûment. Un sourire avait fait se fendre les lèvres du noble mage, qui d'un salut de son chapeau, se présenta face à elle.

« Bien le bonjour, gente demoiselle. Pourriez-vous me montrer le chemin ? »

Les deux prunelles de l'animal s'étaient posées fugacement sur lui, avant de finalement se mettre à courir de ses petites pattes dans le dédale de buissons. Elle galopait aussi rapidement qu'un cheval farouche, mais Allister ne pouvait la louper, entre les buissons verdâtres et elle au pelage tout de blanc. Son costume en queue de pie se retrouvait couvert de petits flocons sous la neige qui descendait du ciel et ses mocassins s'enfonçait dans la poudreuse. Puis enfin, la lapine disparue là, face à un miroir aux contours de bronze vieilli, où se déposait la neige à ses pieds. Elle avait sautée dans la glace fissurée à certains endroits. Et il compris, engouffrant bientôt à son tour son corps dans le Seuil qui le projeta entièrement dans la brume. De faibles voix, aux murmures mourant s'élevaient jusqu'à lui. L'atmosphère était inquiétante, glaçante. Mais se réchauffa aussitôt lorsqu'il sentis deux bras le faire basculer contre un torse solide. Il ne put s'empêcher de rire avant de reconnaître le visage de son bien aimé à la longue chevelure d'ébène. Leurs lèvres s'effleurèrent dans un baiser passionné et ils se détachèrent. Allister balaya de ses mains gantés les quelques flocons resté sur la fourrure de la cape de son amant.

« Perle, donc ? »
« Regarde, la lune. La prophétie est entrain de se réaliser. »

En effet, la lune se recouvrait de lueurs sombres et difformes. Le quartier en lui même vibrait d'une magie néfaste et frénétique qui faisait hurler les esprits en proie à la folie. Les abysses même venait recouvrir les prairies gelées. Enfermant les rayons lunaires sous un manteau de brume et n'offrant qu'un silence glacial aux promeneurs nocturnes. Les anciens érudit et les archivistes de la cour Perle avait tant redouté ce jour qu'ils ne l'avaient pas vu venir. Les chants tout droit sortis de l'Avalon avait donc eu raison des prières vaines des païens. La Reine se mourait et avec elle, les derniers lueurs de ses terres, tous en souffrait, de la végétation, jusqu'aux fervents croyants et animaux qui se baladait dans les grandes forêts brumeuses.

« Pas très rassurant, pour un rendez-vous galant, Mr. McAllagan. Vous venez de rompre ma libido, pourtant si bien partie. »
« Oh... Ne vous en faites pas pour ça. Mr. McAllagan. Je saurais de nouveau vous stimuler comme il se doit. Allez, viens, suis-moi. »

Alors que son amant l'emmenait à travers la brume, il remarqua entre ses bras la jeune lapine qui s'était réfugiée sur les épaules larges, recouverte de fourrure de celui-ci. Le regardant presque en le narguant. Il ne put s'empêcher de sourire en dépit du décors changeant tout autour d'eux. Mikaïl était originaire d'ici, de ces contrées bercés par le mysticisme et les rituels païens de tribus mystérieuse. Il avait vécu à travers les rites barbares et les sacrifices d'animaux en des Entités venus d'Ailleurs. Là où tintait le bruit de branches recouvert de gel s'écrasant au sol dans un fracas cristallin. S'écoulait bientôt le bruit des cascades se déversant dans leurs chutes effrénées. Le bruit des pas dans l'herbe se rassemblant autour du pont qui se dévoila sous leurs yeux. La Reine demeurait, figée dans sa robe blanche. Belle évanescente évanouie dans son propre sang. Son amant à ses côtés trembla de haine, de fureur et de tristesse. Il jeta un regard fugace en sa direction et Allister referma sa poigne contre la sienne. Il y était attaché, tout comme lui avait été attaché à sa Reine. Il ne pouvait que le soutenir, dans ce triste destin funeste qui avait attendue celle que l'on disait Légende et Mythe à la fois.

Puis Allister porta sa main à son haut de forme et des colombes en jaillirent. S'élevant dans les cieux brumeux aux abords de cette Aube tragique.

« Puissiez vous reposer en paix. Vous, qui fut Reine de mon Roi. »

Mikaïl se tourna vers Allister, un sourire bercé au bord des lèvres après cette phrase et ils s'embrassèrent tendrement.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#13
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LAZAR NELSEN
Lazar Nelsen avait vu, entendu et vécu beaucoup de choses, au cours de sa longue vie. Mais ce qu'il se passait, toutes ces nuits, et surtout cette nuit-là, c'était une première. Ils en parlaient, les copains, au bar du coin. Ça avait commencé doucement, quelques mots avant de passer à autre chose. Et puis, ça avait pris de la place. Cette princesse, ou cette reine, qu'importe, avait pris de la place. Et puis, sa brume aussi. Et toute cette glace. On en parlait, et pas qu'un peu. Enfin, les copains en parlaient. Lazar, ça l'ennuyait. Pas qu'il s'en fichait mais... Si, en fait, il s'en fichait. Il savait pas quoi en dire, de tout ça. Était-ce vraiment si nouveau ? Y avait toujours eu de la brume. Et la glace, ça avait toujours existé. Mais les copains, ça leur causait vachement de soucis. Mais Lazar, il disait rien, lui. Il écoutait, et il buvait.

Il n'y avait plus que cela maintenant, pour lui. Boire. Il avait eu une longue vie. Plus longue que celle des copains. Ils demandaient parfois, mais il voulait leur dire son âge, Lazar. On s'en fichait, du temps, des âges, des numéros. Dans sa tête, il en avait au moins 500, des printemps, avec tout ce qu'il avait vécu.

Maintenant, il buvait, parce qu'il n'y avait plus que ça. Il n'avait plus de femmes. Celles qui n'étaient pas parties étaient mortes. C'est la vie. Un haussement d'épaules, et puis on enchaîne. Pis les enfants, parlons-en. Aucun fils, sept filles. Quatre décédées. Mort subite, drogue, drogue, assassinat. Pas la joie. Heureusement qu'il y avait l'alcool, et les copains. Les trois autres, une sauvée, à l'Académie. Pour l'instant, rien à signaler. Les deux autres ? Des putains. Elles avaient eu de la chance, de vraies beautés alors il y avait eu des mariages avec des riches héritiers. Pas capable de s'en sortir toute seule. Pas de quoi être fier. Voulait plus en entendre parler, Lazar, de ces deux-là.

Lui-même, il en avait vécu des choses. Il avait vu des gens morts devant lui. La rue, c'est pas sûr. Il a connu la drogue. Mais pas longtemps. Pas son truc. Préfère se brouiller la tête façon liquide. Pis il avait tué, lui aussi. Une longue histoire, plutôt vieille. Les copains savaient pas tout ça. Personne savait. Pis quoi encore ? Pas leurs affaires.
Pis des voyages, des boulots, des coins où dormir. Des maisons même, faut pas croire. Des fringues, de la bouffe, des rires parfois, des pleurs rarement, des cris, des fleurs, des gouttes de pluies, des sorties, et les copains.

Alors, vraiment, de cette fille, de cette glace, il s'en fichait bien. Il y aurait d'autres hivers et d'autres filles. Surtout que lui, Lazar, il en avait connu, des filles. Il avait eu des gamines, des femmes, des maîtresses, des chéries de maisons closes, des copines aussi. Pis il avait eu des hommes, quelquefois. La curiosité. Alors voilà, celle-là ou une autre.

Mais les copains, ils continuaient d'en parler. Et il y en a un qui a insisté, ce soir. Faut y aller, qu'il disait. Aller où ? Bah aux cascades pardi ! Pis comme il semblait sûr de lui, et excité, et que c'était un copain, Lazar avait vidé son verre, payer sa consommation, on n'est pas des bêtes, pis avait suivi le copain. Il était pas le seul, il y en avait d'autres qui y avaient été. Alors il avait suivi. Il était pas chiant, Lazar.

Sur place, il y avait bien une fille. Avait, oui. Parce qu'elle était plus, maintenant. Morte, qu'ils disaient tous. Et y en a qui dansaient. Que des tarés. Lazar osait pas trop s'approcher. Il avait entendu parler d'une prophétie, et il aimait pas ça. Les prophéties, la magie, des belles conneries. Apporte rien de bon. Que des problèmes. Il en savait quelque chose. Une longue histoire, ça aussi. Alors il s'approchait pas. La fille était dans l'eau. La pauvre. Il risqua un coup d’œil, tout en se tenant loin. Il savait y faire, pour regarder en se tenant loin.

Il en avait vu des choses dans sa vie, Lazar. Mais ça, non. Jamais il avait vu un truc comme ça.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#14
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Hollow Hunter
Ils n'étaient qu'une scène de cinéma. Rien d'autre qu'un jeune couple forcé de se dire au revoir, de se quitter, sur le quai d'une gare. Voyageurs pressés tout autour d'eux, et déjà les premiers coups de sifflets des agents pour signaler le départ prochain du train encore à l'arrêt. Une dernière fois à se serrer dans les bras l'un de l'autre. Un baiser, aussi, pour tenter de nouveau de la convaincre, lui demander, la supplier encore de le suivre.

Hollow, car il n'était qu'un Atout sans nom, arrivé dans la Ville alors qu'il n'était encore un enfant, recueilli par une Reine aux allures de Mère. Hunter, car il sillonnait le Réel à la recherche de ses semblables pour les ramener dans la Ville. Oiselles et oisillons ; colibris et rossignols ; chiots et chatons. Tout ceux qu'il reconnaissait comme étant de son Sang, Hollow faisait tout pour les ramener avec lui.

Quant à cette fille, celle qui demeurait entre ses bras, sa valise à ses côtés, elle était comme tous les autres : une Atout qui s'ignorait, que le Chasseur avait traqué toute la semaine durant. Elle qui refusait toute folie de s'envoler avec lui, avait essuyé d'un refus toute tentative qu'il pouvait faire. Prédateur qui rentrerait sans sa proie.

Jusqu'à l'instant où, ses petites mains – toutes de délicatesses – accrochées aux revers du manteau du garçon, elle finit par accepter, d'un accord prononcé avec timidité. Celui-là même que Hollow ignora car retentissait, depuis sa poche, la sonnerie de son téléphone.

Depuis l'autre côté de la ligne, Octavius n'était qu'inquiétude et empressement. Daëva, n'avait-il eu simplement à dire. Et cela avait suffit à Hollow pour planter cette Atout chassée. Un baiser sur le front, la promesse de l'appeler, de venir la voir. Et le voilà engouffré dans un train à la toute dernière seconde, alors que sifflait sonnerie continue de départ et se refermait les portes pour ne plus s'ouvrir avant le prochain arrêt. Terminus La Ville.

Crisse le grésil mort sous ses souliers tandis qu'il se tient loin du pont. Sous ce saule centenaire, sans honneur aucun de n'avoir ramené l'Atout avec lui. La Reine avait pleine priorité, même jusque dans ses traques. Il y avait tant et tant de mignons à lui rapporter ; mais demeurait l'inquiétude permanente de voir cette unique Reine s'épuiser.

Il était de ceux-là, Hollow. Les chiots et les mignons. Adorable gamin à la bouille ronde qui n'avait pas refusé, jamais lâché, la tendre main de cette Reine aux canines assassines. Servir une Reine. Une Mère. Une Idole.

Son cri déchira la nuit, à l'instant où il vit Daëva gisante sur ce pont. Sa silhouette si pâle et délicate, sa robe diaphane à la transparence, entièrement maculées de son sang. Ce n'était plus réfléchir ; mais simplement ressentir. Réagir.

Il courut. Courut sans penser à ce qu'il faisait. Courut à en bousculer, pousser ceux qui se tenaient sur son chemin, entre le pont et ce saule sous lequel Hollow se tenait jusqu'alors. Ne pas s'en soucier, mais tenter, tenter, espérer pouvoir sauver l'insauvable. Cette petite figure morte déjà, bien avant que la Brume autour d'elle se dissipe.

- Daëva, Daëva ! Hurlait-il alors qu'il se dépêchait, de ses mouvements désordonnés, de cette fébrilité qui était sienne.

Hollow Hunter ne sut comment, ne sut pourquoi ; mais le pont l'empêcha de rejoindre sa Reine. Charme, maléfice, sortilège. Peut-être le quartier ou la Ville elle-même qui souhaitait protéger le cadavre encore chaud. Le fait étant que le Chasseur d'Atout ne put la rejoindre. Echouer. Echouer encore pour ce soir.

De rage, il se brisa la main tout contre un piédestal du pont, de ceux qui soutenaient ces immenses chevaux de bronze. Un coup, un seul, et ce fut la douleur de sentir ses os se briser qui supplanta celle de la perte de Daëva.

Petit chiot abandonné. Enfant à qui l'on venait de lui retirer un pilier de son existence. Alors il repartit, et cette fois ce n'était pas foncer, ce n'était pas espérer. C'était fuir, s'enfuir. Tout de tristesse et de désespoir qu'il pouvait être.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#15
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Slogo Valdis
Les réunions se déplaçaient selon les possibilités des participants. Tout le monde n'était pas forcément en capacité de se déplacer très loin. Un regard inquisiteur était vite rencontré. Les déguisements, c'était bien beau, mais ça ne sauvait pas la vie à tous les coups. C'était quand même trop bête de tomber pour une paire de verres fumés qui n'avaient pas su tromper un oeil de cyborg amélioré au laser. Le groupe avait de plus hautes ambitions. Des histoires de flammes épiques, de châteaux de cartes tombés en cendres, et de grands rires héroïques sur les décombres.

Cette fois, c'était un cabaret du quartier Perle qui accueillait leurs échanges, et leurs visages disparaissaient dans un mélange de brume et de fumées diverses. Ils gardaient la tête claire et ne buvaient que de l'eau, ce qui étonnait fort le personnel local. Et ils parlaient d'un voisin direct. En fait, ils se demandaient s'ils n'allaient pas porter la flamme sur ses terres, maintenant qu'ils évoquaient son cas de plus près. Il avait commis une petite faute, une petite trahison, et il faudrait bien un jour s'occuper de son cas. Ce n'était pas pressé. C'était une question de bonnes manières, disaient les uns.

C'était urgent, répliquaient les autres. Slogo Valdis en faisait partie. Oh, pas à cause de la petite trahison. Ils avaient trouvé d'autres manières d'arriver à leurs fins. L'affaire était d'ailleurs amusante, et sur le moment ils avaient plutôt bien pris sa petite pirouette : on savait que ce gamin rentrait régulièrement dans le Réel pour saluer ses parents d'adoption qui l'avaient élevé là-bas. On lui avait collé une bombe dans les mains en lui ordonnant de l'y déposer. Au lieu de s'exécuter, il l'avait lâchée et avait fait exploser le Seuil. Il s'en était sorti en vie, étrangement. Tout ça était cocasse et assez admirable d'une certaine façon. L'héritier prodigue avait tenu son rang.

Non, le vrai problème, c'est que depuis quelques temps, ces scorpions qu'étaient la dynastie Seÿligman risquaient de renaître des cendres : le petit déployait ses ailes. Il avait annoncé des fiançailles, et après enquête, même si c'était avec une sirène sans cervelle dont il ne ferait rien de physique ni de politique, il avait sans doute en tête une stratégie de procréation détournée. Et comme il n'aurait rien fait sans certitudes, cela indiquait qu'il avait trouvé quelqu'un de plus compatible avec sa conformation naturelle. Le petit scorpion était amoureux. La lignée allait se poursuivre. Il fallait éviter ça ; on ne s'était pas donné la peine de les éradiquer pour rien, et leurs travers d'antan se révélaient déjà dans l'attitude du survivant, à son insu.

Ils se mirent d'accord sans trop de peine : un dernier coup de lame, un éclair, puis la nuit.

Slogo Valdis quitta le cabaret alors qu'un air joyeux s'élevait des flûtes d'argent, et se plaça en embuscade pour guetter sa proie, qui finit par se manifester ; elle lui emboîta le pas comme une ombre, en attendant le bon moment pour frapper. Et comme un amoureux, l'héritier avait la tête ailleurs, bien qu'il ait également l'épée au côté. Il flânait le nez en l'air, léger et rêveur, et soudain Slogo se dit que les fameuses hormones de la grossesse y étaient peut-être pour quelque chose. Ces Perles se droguaient vraiment à n'importe quoi. Ce soir serait le soir où mourrait cette décadence. Slogo le vit se diriger vers les rives du Fleuve : c'était un hasard élégant, puisque c'était là qu'il les avait défiés, là qu'il avait détruit le Seuil. Là qu'il avait survécu contre toute raison.

En se rapprochant de lui, elle se prit à se demander ce qui pouvait se passer dans son brumeux esprit en ce moment précis, le dernier de ses moments sur Terre. Elle ne tuait pas stupidement, comme une bête ; elle aimait savoir exactement ce qu'elle faisait et en garder un souvenir net. Elle était sobre, attentive, ne laissait échapper aucun détail, et les gravait dans sa mémoire. C'était le cimetière de ses victimes. Et en ce moment, elle voyait bien que le jeune homme avait repéré quelque chose dans les eaux... que toute son attention était fixée là-dessus. Elle aussi en fut curieuse. Son regard se détacha du dos mince où elle s'apprêtait à planter son poignard, et elle regarda le Fleuve. Un peu plus loin, on distinguait un pont dans la brume. Son ombre semblait entraînée par le courant, mais il s'agissait sans doute plutôt d'une tache de sang qui s'étendait vers l'aval. Et là, devant le jeune Seÿligman, une ombre noire venait de s'arracher à cette eau souillée de sang, pour s'agripper à la rive.

Il fit un pas en avant et la femme qui sortait de l'eau s'accrocha à ses bras. Ils échangèrent un regard. Slogo s'avança pour frapper. Mais au moment où son couteau allait entrer dans la chair, le jeune homme disparut et elle poignarda la naufragée, déjà moribonde, qui s'effondra sur le sol. La tueuse de l'IRA n'en croyait pas ses yeux. Elle balaya l'espace d'un regard effaré, mais son objectif n'était plus en vue nulle part. En revanche, du côté du pont, les curieux affluaient. Il ne fallait pas rester là. Elle avala sa salive, profondément vexée. La morte à ses pieds la fixait de ses yeux vides, tandis que des motifs bleus ésotériques s'effaçaient lentement de sa peau ambrée. Le premier échec de Slogo Valdis.

D'où sortait-elle, celle-là ? La tueuse la poussa du pied, avec une moue de mépris, puis fila à toutes jambes en jurant entre ses dents, alors que des silhouettes pâles s'approchaient. Pas le temps de se poser d'autres questions ; l'analyse de la situation se ferait de loin. En tout cas, l'héritier était potentiellement toujours dans la nature. La prochaine fois, il faudrait prendre plus de précautions. Oui, une bombe, ce serait peut-être le plus indiqué. Il faudrait bien qu'il les fête officiellement ces foutues fiançailles. C'était un jeune homme de bonne famille, tout de même.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#16
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Elle gisait sur son lit, depuis sa naissance

A jamais endormie
A jamais en transe

Plongée dans un monde qu’elle seule pouvait voir
Elle ignorait le nôtre sans même le savoir

Atout gâché peut-être dans la main d’un joueur
Figure énigmatique baignée de sa lueur

Elle gisait dans son lit, depuis le premier jour
On n’espérait même plus qu’elle s’éveille à son tour

Flottant sur des courants invisibles, intangibles, son esprit voguait, perdu au milieu de méandres suspendus entre deux univers Des volutes de songes s’accrochaient à ses cheveux, paraient son regard d’une lumière étrange et son esprit si libre en était bienheureux Elle voyait en dessous des silhouettes solides comme des poissons d’eaux profondes qu’elle ne pouvait comprendre et au dessus des ombres et des flammes vacillantes comme des oiseaux de brumes qui jamais ne se posaient.

Elle gisait dans son lit comme une poupée brisée
Si frêle et maladive, comme abandonnée

Entre les draps immaculés elle faisait pâle figure
La couleur de ses cheveux comme une mauvaise augure

Blanche comme des os nus, comme un voile de mariée
Condamnée à rester immobile
A toujours rêver

Flottant sur des courants invisibles, elle revenait souvent à cet endroit précis, guidée par un instinct qu’elle n’avait jamais comprit Ici l’eau épaisse où se débattaient les corps se confondait avec le ciel où gracieusement volaient les métaphores, là elle trouvait un être comme elle à cheval entre deux mondes opposés, entre deux idéals Jamais elle ne parlait, elle ne savait comment, mais toujours elle la trouvait à l’attendre, comme une maman Ensembles elles dessinaient dans l’eau des arabesques et partageaient tendrement leurs éphémères arabesques Elle n’avaient pas besoin de paroles simplistes pour expliquer ce lien, ces songes intimistes, qui les réunissaient en ce lieu ambigu, là où les paroles meurent, où les rêves sont à nu

Elle gisait dans son lit
Seule et presque oubliée

Elle parcourait le monde
Et se savait aimée

Lorsque la déchirure arracha brutalement ses rêveries au firmament, lorsque le sang se répandit dans le ciel éthéré, lorsque les feux follets devinrent cauchemars, lorsque la mer du monde ouvrit une gueule béante et avala les rêves, lorsque la mort glissa ses doigts glacés autour de la gorge de celle qu’elle avait longtemps réclamé, lorsque la limite entre rêve et réalité retint son souffle avant de se briser et que, seule, sur son lit immaculé, elle se réveilla

Seule.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#17
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Joystick


Chercheur jour et nuit. Pas d'autre occupation. Pas d'autre hobby. Pas d'autre intérêt. Pas le temps : l'univers à circonscrire était trop vaste. Et c'était bien trop passionnant pour se reposer une seule seconde, conter fleurette ou autres billevesées. Chaque seconde était une occasion de découverte. Et ce soir-là, les perspectives rayonnaient dans tous les sens.

Un appel avait suffi à illuminer sa journée. Les prophéties, c'était son champ de recherche favori. Plus c'était mystique, et plus il y avait de gloire à bloquer ce chaos scintillant dans un bocal bien étiqueté, et à le ranger sur une étagère bien organisée.

Cette fois, les applications pratiques étaient innombrables. Des alignements planétaires, des mélanges de substances sacrées, des révélations indéchiffrables. Il allait devoir sortir de son laboratoire : ça en valait la peine, il fallait qu'il soit sur place.

L'élémentaire d'électricité se transporta dans le réseau de courant public qui irriguait abondamment son quartier, puis trouva son chemin dans les ruelles un peu plus labyrinthiques du quartier Perle. Par moment, il était forcé de sortir d'une ampoule mal raccordée et de faire quelques pas en marchant dans la rue. Il en fulminait d'impatience : ça n'allait pas assez vite !

Quand ses appareils lui indiquèrent qu'il était arrivé, l'Atout s'accroupit au sol, et froissa dans sa paume une poignée de gravier blanc. Le contact avec le concret lui donnait toujours un léger malaise, qu'il savourait perversement ; il aurait préféré envoyer quelqu'un, mais c'était trop important pour qu'il confie cette tâche à quelque tâcheron en blouse blanche.

C'était lui le décisionnaire. L'ordinateur vivant qui avait dans la tête toutes ses recherches en cours et les notions annexes. Et pour l'heure, il avait calculé que le sang précieux versé dans le miroir aquamancien ouvrirait, pendant quelques secondes, un déchirement dans le tissu de l'espace-temps.

Et à force de patience, indifférent à tout ce qui se produisait autour de lui, il vit ce qu'il attendait. Oui, une brèche s'était ouverte, l'ombre du sang avait livré passage à d'autres dimensions, et quelque chose avait traversé. Le Mystère d'un Seuil. Là où s'arrêtait son pouvoir d'analyse, et commençait l'au-delà, si excitant.

Quelque chose ou quelqu'un ? Pour lui, c'était toujours un spécimen. Il se rendit sur place en rangeant, dans sa sacoche en bandoulière, ses appareils d'observation, et sortit ceux qui serviraient aux prélèvements. Des tubes, des pinces, des fioles, des scalpels.

Sur la rive, derrière un rideau de roseaux, gisait un corps sans vie. Une femme d'ombre, aux reflets bleus. Sa tête était presque détachée de son corps ; il n'y aurait pas grand effort à fournir. Le Chercheur ouvrit son sac sans fond et prépara sa glacière. Dommage, dommage. Un spécimen vivant aurait été bien plus intéressant à étudier.

Alors qu'il achevait de décapiter le cadavre, il aperçut une minuscule sangsue à visage humain, attachée à la chair, qui se gorgeait de sang. Un parasite ? Le pilote de ce vaisseau naufragé ? Il fallait qu'il en ait le coeur net. Tête et sangsue disparurent dans la glacière avec quelques extraits de l'écosystème.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#18
Les parents d'Adina Levin Van Ludwen tentaient, de leur mieux, d'ignorer l'incroyable raffut qui provenait de la chambre de leur fille, à l'étage. Meubles cassés, hurlements, vases brisés, jurons... C'était leur quotidien. Ils avaient tenté d'apaiser leur fille, de régler ses problèmes. Pendant un temps. Mais l'éponge avait été jetée depuis longtemps. Maintenant, ils tentaient d'ignorer. D'ignorer les cris, le désespoir bruyant, d'ignorer sa colère et leurs propres larmes. Et de ne pas penser à leur terrible impuissance.


Dans sa chambre, face à son miroir, Adina s'observait. Une rage sourde et violente montait en elle. Et ça lui brûlait les entrailles. Elle serrait ses points sur ses cheveux. Elle voulait se les arracher. Elle tremblait. Ce fut le tour de sa coiffeuse, de son maquillage. Ses saloperies de rouges à lèvres, elle les ouvrit et les balança à l'autre côté de la pièce. Ils se brisaient, blessant les murs, laissant leurs traces. Puis le miroir. Un cri de rage, un geste impulsif et voilà 7 ans de malheur qui s'annonçaient.

Et ça continue le malheur, pour toi, ça continue. ~

Dans un nouveau cri de rage, elle reporta les mains à sa tête. Se griffer les tempes, le cuir chevelu et s'arracher les cheveux, peut-être que ça la ferait taire, cette tête qui ne s'arrêtait pas de parler. Elle était encore jeune, Adina. Elle n'avait pas de toit. Elle vivait chez ses parents, donc ce n'était pas son toit à elle. Cette chambre, avec ses affaires, ses habits, tout, ce n'était pas sa chambre. Ce ne serait jamais sa chambre. Parce que le dire, se l’approprier, ça faisait trop mal, comme si on mordait dans son cœur pour se délecter de tout son espoir. Le baiser du détraqueur.

Il y avait du bonheur parfois. Dans un sourire de sa mère, un geste de son père. Mais très vite, ça bourdonnait encore, et ça mordait, dans la tête.

~ Ils se moquent de toi. Ils ne veulent pas de toi, qu'est-ce que tu crois ? Une fille comme toi ? C'est l'horreur. L'enfer. Ils sont gentils parce qu'ils ont peur. Tu leur fais peur. Tu fais peur à tout le monde. ~

Adina se mit une gifle. Elle tomba par terre. En tournant la tête, elle vit ses chaussures. Des grandes bottes, qu'un type lui avait offert. Alors elle les prit et les balança contre sa porte. Des chaussures. Il en faut pour sortir. Elle se releva. En enfila une, la gauche.

~ T'essaies de te faire jolie ? Avec ces bottes gagnées grâce à ton cul ? T'essaies de ressembler à quelque chose pour sortir ? Ça sert à rien ! Tu ne ressembles à rien ! Sauf à un monstre ! À la mort ! ~

Nouveau cri de rage. Adina s'arracha une poignée de cheveux, de colère, de désespoir. Elle descendit l'escalier, tombant à moitié, se rattrapant in extremis. Elle n'avait qu'une botte aux pieds. Trébuchant, titubant, elle sortit, claquant la porte derrière elle. Ses parents étaient là. Mais ils ne l'avaient pas regardée. Trop difficile, avec un cœur déjà tout en miettes.

Maintenant, Adina était chez elle. Dans la rue. C'était la reine dans la rue.
Ce mot, qui traversa ses pensées juste un instant, la fit tomber à genoux.

~ La reine ? Tu n'es pas la reine, pauvre folle ! Tu vaux moins qu'une déjection de la reine ! ~

Parce que c'était de cela qu'il s'agissait, de la Reine. Il en parlait tous. Et elle ne le supportait pas. C'était elle ! Elle ! La plus belle ! Elle qu'ils voulaient tous ! Elle avança dans la rue, mais ce soir, elle ne voulait pas se donner. Elle voulait aller voir Celle dont tout le monde parlait. Non pas qu'elle ne La connaissait pas. Au contraire. C'était sa Reine à elle. Mais elle était là, elle aussi ! Elle était Adina et elle était plus belle que la plus belle ! Elle était là, et personne ne la voyait !

~ Si tu allais sur la route, et que tu attendais un peu, tu ne serais plus là. Si tu sautais dans les cascades, tu ne serais plus là. Ce serait bien. Tout le monde serait content. Même toi. ~

Les cascades. La prophétie. Adina se mit à courir. Des larmes coulaient sur ses joues. Ils ne la comprenaient pas, les autres. Mais elle, elle savait qu'elle avait raison. Parce qu'elle était la plus belle. La reine de la rue. Qu'elle n'avait pas besoin d'aller dans une maison close pour les avoir tous. Parce qu'elle n'avait pas besoin de parents pour savoir qu'elle était aimée chaque nuit. Parce qu'elle était plus belle qu'Elle.

~ Même dans tes rêves, c'est faux tout ça. ~

Parce qu'elle comprenait la prophétie. Parce que, si on la croyait folle, elle savait que c'était faux. Elle était la seule qui comprenait tout. Elle tenait le coup et elle comprenait tout. Elle La détestait, Elle. Elle La haïssait tellement, qu'elle voulait La tuer. Alors elle courait, pour aller La tuer. Même si elle savait qu'elle n'aurait pas à se salir les mains.

Sur place, il y avait du monde, un peu. Mais trop. Elle courut et elle La vit. Elle n'avait pas eu besoin de se salir les mains. Elle savait que ça se passerait comme ça. Sa gorge se serra. Elle tremblait.

~ Saute. Rejoins-la. ~

Elle tomba à genoux dans la brume et mit sa tête dans ses mains. Elle pleura. Avec des cris, avec un désespoir qui prenait toute la place. Elle pleura comme une mère vient de perdre son enfant, comme un homme vient de perdre sa femme. Elle pleura tellement et si longtemps. Parce qu'elle La haïssait, parce qu'ils L'aimaient tous. Et parce qu'elle aussi, sa reine, elle L'aimait.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#19
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Lumière
Une nouvelle étoile brillait dans la voûte céleste.

Des pieds se balancent au-dessus du vide, chasse la brume humide des hauteurs. Petite créature qui observe le ciel, fouille la noirceur infinis et décrypte les lumières d’ailleurs.
Tour de verre. Maison. Prison.

Une main se tend, semble caresser cette nouvelle lueur un peu brumeuse, ternis. Elle la regarde avec tendresse, celle de la compréhension des plus anciens.
Ces derniers temps, beaucoup de nouvelles étoiles. Toute importantes, toutes différentes. La plus brillante, fut celui qui versa son sang au bord d’une rivière. Deux presque collées l’une à l’une, se renforce mutuellement, tel des jumeaux.
Une aux lueurs orangées, s’enfonçant dans le noir se couvrant de filament sombre. L’autre semble se fondre dans le néant. Tant et tant d’autre qui danse dans le même tableau.
Des tâches plus ou moins rondes, parfois étriqués, des entités indépendantes et toutes semblables. Des histoires fabuleuses et terrifiantes qu’elle décrypte, essai de comprendre. Depuis tant d’années le froid l’entoure. Depuis tout ce temps elle est là, à observer le monde du haut de son perchoir, a regarder les habitants de Magicopolis

- Une nouvelle venue, Boréas.

Pas un mot. Alors que la stature s’arrête à ses côtés. Pas de surprise qui le secoue. Tout deux regardent la scène en silence, l’un tenant la rambarde, l’autre assise au bord du vide avec l’habitude du quotidien. Il n’y avait que l’autre pour comprendre ce sentiment, pour savourer la compagnie du firmament. Les trous noirs et les novas pour compagnie. Il semble attendre ses paroles, semble tendre l'oreille.

Elle se retient. De dire qu’elle voudrait descendre, savoir ce qui se passe, comment réagit le commun des mortels. Regarder vers le bas, quand la chance lui sourit, les nuages s’écartent et les lueurs de la Ville apparaissent. Lucioles enchanteresses qui lui font briller les yeux. Parfois, elle s’imagine ce que pouvait se passer là en dessous. De cette Ville dont on comptait tant de cruautés et de merveilles. Tant de mythes et d’histoire abracadabrante. On parle de chevalier et d’épée, de dragons à pourfendre et de princesses à sauver. Des rêves qui l’enveloppent lorsque ses yeux se ferment, que le noir l’entoure lorsqu’elle fait semblant de dormir. Elle copie les gens dans leurs lits, ne comprenant pas cet état second, de ce coma volontaire et obligatoire. Espionnage discret dans les longs couloirs aux baies vitrés, du peu d’être vivant qu’elle croise et qui dorment ici. Toujours de la lumière. Toujours de la couleur.

Mais elle ne le pouvait pas, car elle était bien trop fragile, trop corruptible. Sa beauté se flétrirait au contact de la réalité. Son âme se dégraderait, son enveloppe disparaîtrait. Lumière qui s’éteindrait, absorbant l’obscurité.
Ne pas perdre sa lueur. Ne pas laisser filé entre les doigts les promesses des prophéties provenant de livre s’effritant entre les doigts. Cage de verre ou elle erre depuis sa naissance, depuis sa chute.
Elle se ferait punir, serait de nouveau enfermer dans sa cellule qui lui sert de chambre. Elle qui dans l’espace, qui orbite autour de chaque lumière.
Si la lueur décroît, la fin sera à leur porte.

Une arme que l’on garde, une âme que l’on chérie tel son propre enfant. Une grande curiosité pour ce monde, de cette surface qu’on appelait la Ville. De toutes ses intrigues, de tout cette peuplade grouillante.
Grands yeux rêveurs, lumières multiples qui parcourent son corps et sa chevelure, telle les pulsations de la vie même. Étoile vivante.
Son cœur se serre pour cette nouvelle vie envolé qui ne serra plus auprès de ces proches. Pour cette beauté glaciale qui ne touche plus terre. Sourire en l’imaginant enfin libre ailleurs parcourant le cosmos.

-On l’a tué.

Elle rit doucement, un son enfantin. La Reine Brumeuse. Beauté lunaire et elfique, qui semble ne pas apprécier son sort.
L’homme se tourne vers elle, passant une main dans sa barbe. Les traits creusés, une grande fatigue ce lit sur ce visage vieillissant trop rapidement.

- Et ce n’est que le début.

Prunelles, jaune et orange. D’un autre temps, bien trop ancien pour ce corps juvénile. Violet et vert dans sa chevelure qui danse autour d’elle, noir et dorée sur sa peau nue qui ne craint jamais les températures du haut de la tour.

Cours, cour petite fée
Ton sommeil sera troublé.
Pleure, pleure Reine rejetée
Personne ne saura si tu as été vengé.
Dort, dort femme éthérée
Le début de la fin vient d’arriver.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#20
Au sommet des tours grimpantes du quartier Opale, recluse dans les hauteurs les plus accessibles pour son modeste rang, enfermée dans ses appartements tant on la médisait maudite, La Pythie s'accrochait avec désespoir, de ses mains de femme si âgée, à son chapelet. Assise dans son fauteuil, à sa fenêtre, elle écoutait le silence de la Ville, les étoiles murmurer à ses oreilles qui n'entendaient déjà plus très bien depuis longtemps.

Il était l'heure. L'heure de la fin. Elle sentait en son sein la vie s'épuiser, son énergie lentement la quitter. Elle le savait, La Pythie, que les heures étaient comptées. Bientôt sa fin viendrait, et avec elle la vieille femme emporterait tous ses malheureux présages.

Une enfance, une jeunesse à trop contempler le ciel ; à s'aveugler à la lumière du soleil et des comètes. Le nez sans cesse en l'air à chercher et interpréter tous les messages pouvant y figurer, sans jamais rien n'y voir. Puis la cécité l'avait gagnée, ses yeux s'éteignirent, et avec l'obscurité dans laquelle elle fut baignée pour le restant de ses jours, vinrent les visions, les prophéties qui ne furent uniquement accompagnées que par le désespoir.

Aveugle aux mains parsemées de taches de vieillesse, dont les paupières demeuraient closes tant la luminosité pouvait la heurter. Jamais elle ne quittait ses appartements baignés par la faible et vacillante lueur des bougies, tout comme peu de monde se bousculait à sa porte. Voyante des malheurs, héraut des drames, que l'on ne touchait pas, que l'on évitait comme le patient zéro pouvant répandre son épidémie.

Calme vieille femme qui ne s'en offusquait point. Après tout, n'était-ce pas elle qui avait prédit la mort de ces Rois, la chute de ces Familles ? Ne restaient que ces jeunes suivantes qui s'occupaient d'elle, cet Asriel qui venait la voir parfois pour prendre de ses nouvelles. Elle. Voyante aux Malheurs qui pourtant avait tant senti, tant vu, tant interprété pour la Ville. Tant fait pour les autres, d'une vie pas une seule fois dédiée à elle-même.

Dorénavant, elle le pouvait. Caprice de fin de vie, luxe d'avoir offert son ultime prophétie. C'était elle, La Pythie aux mots de malheur ayant énoncé ce qu'il allait advenir de Daëva. Elle, cette aveugle qu'on était venu déranger en pleine nuit – pour la première fois depuis des années – dans l'espoir que la mauvaise fortune ne s'abatte point.

Elle était épuisée d'une vie de visions, de réclusion. De solitude, à supporter les présages de mauvaise augure que tous la tenaient pour responsable. Coupable d'être voyante ; mais plus pour très longtemps.

Avec peine, de sa canne qui soutenait de plus en plus sa vieille silhouette, elle quitta la fenêtre ouverte pour la chaleur de son lit. Couvertures tissées à la main, à même les novas, elle s'y réfugia en tenant fermement dans ses mains son éternel chapelet. Dorénavant, il lui fallait patienter. Attendre, encore un tout petit peu, que les nouvelles lui parviennent.

Ce fut Boréas lui-même qui vint visiter La Pythie, s'asseoir doucement aux bords de son lit, à ses côtés, pour recouvrir de ses chaudes mains – le seul contact dont elle pouvait avoir droit tant son existence était liée à l'interprétation stellaire – celles de la vieille femme.

A cet instant, elle sut. Il n'en fallut guère plus à la Voyante pour deviner l'objet de sa visite, le silence mutique dans lequel le Veilleur était plongé, et ces mains qui fermement serraient les siennes. Daëva venait de quitter la vie.

« Il est l'heure mon petit. »
Un faible sourire éclaira ses lèvres de vieille femme. Il était l'heure. L'heure de partir, l'heure de – pour la première fois depuis des années – s'endormir pour laisser sa vie de malheur. Cette prophétie loin derrière elle. La Pythie, sereinement s'éteignit.
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