Re: [Sujet commun] Aube rouge

#21
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Caliga



Ô toi, Lune ronde et aveugle
Apportant la funeste Aube de Sang,
Sur le Fleuve pâle et gourmand
Baigné d’échos, prières tristes et seules.

La Prophétie se fait jour au crépuscule
Alors que dans le lointain une chouette hulule.
Ensanglanté, la Reine d’albâtre nacré
Vide béant dans les cœurs, elle a laissé.

Noirceur et profondes Ténèbres
Vous, ô mes sœurs, ô mes amies,
Sonnez le glas de tout ce qui vit,
Par-delà les reflets funèbres.



Elle sortait souvent le soir. Accompagnée de sa multitude. Sa nuée. Ses enfants. Rats, souris, puces, punaises et poux. Les derniers, soit grimpés sur les dos des premiers, soit nichés dans sa longue chevelure de ténèbres. Elle ne passait pas inaperçue. Son corset de cuir incrusté de clous et de bouts d’os taillés en pointes, toujours serrés au maximum. Sa jupe de cuir lui arrivant au-dessus du genoux, tissée de tiges de métal aiguisé qui entaillaient un peu la peau de ses pattes de chouettes à chacun de ses pas. Veste de cuir large, aux manches resserrées s’arrêtant aux coudes, dans la même veine que la jupe. Toute de cuir noir vêtue.

Elle avait entendu parler de la Prophétie. Même depuis la Maison Close de l’Onyx où elle allait souvent. On pouvait dire qu’elle y résidait plus ou moins. Même si elle était bien loin d’être l’une des filles du bordel Onyx. Non. Il était encore bien loin le temps où un homme, ou même une femme, serait autorisé à la toucher de la sorte. Personne ne la toucherait. Jamais. Mais elle faisait confiance aux putes de l’Onyx. Elles étaient sa famille après tout. Sa mère venait de là. Son père pouvait être n’importe qui. Même déjà mort, elle s’en foutait bien.

Caliga marchait au hasard des rues de son quartier. Il ferait bientôt nuit. Elle allait pousser un peu plus loin, cette fois. Vers la Perle. Elle sentait que c’était ce soir qu’il allait s’y passer quelque chose. Ses enfants étaient tous agités. Ils sentaient des choses qu’elle ne pouvait percevoir.

Alors elle s’était dirigée par là. Perle. Brume. Rêve. Ses vêtements lui perçant et entaillant les chairs à chacun de ses pas. Son sang noir coulant, goutte à goutte, toujours un peu plus. Plaies jamais refermées. Toujours à vif. Constamment suintantes de sa vie couleur charbon, couleur goudron. Mais des larmes. Très peu. Pour ainsi dire jamais. Mais, quant il y en avait. Pas cristallines. Rouges. Comme le sang des gens plus normaux qu’elle. Plus banals.

Caliga, fille de catin,
Caliga, fille de rien,
Au cœur impur,
Noir de souillure.

Les Ténèbres sont ta demeure,
Le sang le prix de ton labeur.
Dans ton linceul noir,
Tu enserre tes déboires.

Fille de rien, Mère des Vermines
Celui qui te blesse, tu le supprime.
Tu portes sur tes mains, son sang
Et le dépèce, tout sourire, en riant.



Elle chantonnait la comptine qu’elle avait inventé dans son enfance, d’une voix de petite fille. Les mèches de ses longs cheveux de jais comme douées d’une vie propre et se tordant d’eux-mêmes autour d’elle, en prenant des formes de barbelés. Barbelés dont ils n’avaient pas seulement la forme, mais aussi le tranchant. Un jeune rat noir était tranquillement posé sur son épaule plus blanche que la peau d’un cadavre, dans un écrin d’épines noires, tandis qu’elle marchait. Marchait vers le pont.

Là, du monde. Pas énormément. Mais quand même.

Elle s’avança vers le fleuve. Les gens s’écartaient d’elle pour éviter d’être blesser par ses épines et ses cheveux-barbelés, ainsi que toute l’armée de rats et de souris qui la suivait et qui se montrait agressive envers quiconque essayait d’écarter Caliga.

Elle arriva sur la berge. Les eaux étaient troublées. Par le sang si rouge de la Reine blanche de la Perle. La Reine de la Brume. Qui flottait dans l’eau. Elle avança, lentement. Descendant peu à peu dans l’eau, elle aussi. Se moquant de ce qui pouvait bien s’y trouver, autre que les corps inertes de la Reine Sëylis et d’une autre à la gorge ouverte. Deux cadavres dans le fleuve. Au minimum.

Et bientôt, ce fut son sang noir qui se mêla à l’eau trouble. Un sang de plus. Pour nourrir le fleuve. Un sang Onyx. Elle avança vers le corps de la Reine, tendant ses cheveux vers elle pour ramener le corps à elle. Là où sa peau pâle toucha le cadavre froid, les épines s’étaient retirées. Elle n’allait pas endommager plus la chair morte. Toute Onyx qu’elle était. Même si elle n'était pas altruiste. Elle avait un minimum de respect pour une Reine autre que la sienne, quelle qu’elle soit. Et d'autant plus pour les morts.

Caliga la porta donc dans ses bras. La ramenant sur la terre et la déposa doucement au sol. Sur un lit de mousse.

- Elle sera mieux ici, qu’à flotter dans le fleuve.

La jeune femme se recula un peu. Resta quelques minutes. Puis s’en retourna d’où elle était venue, avec toute la vermine qui l’accompagnait. Tous ses enfants.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#22
Skhaï le savais. L'avait toujours su, que lorsque l'hiver prendrait fin. On lui donnerait de nouveau ce qu'il avait attendu. Il avait été gardien, protecteur de ces cieux dont autrefois il fut le fidèle serviteur. Sillonner l'empyrée de ses ailes tachetés par les nébuleuses, là haut, au dessus de l'Observatoire où se dressait chacune des étoiles incandescentes. Qu'il avait tenter de compter leurs nombres à l'aide de ses doigts, mais elles étaient bien trop innombrables pour qu'il puisse parvenir à s'en faire un chiffre. C'était une pensée stupide, mais pourtant qu'il avait aimé à conserver. Jamais les étoiles ne lui avait paru aussi belle, aussi imbibées de lumières dans leurs magnificences. Elle était les reflets même de son cœur qui sous sa poitrine battait en rythme avec ces novas déclinantes. Elle explosait aux nombres incalculables de ses battements qui maintenait son palpitant.

Mais l'étoile. La vraie. Elle n'avait jamais été dans les cieux. Ailleurs. Dans un monde étrange où la brume avalait l'éclat vif des astres. Derrière ces bois, ces prairies centenaires où les païens priaient jour et nuit. A leurs Dieux, leurs entités d'Autre monde dont les noms ne pouvait franchir leurs lèvres. Seulement des souffles, des litanies silencieuses implorant que la brume soit clémente avec eux et non annonciatrice de cauchemar. Il avait entendu bien des choses, à cette époque, désormais révolue. Cette prophétie qui avait été décrite à même les constellations, ce que les sages et les prophètes avait appelé la chute de l'empire évanescent. L'Aube pourpre. Là où s'était réuni les astromanciens dans leurs longues robes et leurs visages à demi-couvert. Là haut, à l'apogée de la tour qui de son pic de verre, perçait les cieux de néant. Là où les gouffres se nimbait des lueurs chaleureuses des astres solaires. Et où la lune, crépusculaire pointait toujours une seule et unique direction. Celle de ces contrées plus bas, où la Ville cache ses secrets tant bien gardés.

Il y était allé. S'étais aventuré, lui et ses grandes ailes déployées de toute leurs lueurs. Faire s'ouvrir le passage de la brume sous leurs éclats immuables. Là où les spectres s'étaient écartés de sa silhouette pour en révéler une autre. Un cerf, à la couronne de bois vaporeuse qui ornait son crâne. Et son pelage d'une clarté semblable aux étoiles. Puis une femme, une reine. Dont il fut le protecteur. Elle l'avait fui, face à lui, à ce sang qui coulait dans ses veines. Et il l'avait poursuivis, dans entre les allées des arbres, des feuillages diaphanes qui se fondait à la brume, du bruit de la légère brise qui avait caresser son visage. Mais il ne l'avait pas traqué, ne l'avait pas chasser. Il l'avait apprivoiser, la bête mystique aux myriades de légendes. Et elle s'était finalement laissée approcher. Par lui, sa grandeur solaire et ce sourire fixé sur ses lèvres. L'étoile n'avait jamais été dans les cieux. Mais là. Juste sous ses yeux.

Il avait sacrifier bien des choses. Pour Elle. Pour son nom, son sang. Jusqu'à en renier ces cieux qui autrefois furent son domaine. Lui, fils des novas et des nébuleuses. Il s'était laissé guider par elle, par sa présence, ces contes et légendes. Son savoir qu'elle lui avait chuchoter, aux creux de l'oreille. Sa silhouette qu'il avait du retrouver dans un monde tout n'était que songes. Pour Elle. Son plaisir. Ses énigmes. Ses jeux mystiques. Ses légions de spectre qu'il avait du affronter avant de la retrouver, calme et sereine. Et la lueur lunaire, comme unique projecteur sur sa silhouette qui se fondait aux abîmes d'un monde aux allures de puits de brume. Elle l'avait trouver digne. D'Elle. De pouvoir parcourir l'Avalon à ses côtés, de s'enfermer ensemble, dans un monde ou tout n'était que rêves et songes. Avait-elle était même réelle ne serait-ce que pendant quelques secondes ? Ou bien n'était-elle qu'une projection de plus qu'elle aimait à lui envoyer de temps à autres. Il l'avait vu partout où il avait posé son regard, avait respiré le même air qu'elle, ensemble ils avaient pris le même souffle, avait posé leurs pas en même temps dans ces ruines antiques puis s'étaient baignés sous les rayons crépusculaire de l'astre crayeux.

Et jamais un seul instant il ne l'avait regretté. Parce qu'elle lui avait fait découvrir que la réalité ne s'arrêtait pas là, à la frontière ces Seuils Avalonesques. Elle pouvait continuer au delà, par delà ses frontières, ses monts enneigés, ses pics recouverts de neiges éternelles. Que là bas, où tout n'était que songes, cauchemars et rêves. Il n'y avait pas que la brume opiacée. Il y avait Elle. Avec sa peau d'albâtre, leurs cœurs qui battaient à l'unisson. Ses longs fils de soie brumeux qui formait un halo autour de son beau visage. Ses mauvais rêves dont elle se nourrissait, pour qu'il ne pense plus qu'à Elle. À eux. Elle était son souffle, ses pas, sa chimère, son mirage, son fantasme, son imaginaire, ses rêveries. Une obsession, mordante, qu'elle avait imprimée à travers son être tout entier. Les rêves avaient pris le pas sur la réalité et la réalité se fondait à ces souvenirs, ces traces qu'elle avait laissé dans son sillage. Mais il y avait toujours la prophétie. Vieille et ancienne, qui demeurait dans un coin de son esprit. La peur de la perdre, qu'elle disparaisse à tout jamais derrière ces portes de nuages brumeux.

Mais tout n'était que secret, tout n'était que mystères et jamais personne ne le su. Jamais personne ne devait être au courant de ce qu'il s'était passé entre la Reine mystique et lui, qui autrefois fut le gardien ailé de l'empyrée. Alors il partait, dans le Réel. Reprendre son souffle après tous ces mirages qu'elle avait fait danser sous yeux. La maudire, parce qu'il n'avait plus qu'Elle à l'esprit. Que sans elle, il n'était que la moitié d'un tout, un astre fendu en deux et dont l'éclat avait terni. Mais il n'y avait plus aucunes portes, plus aucuns Seuils qui se présentait de nouveau à lui. La Ville l'avait rejeté. Elle, l'avait bannie. Hors de ses terres, de son mysticismes, ses légendes, ses prénoms qu'il chuchotait sur ses lèvres. Elle, la femme aux milles visages. À la décadence qui avait ternie son esprit. Et l'avait fait devenir nova. Sur le point d'imploser, de jeter aux visages de ces ignorants toutes ces lueurs que le Réel ne pouvait contenir. Et perdre de son éclat, dans un dernier espoir aveugle de la revoir. Elle et son sourire évanescent dans la brume. Sa voix cristalline, tout près de son oreille.

Mais il n'en fut rien.

La Ville l'avait de nouveau accepter. Pas lui. Pas son enveloppe. Juste sa conscience, évanouie dans les prairies nimbées de brume, aux dessous des arbres recouvert par le gel. Il n'était qu'un spectre de plus que l'Avalon gardait jalousement. Qu'Elle, conservait. Là. Contre lui, lorsqu'elle se laissais aller à son sommeil de songes. Et il l'a poursuivait, mirage qu'Elle était. Sa chimère à travers les landes oubliées. Puis il y avait eu son appel. Son tout dernier soupir, lorsque l'Hiver termina sa chute dans une aurore vermeille. Elle fut là, au creux de ses bras.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#23
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ISIDORE
Ce soir, c'était le grand soir. Voilà des mois, des années même, qu'Isidore n'avait plus réussi à peindre quoi que ce soit. Ah, il s'en rappelait de sa jeunesse talentueuse et productive. Il en avait peint des centaines, des toiles. Avant. Il peignait tout, sa bouffe, ses femmes, ses hommes, la Ville, la vie. Il en avait vendu aussi. Quelques-unes. Pas de quoi vivre mais de quoi être fier tout de même. Il lui en restait chez lui, comme des souvenirs, des fragments d'une vie dont il ne se souvenait pas qu'elle eut été sienne. Il y avait eu tant d'inspiration, tant de muses et aujourd'hui quoi ? Envolées, les idées ! Parti, le génie !

Et, vraiment, ce n'était pas faute d'essayer. Parce que l'envie était là malgré tout. Mais comment faire pour la faire naître vraiment ? Pour donner quelque chose sur la toile ? Oh, il avait bien essayé vous savez, de laisser danser le pinceau et d'y aller à l'aveuglette. Mais ça ne donnait rien de bien. C'était même bien pourri, comme résultat final. Même lui le voyait, habituellement si bon public, admirant jusqu'à ses orteils de pieds étrangement disposés.

Mais rien. Rien de rien depuis tellement longtemps. Quand il s'asseyait sur son petit tabouret, et qu'il regardait la Ville dehors, puis sa toile, et à nouveau la Ville, et encore sa toile, rien ne sortait. Vous imaginez la frustration pour Isidore ! Et ça tous les soirs ! C'était à s'en couper l'oreille !

Il était désespéré, jusqu'à ce soir. Mais il n'aurait jamais, jamais laissé tomber. Jusqu'à la fin de sa vie, il se serait assis sur ce même tabouret, regardant cette même toile vide et poussiéreuse. On l'aurait retrouvé ainsi, à cause de l'odeur certainement, mort dans sa chambre, un pinceau sec dans la main.

Mais il y avait eu ce soir-là. Qu'est-ce qui l'avait appelé dehors, en ce début de soirée ? L'étrange couleur du ciel ? Peut-être juste l'envie d'aller se balader. Le hasard, vous savez, comme un cadavre exquis de la vie.

Néanmoins, il était arrivé là. Avait quitté son quartier vert pour rejoindre le Perle et la cascade. Il se fondait dans la brume, derrière ce buisson à moitié mort, proche de la rivière. Il était entouré de toutes ces toiles, de pinceaux et de peinture. De craies aussi, et de crayons, de carton, de feuilles... Il en avait fait des allers-retours, Isidore, mais ça ne lui avait aucunement gêné. Parce qu'il avait senti qu'il devait être là ce soir quand tout commencerait. Il n'était pas le seul. Les gens avaient aussi commencé à affluer. Ils devaient l'avoir senti aussi, ce petit quelque chose dans l'air, ce creux que l'on ressent dans le ventre quand on sent que quelque chose de grave va se passer. Ce soir, c'était exactement ça. Et lorsque ça se passa, lorsque Daëva tomba, il était prêt depuis des heures, attendant patiemment derrière son buisson. Et lorsque le sang se mit à couler, lorsque les poissons se montrèrent, que les étoiles chuchotèrent, que les gens dansèrent, l'Art s'éveilla.

Il fit quelques toiles, morbides et colorés, avant de passer aux croquis. Il y avait trop de choses qui se passaient, ce soir-là, autour de lui et dans sa tête. Les muses, longtemps disparues, étaient revenues en force. Il avait des idées, un tas d'idées. Tellement d'idées qu'il regretta de n'être muni que de deux bras et qu'il eut très peur de ne pas se souvenir de tout, de ne pas réussir à peindre tout ce qu'il voulait, d'où les croquis.

Oui, c'était triste. Il y avait des morts et des pleurs. Mais cette femme qui était tombée n'était pas sa reine à lui. Il n'était même pas sûr de savoir qui était réellement la sienne. Parce qu'Isidore vivait pour lui-même et pour personne d'autre. Ce soir de deuil était donc une soirée extraordinaire, parce que c'était la soirée, pour lui, du retour des Muses.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#24
Andrea Sicarelli
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À chacun de ses pas, sa longue crinière brune nouée en une queue de cheval allait de gauche à droite, bercée par la légère brise hivernale et le roulement de ses hanches. Les talons aiguilles de ses cuissardes venait se gorger de l'eau de pluie des flaques disséminés sur son passage. Elle ressemblait à des gouffres où chacun de ses pas aurait pu tomber dans un monde uniquement fait de néant. Comme des seuils donnant vue sur des terres où elle ne pouvait qu'apercevoir son propre reflet. Puis il y avait des cris, de douleurs, de rires et des voix fortes, écorchées par la fumée toxique des cigarettes qui s'élevaient. Familières. Une rangée de moto se trouvait devant la taverne. Un endroit où la Garde aimait à se réunir lorsque leurs Capitaine partait fugitivement dans elle ne savais quel Seuil. Avec lui c'était une habitude, de voir son visage réapparaître au moment où l'on s'y attendais le moins. Et lorsqu'il restait, qu'ils allaient faire leurs patrouilles habituelles en Ville, en klaxonnant à chaque coin de rue comme s'ils étaient les Rois de l'asphalte, que leurs pneus venait crisser sur le bitume joyeusement. Puis à laisser le langage des armes prendre le pas sur tout. Comme des animaux insatiables, obsédés par l'idée de faire couler le sang de ceux qui avait bafoué le nom de la Reine.

Des gouttières, s'écoulait l'eau de pluie venant faire fondre ses gouttes sur l'enseigne de bois de la taverne. Et lorsqu'elle entra, une forte odeur d'alcool vint se faufiler jusqu'à ses narines. Whisky et vodka. Odeurs immuables. Les bougies qui de leurs lueurs tamisées venait éclairer la taverne où se déroulait des combats aux cartes, d'autres au devant de l'enseigne se mettait déjà sur la figure, avec les phares de leurs motos allumés en ronde, pointant leurs lumières sur les deux combattants. L'Onyx dans toute sa splendeur, avec ses soldats éméchés pouvant à peine tenir debout, qui terminait leurs chutes sur des chaises de bois pour piquer un sommeil de dernier recours. Et ce avant que quelqu'un ne viennent les réveillés mesquinement en faisant balancer leurs chaises en arrière. Chacun y trouvais son compte. Tout comme Andrea dont le long manteau de cuir effleura le sol d'une caresse aérienne, ses talons faisant grincer le plancher à chacun de ses pas. Elle alla s'asseoir près du bar, sous l'unique œil du barman, l'autre était de verre, qui frottais machinalement ses verres.

« Vodka. »

Le tavernier hocha la tête et prépara sa boisson dans un mutisme calme. Autour d'eux l'agitation régnait, mais Andrea était enfermée dans sa propre bulle. Sa torpeur qui néanmoins ne l'empêcha pas d'attraper le shot entre ses mains pour le boire cul-sec. Une rumeur courait ces derniers en Onyx, provenant de là bas ce monde caché dans la brume où courait les fées de leurs robes de soie dans les clairières et prairies gelées. Une prophétie, qu'il disait. Aux yeux d'Andrea c'était une énième superstition. Une de plus ou de moins, ça n'allait pas changer grand chose. Surtout lorsqu'elles étaient incompréhensible à ses yeux. Puis elle avait toujours préférer faire manier ses lames plutôt que de se lamenter sur des sois disant prophétie sortie de nulle part. L'action avant la réflexion. Il n'y avait que des fous là bas, avec leurs pipes à opiums, dansant autour d'un feu de camp en pleine forêt en récitant des mantras sortis des fins fonds de l'Avalon. Que des barges.

Puis soudainement une voix perça l'écho de la nuit agitée. Un homme qui venait de se lever, lui et sa choppe pleine de bière en voyant une silhouette familière débarquer.

« Le Cap'taine Vasilios est là ! »

Et tandis que l'alcool fondait entre ses papilles, venant enflammer sa gorge et provoquant une légère grimace sur son visage, elle ne put s'empêcher de sourire. Leur Capitaine avait le don de provoquer ça chez eux, un grand réconfort et une chaleur chaleureuse au beau milieu du froid hivernal mordant leurs peaux. Saluant un à un les soldats dont il était responsable, il termina finalement son chemin au côté d'Andréa. Venant s'accouder de ses mains tatoués près du bar.

« Whisky. Avec deux glaçons. »
« Bonsoir Capitaine. »
« Andrea. »

Le barman s'affaira, sortant sa bouteille avant que deux glaçons ne viennent tinter contre le verre. Le liquide sous leurs yeux basculait comme une mer d'ambre dont les seuls navires étaient ses glaçons fondant dans ses flots. Et bientôt ceux-ci fondèrent contre les lèvres du Capitaine qui les croqua sous ses crocs de fauves. Andrea l'avait toujours regarder avec de grands yeux admiratifs, mais aussi égaux. Comme deux adversaires qui se saluaient dignement avant un combat. Et c'était ce qu'il s'efforçait de leur faire comprendre. Chacun d'entre eux n'était pas sur un piédestal, la seule qui l'étais, c'était leur Reine, à qui ils se vouaient corps et âmes.

« La Meute de Mara a été r'lâché d'après c'que j'ai compris. »
« En effet, ils ont fait un sacré bordel en Ville, vous auriez du être là pour voir ça, c'était sympa. »

Mara et la Reine s'étaient mise à la poursuite d'un mystérieux Oeuf qui autrefois appartenais aux Kravt. La Ville avait été saccagée par des meutes de chiens et de loups enragés. Tout ceux qui n'était pas du côté des Kravt en avait pris pour leurs grades. Avec la Garde ils avaient pris un malin plaisir à faire une petite randonnée sportive en Saphir où ils s'étaient lancés à la course poursuite de goules voleuses dans les dédales funèbres. Après une petite escale en Diamant où ils avaient pris en otage quelques travailleurs d'usines pour tenter de leur cracher le morceau. Mais aucune trace de l'Oeuf.

« Faut qu'tu fasse quelque chose pour moi. »
« Je vous écoute, Capitaine. »

Son ton était des plus sérieux et ses yeux tourné vers la jeune femme qui attendais, attentive. Il sortis de sa poche une pièce d'argent inscrite de petites inscriptions dans une langue qui lui été étrangère.

« Ne l'dit à personne. L'Oeuf a été r'trouvé. Mais il faut qu't'aille en Perle pour t'assurer que tout s'est passé comme prévu. »
« De quoi est-ce que vous parlez ? »

Il s'était rapproché d'elle, pour en faire sorte que les futurs mots qui sortirent de sa bouche ne soient qu'entendus que par elle.

« La Reine Perle, vas crever. Prend cette pièce, avec elle t'trouveras un Passeur qui vas t'guider dans la brume. J'veux que tu t'assure que tout s'est déroulé comme prévu, garde ton portable près d'toi, on sais jamais. »

Son Capitaine lui disait de tuer des gens. Elle le faisait. Il lui disait de partir en Perle. Elle le faisait. Hochant la tête d'un air sombre, elle attrapa la pièce entre ses mains.

« Ça sera fait. »

~~

Si son Capitaine lui avait confier cette mission, c'est qu'il estimais qu'elle lui était digne de confiance. Et elle ne comptais pas le décevoir. Alors que ses pas s'éloignait de l'Onyx pour bientôt se fondre à la brume qui la recouvrait de ses ombres nébuleuses. Les chants des spectres qui hurlait leurs désespoirs aux visages de ces huit autres frontières. Une silhouette attendait là, vêtue toute de noir dans une barque près du fleuve. Son visage était caché par cette longue capuche qui retombait sous ses yeux insondables, comme deux billes d'encres où tout n'était que ténèbres et gouffres. Lorsqu'elle arriva à sa hauteur, elle lui montra la pièce que son Capitaine lui avait donner et celui-ci hocha la tête avant de lui faire signer de monter.

Autour d'eux le temps semblait s'être figé dans des litanies que prononçait tout haut ces fantômes allant et venant dans le brouillard. Le gel recouvrait les rives, venant faire prendre des teintes cristallines à la végétation. Les flots étaient calmes, seulement le bruit des clapotis que faisait remuer le Passeur sous sa rame. Il ne savais qui il était, ni même de ces intentions en s'aventurant sur ces terres étrangères, bercés des Légendes qui parcourait la Ville depuis sa naissance. Et pourtant elle se méfiait, de lui comme de la peste. Les Perles étaient troubles, comme leurs terres gorgées de ces spectres hurlant et agités en cette nuit funeste. La Reine Perle était entrain de mourir et avec elle ces saletés d'errants de brumes qui se frayait des passages à travers ces nuages cotonneux. Puis enfin, il l'a laissa là, aux abords d'un pont où une cascade déversait ses gouttes.

Un paquet de gens était réunis pour l'apercevoir, Elle. Dont la rivière se gorgeait de son sang. Mais Andrea restait en retrait derrière la foule réunie pour lui faire ces adieux. Alors les légendes avaient été réelles. Et la prophétie, s'était réalisé. Allumant un stick de tabac entre ses lippes, elle sortis de sa poche un portable qu'elle porta à son oreille, entre ses mains recouvertes de mitaines. Une voix familière parvenait de l'autre côté du combiné. Et tandis que la fumée toxique de la cigarette se fondait à la brume environnante, ses lèvres se mouvèrent en quelques mots.

« C'est fait. »

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#25
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Ellis A.
Il court. Court. Court. Court. Se dépêche. Frapper de ses pieds les pavés. Déchaussés. Absence d'entretien. Ambiance même du quartier. Ashfield qui ont jeté les ruines au son de leur Orgue. Sous la folie de leurs doigts frôlant les ivoires. Ellis peut tomber. Pourrait tomber. Mais il connaît le quartier comme sa poche. Tout a beau changer. Se modifier. Se métamorphoser. Peu importe. Il sait parfaitement où il va.

Il dépasse l'Opéra. Ne s'en soucie pas. Ce n'est pas lui qui compte. Pas encore. Pas tout de suite. C'est une maison en particulier qui l'intéresse. Et la Ville capricieuse. Qui le force à traverser le quartier. Pas que ça le dérange. Mais il souffle. Ahane tant. A chaud. Si chaud. Transpire sous son pull. Sous son manteau. A cause de sa hâte. De son écharpe enroulée autour de lui. Il en humidifie quelques maillons. A respirer fort. Si fort.

Il est un poids sur sa poitrine. Qui le presse. L'oppresse. Le fait tousser quand il inspire. Et sa gorge sèche. Si sèche. Alors qu'il tente de reprendre son souffle. C'est difficile. Si difficile. Mais Ellis y parvient. Calmer sa toux. Sa respiration. Et surmonter la vague de froid. Celle qui suit l'effort. Qui s'aggrave avec la saison. Ce vent qui s'engouffre entre les pans de son manteau. Gèle ses oreilles. Son nez. Ses joues. Ses mains.

Ellis hurle. Hurle qu'il tient son histoire. Tandis qu'il ouvre la porte de cette maison. Ou plutôt de ce squat. Lui et d'autres artistes l'habitent. Ils peuvent. S'en sont donnés le droit. Elle est vide. Si vide. Abandonnée. Alors ils s'y sont amassés.

Vieille bicoque. En ruine. Il y a un trou dans le toit. Des bassines dans les mansardes pour quand il pleut. Et eux. Ces artistes à la manque. Se chauffent misérablement. Ils ont pillés les bibliothèques. Abattus les arbres du jardin. Démembrés les meubles. Commodes et armoires. Etagères. Les cadres de lits. Tout ce qui peut brûler dans la cheminée. Même les lattes des sommiers y sont passées. Parce que ça ne les dérange pas de dormir le matelas à même le sol. Le matelas à même l'humidité et la moisissure incrustée entre les lattes du plancher.

Ils ont tout amassé devant l'âtre. Imposante. En marbre. Qui parvient à chauffer la pièce correctement. Jour et nuit. Si on alimente le feu. A se tenir chaud sous les épaisseurs de couvertures. A se serrer les uns contre les autres. Car le froid est rude. L'humidité hostile. La neige acharnée. L'hiver est un ennemi si impitoyable.

Jongleurs. Magiciens. Luthiers. Chanteurs. Sculpteurs. Peintres. Graveurs. Tous ne sont que le reflet de leur art. De leur vie. De ce qui est si important pour eux. Si vital. Comme l'air qu'ils respirent. Mais ils sont tristes. Si tristes. De ne parvenir tout juste à survivre.

Et il y a Ellis. Ecrivain raté. Ecrivain inconnu. Il a du rembourser l'avance perçue sur sa vente de livres. Mais il a tout dépensé. Endetté. Surendetté. Sans parvenir à surmonter. Vivre d'une passion. Vivre sur le fil. C'est difficile. Si difficile.

Mais il ne perd pas pour autant la route. Il écrit des chansons parfois. Ca lui arrive. Même s'il n'aime pas ça. Au moins. Au moins il se dit que ça lui permet de manger. De se payer cette misérable boîte de conserve qui lui servira de dîner.

Il a une idée. Une brillante. Il en persuade les autres. Ceux qui le regardent avec tristesse. Pitié en fait. Combien de fois Ellis s'est emballé ? Beaucoup. Beaucoup trop. Et à chaque fois il est déçu. Condamné à boire. Un peu. Beaucoup. Fumer. Enormément fumer. Pour surmonter l'échec. Avant de se remettre en selle avec une nouvelle histoire.

Cette fois-ci. Cette fois. Il l'a. Il le sait. Le best-seller n'est pas loin. Juste là. Dans sa tête. Il n'a qu'à faire passer l'information. Tout formuler. Animer ses doigts pour tout écrire. Et faire confiance à cette machine à écrire. Celle qu'il a déniché dans un placard quand il s'est installé. Réserve de feuilles et d'encre. De quoi écrire. Des choses sérieuses. Des conneries. Plein. En plusieurs exemplaires. Pour plusieurs vies.

Les autres lui demandent. Ce qu'il a en tête. Ambiance. Histoire. Personnages. Ellis s'embrouille quand il leur répond. Il pense vite. Trop vite. Si vite. Et s'agite dans tous les sens. Aller chercher la machine. Les feuilles. Tout poser sur la table branlante. Couverte de cendriers. Certains improvisés avec une cannette de soda. Et des feuilles. Froissées. Qu'il n'a pas jetées. Qui n'ont pas encore alimenté le feu. Il ignore même les conserves ouvertes. Froides. Là depuis un jour ou deux. Il n'en doute pas. Et les assiettes. Sales.

C'est pas grave. Ellis s'en fiche. Ne s'en occupe pas. Et sous l'insistance des autres. Il leur raconte. Son histoire. Celle d'une femme. D'une Reine. D'un autre pays. D'un autre univers. Que l'on assassine pour d'obscures raisons.

Quand il s'assoit l'un demande. Il pose la question qui a déjà été énoncée. Son titre. C'est bien beau d'avoir une histoire. Mais c'est quoi le titre. C'est quoi le titre. Ils insistent. Alors il conçoit. Il ne veut pas leur dire. Parce qu'il craint que tout s'en aille. Non. A la place il leur montre. Tourne la machine à écrire vers eux. Qu'ils voient. Qu'ils voient tous. Cette première page. Sur laquelle il a déjà tapé le titre. Au centre de la feuille.

Aube Rouge.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#26
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The Dream
Depuis quelques temps déjà elle faisait le même genre de rêve. Celui d'une Ville au quartier recouvert de brouillard dont elle ne pouvait s'éloigner ni s'échapper. Elle se rêvait reine au nom incompréhensible, dont elle ne pouvait discerner le visage au travers des miroirs devant lesquels elle passait car nul n'osait lui refléter son air.

Elle ne savait à quoi elle ressemblait et peinait à s'imaginer elle-même. Elle, une jeune femme toute de modestie devenue reine ? Elle, qui lorsqu'elle ne discernait pas de longues et pâles jambes sous les voiles diaphanes de sa robe, parvenait à se reconnaître entre les traits d'une biche. Ou bien étaient-ce les sabots d'un cerf ? Elle ne parvenait à le savoir. Flore, faune, cela lui était bien étranger, loin de ses intérêts premiers.

Habituellement, il n'était question que d'une cour convolant autour d'elle. Majesté, Ma Reine, Dame quelque chose ; voilà les façons dont tous s'adressaient à elle, à qui l'on venait se confier, à qui l'on venait en quête d'une solution.

Cependant cette nuit était différente. Cela devait être dû au fait que la jeune femme était loin, si loin de chez elle, dans un de ces pays au-delà, à l'est, dont elle ignorait tout de la langue. En aucun cas seule, de surcroît, dans un appartement qu'elle ne connaissait que depuis quelques heures. Tout cela, sans doute, jouait sur son mal à trouver le sommeil. Aux songes qui la hantaient.

Elle ne savait pourquoi, elle ne savait comment ; mais en elle s'était ancrée l'envie – le devoir – de quitter ce trône fait de brume, abandonner cette cour silencieuse qui l'entouraient pour sortir du palais et errer, à l'image de ces fantômes, de ces hères qui ne savaient, ne pouvait déterminer où leurs pas les menaient.

Il était question d'un pont surplombant un fleuve gelé par l'hiver, de cascades non loin devenues muettes au fil de la nuit. Alors le brouillard, pourtant déjà bien présent, s'épaissit tout autour d'elle. Elle ne voyait plus rien, rien d'autre que cette lune rouge haute dans le ciel, discernait avec peine les silhouettes amassées de chacun des côtés du pont sur lequel elle se tenait. Puis la blessure survint. Sans savoir où, pourquoi, comment ; mais en son ventre se tenait une déchirure qui tachait ses mains en retenant le sang.

Elle s'éveilla soudain, et alors l'obscurité de la chambre lui sembla oppressante, si pesante sur sa poitrine. Penser à autre chose, elle devait penser à autre chose ; mais rien ne pouvait lui faire oublier images et sensations qu'elle venait tout juste de ressentir tandis qu'elle demeurait allongée, les yeux rivés sur le plafond.

Nue, elle l'était, car c'était ainsi qu'il – cet homme, cet amoureux avec qui elle était partie en voyage – l'aimait. Elle l'était en quittant le lit pour passer un peu d'eau sur son visage fatigué de s'être levée si tôt, d'avoir fait un tel rêve, ou plutôt un tel cauchemar.

Nue, elle l'était toujours en revenant se glisser dans le lit, sous la chaleur, l'image réconfortante que pouvaient recouvrir les couvertures. Lui s'était réveillé en la sentant quitter le lit, l'entendant rejoindre la salle de bain et revenir. Alors il s'était retourné, glissé derrière elle pour l'entourer de ses bras, de sa chaleur, de son odeur. Pour l'apaiser, un peu. Calmer son cœur fou qui galopait encore sous sa poitrine.

Ce n'était qu'un rêve, se persuadait-elle tandis qu'elle chassait le sommeil, lui courait après pour qu'il lui revienne. Ce n'était qu'un rêve, et la réalité se résumait à la lumière de la cour, qui s'allumait lorsque quelqu'un s'y aventurait, perçant à travers les rideaux de la pièce, ainsi que le tic-tac régulier, provenant de la pendule, qui s'aventurait dans la chambre depuis le salon.

Tout ceci n'était qu'un rêve, se disait-elle, se persuadait-elle, tant cela n'était pas vrai, ne devait en aucun cas l'être. Mais que la blessure au ventre, celle qu'elle avait subit en ses songes, semblait réelle au point que continuait à battre en son estomac la sensation pesante d'une plaie ouverte aux lèvres de laquelle battait furieusement la douleur. Ce n'était qu'un rêve, rien qu'un rêve ; et malgré tout cela faisait écho à quelque chose de lointain, si lointain, bien plus encore que là où commençaient ses tous premiers souvenirs.

Re: [Sujet commun] Aube rouge

#27
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LUNA TOUT LE MONDE

I'm only human after all
Don't put the blame on me
Ce soir-là, Luna Tout le monde était présente, invisible dans la foule, observatrice des événements. Il ne faut pas croire que « Tout le monde » était le nom de famille de Luna. Qui porterait un nom de famille si ridicule ? Non, « Tout le monde » est un simple surnom que le narrateur a décidé d'octroyer à cette jeune fille. Car, ce soir, c'est ce qu'elle était, c'est ce qu'elle représentait. Et Luna aurait été d'accord avec ça. La foule, c'était toujours elle. Jamais elle ne s'occupait des affaires des Grands, jamais elle n'avait l'idée de faire quelque chose d'exceptionnel ou de particulièrement remarquable. Parlez-lui d'assassinat politique potentiellement profitable et extrêmement honorable, et elle partira en courant en se bouchant les oreilles. Osez évoquer devant elle l'idée d'un destin hors du commun et elle vous interrogera sur votre santé mentale.

Luna Tout le monde donc.

Ces bruits de fonds, ces exclamations et autres cris d'effroi offrant un cadre dramatique au héros de l'histoire, c'est elle qui les produisait. En partie, car des Tout le monde, il y en a beaucoup.

Luna faisait partie de la foule en second plan, de cette masse de personnes offerte en décor, dépourvue d'importance et souvent chair à canon, bloquant le héros dans son avancée par ses peurs insurmontables, le couvrant de gloire quand il se disait, tout en noblesse, qu'il fallait les sauver, ces Tout le monde.

Luna, c'était le mouton, croyant le méchant quand il lui promettait monts et merveilles, huant le gentil lorsqu'il bravait le règlement et, finalement, regardant le ciel d'un air coupable, après avoir mis au pilori un innocent, se rendant compte de son erreur in extremis grâce à un autre protagoniste, toujours plus important qu'elle.

Luna, c'était celle qui n'était pas reine. Celle qui ne deviendra jamais la grande espionne badass dont une équipe à besoin, ou la magicienne qui fera tomber la foudre et réveillera les morts. Luna ne sera jamais non plus tenante de maison close, ni même putain préférée du patriarche du quartier d'à côté. Elle ne sera pas la confidente du héros torturé, ni même la jolie fille timide et discrète dont il tombera amoureux après avoir été rembarré par la sublime et blanche héritière. Elle ne brillera pas par son intelligence, ni par sa force ou son adresse. Et si elle est jolie, c'est pour le côté esthétique de la foule appeurée, l'effroi paraissant parfois plus impactant sur un joli minois.

Luna travaillera certainement dans une boulangerie, si elle n'est pas mère au foyer, ce dernier certainement rempli de cinq ou six gosses, tous avec des destins très ordinaires. Et elle mourra, d'un cancer très certainement, sans faire pleurer plus loin que dans la chaleur de sa maison bien entretenue. Et Luna aura des vergetures. Oui, oui.

Et tout ça, il ne lui viendrait jamais à l'idée d'y penser.


Ce soir, alors, ne faisait pas exception dans la vie de Luna Tout le monde (car rien ne fera jamais exception, dans la vie de Luna Tout le monde). Elle était là, grossissant un peu la foule, ajoutant ses exclamations à celles de la masse, restant en retrait. Elle observait, assistait, subissait les événements sans même ressentir le moindre sentiment de frustration de ne rien pouvoir faire. Elle fera également partie de ces gens qui, une fois le scandale passé, n'aura plus que ça à la bouche, en parlera encore et encore, ressortant toujours les mêmes choses et faisant circuler les rumeurs les plus infondées.

Aussi, il y avait bien, ci et là, quelques personnes qui s'avançaient, qui s'approchaient de la chute que venait de faire la Reine. D'autres même étaient dans l'eau ou l'observaient depuis les étoiles. Luna Tout le monde, elle, était dans la foule. Elle était la foule. S'approcher elle aussi ? Essayer de porter secours, s'il restait une chance ? Faire quelque chose d'original ou d'exceptionnel ? Danser ? Rire ? Réagir autrement que comme la foule le ferait ?

JA-MAIS !
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