[Appel à textes] Le pas de côté


[Recueil de nouvelles] Les Natifs ont cette expression le pas de côté, pour parler des Seuils. Comme s'il existait une alternative à la ligne droite d'un quotidien préformaté. Un espoir de pouvoir un jour bifurquer et quitter ces rails qui nous entraînent à travers la grisaille.


Messagepar La Ville » 09 Fév 2017, 22:30

Les Seuils


Les Natifs ont cette expression le pas de côté, pour parler des Seuils. Comme s'il existait une alternative à la ligne droite d'un quotidien préformaté. Un espoir de pouvoir un jour bifurquer et quitter ces rails qui nous entraînent à travers la grisaille.

Image

Là où la Ville se connecte au réel s'ouvrent des Seuils. Ils ont toutes les formes possibles, imaginables. De la plus anodine, à la plus majestueuse. Certains sont éternels, comme des ancrages bien connus. D'autres ne durent qu'une nuit, que le temps d'un passage.

La Ville les ouvre. La Ville les ferme. S'offre et se dérobe à qui la cherche. Mais on oublie jamais son premier Seuil. Ce moment où il a suffit d'un pas de côté. De l'autre côté.

Dans un texte de la taille d'un RP, avec votre personnage ou une figure inventée pour l'occasion, parlez nous du passage d'un Seuil. N'importe lequel. Dans n'importe quel sens. Mais évoquez, illustrez, mettez en lumière votre interprétation de ce nouvel aspect du contexte.

Rappelez vous, il existe autant de Seuils que de personnalités. Certains sont mystiques comme une tentative de suicide. D'autres bassement matériels comme la porte d'une cave. Certains sont plus tendre que la courbure du cou d'un être aimé. Ou aussi corrosifs qu'une invocation démoniaque.
Ce qui importe ce sont les raisons de l'apparition d'un Seuil. Et la volonté qui guide à son passage. Pourquoi au lieu de rentrer vous abrutir de conneries devant la télé, vous avez choisi ce soir là de suivre la forme monolithique d'une Ville visible à travers la brume.

La Ville ne s'ouvre jamais au hasard. Elle choisit, décide. On peut chercher à la quitter et ne jamais trouver la sortie vers le réel. On peut vouloir la rallier et se cogner à des portes closes. Nul ne sait exactement qui a ses faveurs et pourquoi. Sinon que tout les gens franchissant un Seuil ont une bonne raison (parfois encore inconnue d'eux même) de le faire.

Le but est de réfléchir aux implications du nouveau contexte, d'explorer de nouveaux potentiels, de donner une large base de textes, d'idées aux différentes plumes. Et parce que la Ville aime son mystère tous vos textes devront être postés de façon anonyme en utilisant le compte Magicopolis. Vous pouvez en poster autant que vous voulez. La section reste ouverte jusqu'au Neuf mars. Nous vous demanderons ensuite de voter pour les textes qui vous auront le plus touchés et inspirés. Et les Seuils ainsi sélectionnés seront crées sous la forme de sous forums correspondants.

Règles du jeu


Anonymat : Pour garder intact le plaisir de la découverte il est obligatoire de poster en utilisant le Compte Magicopolis. Les auteurs se dévoileront dans un mois, le neuf mars. C'est donc conseillé, mais pas obligatoire, d'inventer un personnage pour l'occasion. Il est possible de poster autant de textes que vous souhaitez. Sous toutes les formes. Pensez néanmoins à leur donner un titre.

Les Seuils : J'insiste sur ce point mais il existe tout les Seuils possibles et imaginables. Ce peut être une tempête, ce peut être un baiser, une ruelle tordue ou un livre trouvé dans une bibliothèque pour ne citer que quelques exemples. Libre à vous ensuite de broder autour du passage. Du réel à la Ville. De la Ville au réel.

Pour conclure, une chose que nous répétons souvent aux chanceux présents sur la CB. C.K s'est toujours construit par associations d'idées différentes. Au tout début les factions n'existaient, elles sont nées au fil des RPs. Et le but de cet appel à texte est justement, de développer le nouveau contexte de le creuser, de diversifier ses visions et interprétation.

Mais aussi d'écrire de façon différente. Sans attendre de réponse. Juste pour le plaisir de raconter une petite histoire, de faire naître des ambiances.

On vous demande à ce que ce sujet soit uniquement destiné aux participations. Afin de ne pas se perdre, s'embrouiller. Mélanger les choses. Mais libre à vous de commenter directement dans le flood général du forum !

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Messagepar Magicopolis » 11 Fév 2017, 11:03

I’m sick of their city games


Sur le mur, un grand tableau rougeoyant évoquait, selon les patients, à certains une ville en flammes, à d’autres une fleur en gros plan, à d’autres encore un coucher de soleil sur la mer ; les plus atteints parlaient naturellement de taches de sang. La salle d’attente était déjà le début d’un diagnostic. Cela, Kingsley l’avait deviné. Il se demandait quelle aurait été sa réponse spontanée ; maintenant qu’il savait que c’était un exercice, il n’arrivait plus à en formuler. Si le docteur lui posait la question, il dirait sans doute… de l’art abstrait.

Plus jeune, il avait déjà fréquenté une clinique psychiatrique. Il en était sorti en mauvais état, mais fier d’avoir fait ce qu’il fallait pour épargner ses errances à sa famille. Et aujourd’hui, vingt ans plus tard, il recommençait. Il y avait bien une chose qu’on ne pouvait pas lui reprocher : c’était de manquer de courage. Certes, il n’était pas encore inscrit en tant que patient interné. Mais il voyait venir le jour où ce serait à nouveau une obligation. En attendant, les consultations lui faisaient déjà du bien.

Il approchait peu à peu du sujet central de ses visites. Au départ, il avait parlé, de manière évasive et presque légère, de sa petite famille qu’il adorait, de son fils malvoyant qui jouait si bien du violon et était devenu une sensation sur internet… de sa femme qui avait vaincu un cancer avec ce même courage qui les caractérisait tous. Il avait parlé de son métier, l’école militaire, l’instruction des jeunes officiers, le poste particulier qui était le sien en tant qu’aumônier, et qui consistait à relayer anonymement vers le sommet de la hiérarchie les éventuelles plaintes, notamment pour harcèlement. « Un peu comme vous, dans un sens. »

Puis, il avait glissé lentement vers les révélations un peu plus pénibles. Les petits conflits. La facture d’électricité qui dépassait vraiment les bornes. Le chagrin de sa famille, qui lui reprochait son détachement. Il était distrait, froid même parfois, avant de s'en rendre compte et de s'excuser, sincèrement, au point qu'ils s'en voulaient de le lui avoir fait remarquer. Parfois, il se demandait s’il ne lui manquait pas une case. Il avait pourtant suivi une thérapie de choc, autrefois. Il pensait qu’on lui avait tout guéri. Il avait trouvé Dieu. La dépression n’avait plus de place dans sa vie bien remplie, utile à la communauté, respectée de tous… Alors pourquoi n’arrivait-il pas à s’intéresser davantage aux siens ?

Le psychiatre lui laissait répondre seul à cette question.

Et aujourd’hui, il allait le faire. Kingsley allait lui donner la réponse. Celle dont il aurait dû parler dès sa première visite – mais c’était normal, disait le docteur, chacun emploie sa propre voie pour arriver au partage de ses peurs inconscientes ; parce que chaque inconscient a une carte différente, certaines sans routes, d’autres bien raccordées aux grands centres de décision. Kingsley songeait amèrement que son inconscient était une jungle sombre aux échos païens. Il avait tant oeuvré pour la débroussailler, pour y envoyer des missionnaires… mais la jungle avait tout dévoré.

« Je m’endors devant la télévision, tous les soirs. »

Il avait du mal à continuer. La silhouette devant la fenêtre lui tournait le dos. Kingsley détacha son col ; il avait l’impression de se trouver dans un sauna. L’atmosphère étouffante n’était qu’une création de son stress, pourtant… puisque son médecin ne semblait pas le moins du monde en être gêné. Il se reprit.

« Parfois, juste devant une chaîne cryptée qui grésille, vous savez… Peu importe. Et je me mets à rêver. Dans ces conditions, sûrement à cause des films que j’ai vu dans la soirée, je fais des rêves qui ont l’air très réels. Récurrents, mais avec une évolution cohérente, vous voyez ce que je veux dire ? Je retrouve les mêmes personnes, elles vieillissent peu à peu avec le temps, ceux qui sont nés sont toujours là, ceux qui sont morts ne reviennent pas. Comme un jeu vidéo. Mais je suis vraiment dedans. Comme si tous mes rêves étaient connectés entre eux et formaient une double vie, que je vis en parallèle de la mienne. »

« Et quand vous vous couchez dans votre lit ? »

« Alors, je ne rêve pas. »

La solution à son problème était simple : dormir dans son lit tous les soirs. C’était ce que lui réclamait sa femme. C’était ce que lui imposait son devoir de père de famille. Mais Kingsley était accro… comme autrefois, quand il lui avait fallu cette longue période d’internement pour renoncer à ces attirances malsaines qui l’entraînaient vers ses camarades du même sexe. Il avait terrassé ce premier dragon ; il comptait sur la clinique pour l’aider, une fois encore, à en terrasser un second. Mais le second semblait plus puissant encore. Le besoin d’amour était en partie satisfait par sa petite famille. Le besoin de rêve ne trouvait aucun exutoire. Ni lecture, ni randonnées, ni débats théologiques. Pour son cerveau malade – peut-être pour le cerveau de tous ses semblables - c’était une activité à part.

« Quand vous parlez de double vie… Avez-vous une famille différente, dans cet autre monde ? »

Kingsley baissa les yeux, honteux. Oui, en effet. Il avait un compagnon, d’autres enfants, d’autres voisins… Un emploi, aventureux, important, où il employait une magie sataniste, où l’on avait besoin de lui. Il était l’Anté-Kingsley. D’ailleurs, il portait un autre nom. Dans sa vie réelle, Kingsley Fleming Markham était un gentleman à l’ancienne, bon chic bon genre ; dans ces rêves impies, King Markhan était connu comme une sorte de gangster au grand coeur, sans scrupules face à ses ennemis, farouche défenseur des siens, un lion aux yeux d’or. Il s’aimait bien davantage dans cette peau, il lui fallait l’avouer.

« C’est pour ça que la facture d’électricité augmente… et c’est pour ça que j’ai du mal à me consacrer aux miens, docteur. Et ils ne comprendraient pas. Ils croiraient que je suis fou. Je le suis, probablement. »
« Mais si cet autre monde vous semble si réel, comment faites-vous pour regagner le vrai monde réel, devez-vous également vous endormir devant un téléviseur allumé ? »
« Non. Justement. Je ne sais jamais comment faire. Je ne sais jamais si je pourrai. Bon, il y a bien toujours quelqu’un pour me vendre une info… Parfois, je dois vivre des aventures incroyables, pendant des mois… Ce qui me semble des mois, je veux dire. Parfois, je suis forcé de frôler la mort pour retraverser. Mais quand je rouvre les yeux, je suis sur mon canapé, et il ne s’est jamais écoulé qu’une nuit. Ma femme se réveille, vient éteindre le poste, me fait des reproches… La pauvre. Elle a bien raison. »

Sa contrition était évidente. Son débit haché dénotait qu’un autre aurait pleuré. Depuis son dernier passage en clinique, il ne pleurait plus. Dans ses rêves, il était capable de pleurer ; c’était peut-être ce qui lui avait paru le plus magique à sa première traversée. Il releva vers le médecin, qui revenait dans sa direction, un visage perdu entre confiance aveugle et angoisse abjecte.

« Le pire, c’est que tout peut très bien sembler normal dans cette ville imaginaire, pendant de longs moments, au point que je commence à oublier où se situe le réel et où se situe le rêve. Et soudain, quelque chose me rappelle où je suis. Vous ne pouvez pas imaginer comme je souffre, à ce moment-là, docteur… et le pire, c’est que je souffre parce que je me dis : Il va falloir rentrer. »

Le psychiatre le regardait à présent, ou plutôt le couvait de ce regard d’oiseau de proie, assorti d’un sourire purement professionnel, qui avait d’abord légèrement inquiété Kingsley, puis avait fini par lui plaire. C’était un homme froid, mais calme, sûr de lui, charismatique ; il aurait pu faire un officier convenable, dans une arme qui n’aurait pas nécessité trop d’investissement physique. Sa maigreur, et la légère négligence que souffrait parfois sa coupe de cheveux, n’était pas sans lui rappeler l’état dans lequel s’était retrouvée sa femme au plus fort de son cancer. Kingsley n’avait pas osé lui poser de questions à ce sujet. Il essayait de ne pas trop le fixer ; mais l’homme y semblait habitué. S’il y avait bien une chose que l’aumônier souhaitait éviter, c’était qu’on lui prête à nouveau cette malsaine fascination pour un autre homme qu’il avait si efficacement enfouie au plus profond de son être.

Il était hypnotisé par ce regard asymétrique, c’était tout. Rien de sexuel là-dedans. Il aurait aussi bien pu être hypnotisé par une sculpture antique.

« Et ma famille me manque… C’est comme si je l’avais déjà abandonnée, même quand je suis avec eux... » Un sanglot sec secoua la silhouette musclée de l’aumônier militaire. « Je perds la notion du temps… Je ne me rappelle plus nettement ce que j’ai fait avant de venir ici. Je crois que j’ai accompagné mon fils à un concert… Qu’est-ce qu’il a joué ? Je ne sais plus. »
Il allait réclamer d’être placé en désintoxication, quand la voix grave et patiente du praticien s’éleva ; aussitôt, saisi d’une discipline absolue, Kingsley se tut. Cette voix était la voix de Dieu, transmise par un simple mortel, mais venue lui révéler son destin.
« Un soir, proposez-leur de vous imiter. S’ils peuvent traverser avec vous, la communication sera ensuite plus facile ainsi. »
La peur serra le coeur du patient. Exposer ceux qu’il aimait le plus au monde à cette influence très certainement satanique ? Et cette ville imaginaire était pleine de dangers incompréhensibles ! Deux innocents, deux anges comme son fils et sa femme ? Leur faire voir quelle vie il menait dans ce bouge de damnation ? Non, il ne pourrait jamais ! Sous l’effet de ce malaise profond, il se souvint d’un autre sujet qu’il s’était promis d’aborder. Sujet encore plus difficile que les précédents. Mais maintenant qu’il était dans le vif du sujet… Il tenait à ce que cette consultation soit réellement constructive.

« Docteur, il y a une chose qui me terrifie. Que ça devienne une routine. Que je n’éprouve plus cette excitation qui s’empare de moi quand je change de monde. C’est ce que j’ai de plus précieux dans ma vie… même si c’est mal. »
« Ne vous en faites pas pour ça. »
Un instant, la main du psychiatre se posa sur l’épaule de Kingsley. Celui-ci fondit en larmes. Il resta un long moment le visage dans les mains, puis s’étonna du silence qui s’était fait autour de lui ; silence à peine meublé d’un léger… grésillement… Lorsqu’il écarta ses mains, son visage était parfaitement sec. Il était installé sur son canapé, dans son salon, face au téléviseur qui émettait une onde lumineuse continue, presque aussi réconfortante que la lueur d’un feu de camp.

Au-dessus de l’objet électrique, la photo de son enfance en tenue de scout lui souriait, d’un air d’encouragement, bras-dessus, bras-dessous avec son meilleur ami d'alors... qui s'était donné la mort six ans plus tard. Il n'avait pas pu assister aux obsèques. Il était en clinique à ce moment-là.

Ce soir, il le ferait. Ce psychiatre avait raison. King ne pouvait plus vivre ainsi.
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Messagepar Magicopolis » 11 Fév 2017, 16:21

Mirages


On venait de faire l'amour et elle s'était pelotonnée sur mon torse. Tellement frêle, tellement belle, avec ses cheveux, qui la vêtissaient de lumière. Qu'importe cette tempête qui autour de nous soulevait des vagues de poussière à la surface du désert, s'écrasait en grêle, en averse, sur la carapace métallique de mon avion pour toujours immobilisé. J'écoutais le vent souffler, tourbillonner, presque il hurlait. Je la regardais. Mon apparition, ma grande princesse, tombée du ciel, si belle, si légère, qu'à tout moment en la serrant dans mes bras je craignais qu'une bourrasque ne la défasse, ne la délite, ne l'emporte.

"-Tu sais le Dragon. D'où je viens, on dit qu'il ne dort jamais. Qu'il ne fait que retenir son souffle." Si seulement à l'époque j'avais prêté attention à ses paroles, à la pudique tristesse de sa frayeur. Mais non, j'étais jeune, amoureux, tellement confiant en mes certitudes. Et ce Dragon dont elle parlait souvent, je n'y croyais pas. Je m'en moquais un peu. Les Dragons ne sont pas réels. C'est ce qu'on apprend dans nos écoles désenchantées. Elle insistait pourtant, refusait le sommeil, tremblait en dépit de la chaleur de nos corps nus. Moi je trouvais la tempête agréable. J'aimais ce douillet cocon d'acier que représentait la carlingue de mon avion. Comme si l'extérieur n'existait pas. Juste nous, notre amour et ce monde que le vent faisait rugir. Ivre de cette confiance que seul le bonheur procure je m'endormis, le nez enfoui dans la touffeur poudrée de ses cheveux.

Au matin pourtant, lorsque je m’éveillais elle était partie. Enfuie en me laissant seul, m'extirper du cocon de mes rêves fracassés, pour contempler l'immensité infinie, tellement vide et silencieuse de ce grand désert. La première chose qu'on vous apprend à l'Ecole de l'air c'est à ne jamais quitter le lieu d'un crash, afin de faciliter l'arrivée des secours. Pourtant au mépris de toute prudence, sans même penser à la soif, ou à ces vénéneux serpents dont les écailles électriques crépitaient parfois dans le sable, entre mes bottes, je partis à la suite de ses pas.

Sous l'azure étincelant de chaleur, l'empreinte de ses petits pieds nus, s'écoulait comme un ruisselet qu'à tout moment le sable, la moindre bourrasque, pourrait dessécher. Je marchais. Je repensais à notre rencontre. A ce mirage surgi des sables comme par enchantement, dans mon dos, alors qu'épuisé, les lèvres crevassées de poussière de roche j'essayais vainement de retaper mon avion planté dans une dune. La clé à molette m'en était tombée des mains. Rien. Personne à perte de vue. Pas une Ville, pas un seul campement. Le désert comme un vaste océan qui roulait loin, très loin au delà de l'horizon. Je connaissais ma géographie comme tout bon pilote. Je savais que cet endroit où le destin m'avait crashé suite à une panne moteur, n'était qu'un royaume de chaleur où rien ne survivait, où rien ne vivait.

Et elle pourtant elle se dressait là. Pâle et tremblotante, ses vêtements en lambeaux, ses longs cheveux dansant comme des rayons de lumière à travers la poussière. Comment était elle arrivée là ? Je n'avais entendu aucun avion passer dans le ciel depuis des jours. De plus ma radio étant en panne, je n'avais pas encore eu l'occasion de contacter les secours. Cela paraissait surréaliste, tellement irréel. Je repensais à ces mirages que la soif peut causer. A ce professeur qui nous racontait, avoir un soir aperçu les lumières d'une Ville danser dans les bourrasques d'une tempête de chaleur. Mais j'étais cartésien, jeune et rigoureux, discipliné comme tout bon pilote. Et pour moi, ces fameuses "lueurs" avaient surement été provoquées par l'échauffement électriques de milliards de particules de sable frottant les unes contre les autres. Physique élémentaire, rien de plus.

"-C'est à cause du Dragon. Il a tué toute ma famille et j'ai du m'enfuir." Et lorsque je lui demandais comment elle était arrivée jusqu'à moi, au milieu de ce grand nul part, elle me répondit simplement, en regardant tout autour d'elle, farouche craintive comme une gazelle, de peur peut être qu'un Dragon surgisse des sables pour la dévorer. "-J'ai marché. Depuis la Ville". D'accord en marchant. A travers des milliers de kilomètres d'un désert si vaste que même les avions peinaient à la traverser... Et Elle était loin cette Ville que personne n'avait jamais survolé, qu'aucune carte ne mentionnait ? "- Juste de l'autre côté." Cette fille était délicieusement folle. Mais elle était belle. Si belle, cette apparition, mon mirage, que je lui pardonnais ses lubies. Je crois que je l'aimais déjà.

Maintenant elle est morte. J'ai retrouvé son cadavre au bout de la piste d'empreinte, allongé à l'ombre d'une dune, comme si elle se reposait. Juste ces deux petits trous à la cheville. Là où le serpent l'a mordu. Je me suis agenouillé à ses côtés, j'ai dégagé de son front quelques mèches que le vent menaçait de dissoudre et d'emporter aux quatre horizons. J'ai fermé ses paupières sur l'infini de son regard. De grands yeux clairs, si limpide, que les croiser avait suffit à me maintenir en vie, et à me faire oublier ma soif dévorante. Si seulement j'avais su l'écouter, la rassurer, au lieu de me moquer de ses peurs. Lui dire que pour elle j'aurais été prêt à défier tout les Dragons du monde. Mais je m'étais moqué, j'avais balayé ses certitudes, ses frayeurs de quelques théories hautaines. Mon mépris l'avait poussé à la fuite. Et son Dragon l'avait rattrapée.

Ainsi me trouvèrent les secours. Des jours que je me tenais là, à veiller ce tout petit creux de sable, là où son corps s'était posé, avait reposé avant que le vent ne le dissolve doucement, cheveux après cheveux. On m'a ramené, soigné. J'ai même été décoré, je suis passé aux informations. "-Alors l'aventurier, racontez nous, comment avez vous survécu neuf jours dans le désert sans une seule goutte d'eau." J'ai bu. J'ai bu à la source de ses lèvres, je me suis baigné dans ses yeux. Le soir on s'asseyait face à un feu d'essence, et on écoutait le ressac du vent soulever l'écume du désert. Elle me parlait de cette Ville dont les lumières électriques dansent derrière le voile des mirages. Je l'écoutais. Je la serrais dans mes bras et la caresse de ses cheveux gorgés de simoun me chatouillait les paupières.

J'étais sauvé. J'étais rentré. Mais je n'étais pas vraiment revenu.

Si tu trouves ces mots lecteur, c'est que je suis reparti. A cause de ce filin de poussière, déposé dans le ciel par une commette à la chevelure dorée. Il me montre la voie, à travers le désert. Je le sais maintenant, dans la Ville de l'autre côté, le Dragon existe et dévore les princesses. Et je vais le chasser pour les beaux yeux d'une fille un peu folle dont les grands yeux limpides, couvaient des étoiles. Anton, chevalier servant de l'Opale. Ca sonne bien, vous ne trouvez pas ?
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Messagepar Magicopolis » 12 Fév 2017, 22:32

Rosebud

« Tu sais papa, aujourd’hui, j’ai rencontré un vieux monsieur très bizarre. Il avait l’air vraiment malade. Il avait des veines noires partout sur la figure, et il sentait mauvais, comme quand on fait du feu dans la cheminée. Et il avait un nom bizarre, Babelias ou Ravelias… Un nom inventé, sûrement.

J’étais au terrain vague, je cherchais des poupées cassées pour les réparer. Tu sais, j’en ai fait une belle la semaine dernière, je lui ai même trouvé des yeux. J’ai vu qu’il cherchait quelque chose aussi, alors je lui ai demandé si il voulait que je l’aide un peu. Il avait des beaux habits, peut-être qu’il aurait pu me donner une petite pièce. Un grand manteau rouge tout brillant, tout mouillé. Il était peut-être tombé dans la rivière ?

Il ne m’a pas entendu, au début. J’ai pensé qu’il était sourd. Il ramassait tout ce qui était en verre… Les phares de voiture, les bouteilles… Il les secouait près de son oreille – alors je me suis dit qu’il n’était pas sourd. J’avais un œil de poupée, je suis allée près de lui et je l’ai levé très haut. Il était vraiment très grand, encore plus grand que toi !

Il m’a dit merci, mais que c’était trop petit. Il a quand même secoué l’oeil près de son oreille. L’oeil près de son oreille… c’est rigolo, hein papa ? Et puis il l’a jeté par terre, très fort. Il l’a cassé, ce gros méchant. J’ai pleuré et je lui ai donné des coups de poing. Alors il a mis un genou par terre, et il m’a expliqué pourquoi il avait fait ça. Je suis comme toi, tu sais papa. Quand on m’explique, je comprends bien, mais sinon, c’est normal que je m’énerve !

Quand il était petit comme moi, il a fait quelque chose de très mal, et il a été puni. On lui a donné une… madi… mali… dicton. Enfin, une maladie qui l’a rendu très moche et qui lui a fait très mal. Petit à petit, il se fait manger par l’intérieur, par ces grosses veines noires sous sa peau – et quand on les voit de tout près, elles bougent un petit peu, c’est dégoûtant ! Il pensait qu’il allait mourir, et il est devenu très méchant. Tout le monde devient très méchant avant de mourir, papa ? Attends, je raconte la suite.

Et un jour, par hasard, il est venu sur ce terrain vague, près de chez nous. Il a vu une bouteille avec quelque chose dedans, comme un message. Il a secoué pour le faire sortir. Ça a fait un bruit bizarre, un bruit de verre, tellement aigu qu’il a dû fermer les yeux. Moi non plus, je ne comprends pas comment ça marche. Il a rouvert les yeux, et il était ailleurs. Dans un champ très joli, avec des fleurs, un petit chemin blanc, et sur la colline une petite maison toute mignonne, comme dans mes livres, il a dit. Il a oublié la bouteille, et le message, il n'a jamais su ce qui était écrit dedans.

Enfin, il est monté à la petite maison pour demander son chemin, parce qu’il avait une grosse guerre à faire, très importante, et il ne pouvait pas rester là, ses amis avaient besoin de ses pouvoirs pour tout casser. Dans la maison, il y avait une jolie dame qui n’a rien compris à son histoire, mais elle s’est bien occupée de lui. Il est tombé amoureux d’elle, et il est resté là. Et petit à petit, il a perdu tous ses pouvoirs, et aussi, la malédiction a disparu. Il est redevenu tout beau. Il a dit : il a vu quelle tête il avait. Depuis qu’il était petit, il ne pouvait plus se voir bien dans le miroir, tu sais, avec ses grosses veines moches…

Il s’est marié avec la dame, et ils voulaient avoir des enfants, comme toi quoi ! Et finalement, un jour qu’il grimpait sur une montagne avec ses bêtes, il a traversé un nuage. Il a entendu ce bruit moche qui lui faisait plisser les yeux, et il a cru que c’étaient les cloches. Mais d’un seul coup, il était tout seul, ses bêtes n’étaient plus là, et quand la fumée est partie, il était ici à nouveau. Dans notre terrain vague. Il y avait des gens à côté qui faisaient un feu derrière les ordures pour manger. Il était devenu tellement gentil qu’ils lui ont cassé la figure.

Et puis, il est revenu souvent, il a essayé de retrouver le passage, mais il n’a jamais réussi. Il a vieilli à toute vitesse. Il est redevenu très malade. Ses amis l’ont reconnu, mais ils l’ont traité de traître. Il pensait tout le temps à l’enfant qui était peut-être né dans la petite maison. Le pauvre, il me faisait de la peine, et puis il toussait, ça n’allait vraiment pas bien. Il s’est remis à casser des trucs en verre, et puis il s’est essoufflé, et il s’est couché par terre. Je suis restée près de lui un petit moment. Mais je m’ennuyais un peu, comme il ne disait plus rien.

Finalement, je suis allée à la maison et j’ai pris, tu sais, la boule à neige que je t’ai offerte pour ton anniversaire. C’est là que je l’avais trouvée. Je la lui ai rapportée et je l’ai secouée près de son oreille, pour le consoler. Et puis, il y avait beaucoup de brouillard d’un seul coup et j’avais un peu peur, alors je suis vite rentrée à la maison. J’avais peur qu’il m’arrive la même chose qu’à lui. »

« N’aie pas peur, ma chérie. Je serais allé te chercher, où que tu sois. »
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Messagepar Magicopolis » 13 Fév 2017, 09:38

Notre destination aurait dû être en vue depuis longtemps déjà. Ce minuscule point presque introuvable sur la carte que j'étendais en vain sur mes genoux semblait me narguer. Juste assez de terrain plat pour faire atterrir un avion et le faire repartir, mais pas assez pour le repérer à travers cette foutue couche de nuages. Ils s'épaississaient depuis déjà quelques heures et nous avions beau tourner en rond au dessus de ce qui devait être une petite île, nous étions incapable de la repérer... Et impossible de descendre trop bas, sous peine de ne pas pouvoir remonter. Pas question de laisser tomber, la vie des survivants du crash en dépendaient.

Cependant, Fred commençait à s'impatienter. Même si je comprenais sa frustration, je fis mon possible pour le calmer : après tout, la deuxième équipe de recherche était là pour nous récupérer en cas de problème. Il n'y avait pas de raison de s'inquiéter. Même si l'absence de réponse de la part du second coucou lancé sur les traces du site commençait à sérieusement m'angoisser : si le contact radio avait été rompu... Mais non. Ce devait simplement être des interférences.

Pour passer le temps, je laissais le manche à Fred pendant quelques minutes... De toute façon, il n'y avait pas de manœuvre très complexe à effectuer, il s'agissait juste de rester dans la même zone. J'en profitai pour jeter un regard par le hublot à ma gauche... Peine perdue. Le brouillard semblait avoir engloutit le bleu du ciel en même temps que notre appareil. J'avais presque l'impression d'être dans un sous marin, plongée dans une mer grise et épaisse, où semblaient parfois bouger des ombres impalpables. En plissant les yeux, j’eus le sentiment que les nuages épais se contorsionnaient comme de gigantesques reptiles, prenant des airs de masse grouillante.

Mais je n’eus pas le loisir de contempler les murs qui se refermaient lentement sur nous plus longtemps.

Fred poussa un cri bref et le temps que je me retourne pour apercevoir la cause de cette réaction soudaine, le choc m'avait déjà coupé le souffle. La douleur fusa instantanément dans mon thorax. Plusieurs côtes brisées. Le craquement épouvantable de la carlingue déchirée. Le bris de verre soudain à ma droite. Puis le contrecoup du choc, balançant mon crâne contre le dossier de mon fauteuil.
Je ne sais pas combien de temps je suis restée inconsciente. Mais quand j'ai rouvert les yeux, j'ai cru me trouver dans un rêve. A travers le pare-brise à demi fracturé, je voyais de hautes formes sombres et distordues, comme… Des immeubles ? L’appareil était immobile. Encastré dans la façade d’un bâtiment en ruine... Impossible.

Malgré les difficultés que j'éprouvais à me sortir de la mélasse de l'inconscience, déjà mon esprit m'envoyait des signaux d'alarmes. Nous nous trouvions à 1.000 pieds d'altitude. Une chute jusqu'au sol était impensable... Déjà parce que nous aurions du piquer du nez bien avant. Ensuite parce que l'avion serait tombé plus verticalement. Et enfin... Parce qu'il n'y avait aucune chance de tomber sur une terre ! Encore moins... Au milieu de ce qui semblait être… Une ville.

Je redressai péniblement ma tête, sentant l'univers tourner autour de moi et la nausée me monter au nez. Ma main chercha à tâtons et avec succès la boucle de ma ceinture pour la détacher, me permettant ainsi de me pencher en avant pour rendre une bile amère. Mes côtes brisées me faisaient un mal de chien mais je ne pouvais pas contrôler les spasmes de mon estomac malmené, aussi laissais je les larmes couler le long de mes joues presque en silence.

Lorsque la brûlure dans mon abdomen se fut calmée, je me redressais... Et mon regard croisa celui de Fred. Ou du moins ce qu'il en restait.

Une barre de métal de l'épaisseur d'un tronc avait transpercé la vitre du pare-brise du côté droit. Une vis de la longueur d'un bras s'était enfoncée dans l'orbite de mon navigateur jusqu'à percer le cuir du siège. Les différents fluides avaient apparemment eu du temps pour s'épancher sur le l’appui-tête, car à présent leurs couleurs douteuses semblaient y être incrustées. L'expression déformée de terreur de mon coéquipier était à glacer le sang... Fixant droit devant lui de son dernier œil et la mâchoire figée par la rigidité cadavérique.

Je me détournais de ce macabre spectacle, réprimant un nouveau spasme et attrapant la poignée de la portière, qui s'ouvrit sans résistance. Appuyant de tout mon poids sur celle ci à cause de la faiblesse de mes muscles endormis, je manquais de chuter sur une autre de ces armes meurtrières. Heureusement, restant accrochée à la structure de métal, je parvins à poser mes pieds sur le béton plat de l’étage auquel nous avions maladroitement atterri.

Lorsque je relevai les yeux vers le lointain, je ne pu que sentir mon cœur se serrer. L’avion que nous cherchions était en contrebas. Transpercé de part en part par une poutrelle d’acier, il tanguait pathétiquement comme un jouet d’enfant laissé en équilibre instable sur le bord d’une étagère. Je levais les yeux vers l’horizon. Une monstrueuse ville se formait au loin, accumulation de sombres bâtiments qui semblaient contempler mon absurde situation, surmontée de cette créature nuageuse qui m’avait avalée toute entière. Je contemplai longtemps ce spectacle depuis mon perchoir. Assise au bord du gouffre, les pieds battant l’air. Des larmes d’incompréhension ruisselant sur mes joues. J’irai là bas. Trouver de l’aide. Bientôt.

Mais pas maintenant. J’avais trop mal. Trop peur de ce dragon endormi, aux épines de béton et au souffle s’accumulant en un cyclone paresseux. Écrasée par ce cauchemar dont je ne semblait pas me réveiller.
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Messagepar Magicopolis » 13 Fév 2017, 09:48

La seringue s’enfonce à travers ma peau tendre. Déverse son poison. Je ferme les yeux.

Me laisser porter par le courant, dans cette rivière de sang, dans cette rivière de lave qui brûle ma peau et mon corps à petit feu, qui me réduit à néant. Simplement me laisser aller sans plus résister et sentir la morsure de la chaleur, comme les bras d'une mère qui m'enlace pour la première et dernière fois. Mes yeux s'ouvrent sur un océan de rouge qui a le goût de métal rouillé, qui crisse entre mes dents et vrille mes oreilles, mes yeux s'ouvrent et se referment aussitôt car mon reflet tremble dans le liquide trouble.

Je m'attendais à ce que la vie s'efface et s'échappe par mes poumons en un filet d'air brûlant, mais au contraire, j'ai l'impression qu'elle se concentre comme une sphère autour de mon plexus solaire. Je ne résiste pas, pas vraiment, mais mon corps le fait à ma place, il survit sans mon accord et la rage est froide au creux de mon torse. Ma main se saisit de mes cheveux et mon poing frappe mon visage mais pourtant je n'ai pas mal.

Le sol sous mes pieds est froid comme le marbre et cette sensation remonte le long de mes jambes faibles qui peinent à me porter. Ma peau s'enroule autour de moi comme un cocon et j'ai envie de m'endormir sur le sol froid, mais la douleur dans les os de mes pieds me tient debout, me tient éveillée. Seule la présence de mes nerfs me permet de rester debout. De ne pas tomber. Parce que je sais, je sens, que si je tombe, je traverserai mon ombre et je ne pourrai jamais en ressortir. Même si j'ai envie de tomber. De sentir la gravité prendre possession de mon être fragile et de sentir mon sang blanchir dans mes veines alors que le sol se rapproche, alors que l'ombre noire, passage vers un autre monde, me nargue de sa couleur infinie.

Mais je ne tombe pas, je reste droit, je m'empêche de vaciller, je prends mon courage à deux mains pour lui tordre le cou à cet enculé qui me maintient en vie. Mais il est solide et s'accroche à moi comme une sangsue obstinée qui me vide de toute énergie et il sourit de toutes ses bouches sans même me regarder.

J'ai envie de lui arracher les yeux, mais quand mes ongles raclent sa cornée je hurle de douleur car c'est mon œil qui saigne, et je me plie en deux au dessus du vide et je couvre mon regard pour ne pas voir l'ombre qui m'attend et qui m'invite. Le courage pourtant tombe sur mon dos et mes épaules, pèse de tout son poids et susurre à mon oreille en la déchiquetant de ses crocs acérés. Je ne sais pas ce qu'il dit mais c'est si beau que des larmes se mêlent au sang et que je bascule en avant.

La chute est infime, légère, agréable presque, cet instant suspendu dans le temps où je rouvre les yeux et où je regarde le plafond d'où l'écran me fixe de son air moqueur tandis que défilent sur son visage des mots qui n'ont pas de sens. L'instant suspendu toutefois ne dure pas si longtemps, et mon dos heurte bientôt le mien, penché, plié, prêt à m’accueillir entre deux vertèbres saillant sous la peau nue et tendue. Je m'y accroche et commence à grimper le long de mon corps, je me tient de toute la force de mes bras aux muscles déjà tordus par la douleur, je m'agrippe aux omoplates et bondit sur mon épaule.

Mon cou est ravagé de marques de cordes rouges, qui suintent de sang, mais les cordes ne sont plus là. Je regarde mon visage et mes yeux se plongent dans mon regard et je vois l'ombre au creux de mes pupilles, qui me fixe et m'appelle à nouveau. Mais cette fois je sais.
Je regarde vers le bas, vers l'immensité blanche qui m'attend, et je me laisse tomber, les bras en croix, comme pour m'envoler. Mais je ne suis pas un oiseau.

La chute est rude. Elle coupe le souffle. J’étais assis sur une chaise mais à présent je suis étalé sur une rue pavée. Mes yeux s’ouvrent. La lumière les brûlent. J’entends la seringue tomber de mon bras et se briser sur le sol inégal. La lampe-torche braquée sur mon visage s’éteint. Je ne vois rien. Une paire de bras m’agrippe, me soulève. Me porte jusqu’au trottoir. Je sens enfin la pluie qui tombe sur mon visage engourdi. Elle est tiède. Et rouge. Un hoquet agite mon thorax. Je ris comme un dément. Est ce ça l’enfer ?

La haute silhouette s’assoit à mes côtés et soupire.

Gamin, si on m’offrait l’Enfer et cette Ville, je revendrai la Ville au prix du terrain pour aller vivre en Enfer.
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Messagepar Magicopolis » 13 Fév 2017, 10:39

Certains de lointaines planètes


Quand elle est sur scène, elle est heureuse.

Que son public l’acclame ou la hue, elle joue avec lui, comme un marin sur la houle. Le rideau s’ouvre, et les visages apparaissent, ils l'émerveillent comme elle les émerveille : les fous, les autres artistes, les curieux malsains, les rois de ce monde, les nécromanciens qui s’ennuient, les bandits en quête d’un mauvais coup. Et les gens bon chic bon genre, qu’elle pourrait presque croiser ailleurs dans l’univers, sauf quelques petits détails qui ne se trouvent qu’à Magicopolis.

Elle est humoriste. Mais elle a plus d’une corde à son arc : elle danse, virevolte, illusionne, pyrotechnise, étincelle. Quand elle est sur scène, elle est magique. Au fil du spectacle, les blagues qui lui venaient au début spontanément sont remplacées par des arabesques créatrices : c’est un véritable oiseau qui est sorti de sa manche, l’autre soir. On jette la monnaie sur les planches, elle ramasse en s’inclinant profondément – en tournant le dos à la salle, cela dit, exhibant son pantalon de clown qui bâille sur ses fesses rebondies, pour le plus grand bonheur de la salle. Elle remplit ses grandes poches. Si elle ne le faisait pas, sa soirée serait perdue, et puis sa façon de le faire est le clou du spectacle.

Elle est épuisée. Il faut en terminer. La salle crie comme une fosse aux fauves. Elle résiste à l’envie de plonger dans cette foule, de s’y mêler, de s’y fondre. Elle y aurait sa place, elle le sait… comme elle a sa place ailleurs. Son salut tient sur cinq mots : « Vous êtes mes monstres préférés. » Son visage rayonne, illuminé d’une bonne fatigue nerveuse qui fait briller ses yeux. Elle se remplit les regards de physionomies adorées, d’habitués, de nouveaux. Ils sont tous magnifiques. Puis le rideau retombe. Elle ne guette pas par les fentes, à quoi bon ? Elle sait que c’est fini.

Elle savoure un peu le silence, affalée sur la chaise qui fait partie de ses accessoires de scène, puis elle se lève et marche vers les coulisses. Elle ignore à quel moment cela se produit, mais elle pense que c’est à l’instant même où les rideaux se ferment ; peut-être est-ce au troisième pas, au cinquième, ou quand elle pose sa main sur la poignée du vestiaire… Mais quand elle l’ouvre, elle ne voit que son machiniste, affalé avec une bière à côté de la radio qui égrène des couplets kitsch, le regard perdu dans le vide. "Alors ? C’était comment ?" Cet homme, c’est la personnification de la routine quotidienne. Elle sourit, l’embrasse sur la joue, et vide ses poches.

Ils sont quand même bizarre, les gens, à payer avec cette monnaie qu’on est obligés de vendre au prix de l’or. Ça met du beurre dans les épinards, d’accord, mais c’est quand même compliqué. On dirait qu’ils font partie d’une société secrète... En l’écoutant râler, elle se dit que oui, elle pourrait les surnommer comme ça. "La Société Secrète." Quand elle n’est plus sur scène, elle s’affale, paresseuse et vile comme on se représente tous ceux de sa tribu, et tend la main vers la bouteille de bière. Demain, elle ira prier pour tous ces miracles. Elle sourira aux passants désœuvrés qui la sifflent vulgairement dans la rue. Elle sourira au chat maigre qui se frottera contre ses jambes. Elle sourira à l’avion qui remporte les touristes pleins aux as vers leur paradis lointain.

Elle ira saluer ses copines, devant l'usine, au salon de coiffure, au tournant du boulevard. Une telle pleurera sur son épaule parce qu'un garçon n'a pas été gentil. Une autre lui montrera le petit oiseau qu'elle s'est acheté à la foire pour une fraction de sa paye, et qui enjolive maintenant son existence. Une autre lui confiera qu'elle est enceinte. Elle promettra de coudre quelque chose, de préparer un gâteau. Elle ira chez le médecin, parce que sa dent lui fait encore mal. Elle croisera un vieil ami qui revient du service militaire ; il lui dira que c'était terrible, mais qu'il ne peut pas lui en parler, et ils coucheront ensemble. Il lui demandera, au matin, si elle se produit toujours sur scène, si elle n'a pas envie de se trouver un vrai métier, avant d'être trop vieille pour ça.

Elle ne repensera pas une fois aux gens de la Société Secrète. Elle préparera son prochain spectacle en fredonnant, en jouant avec ses poupées de chiffon, usées depuis le temps qu'elle les secoue en tous sens. Sur une plage ou dans un arbre, sur une muraille ou au fond d'un bar. Elle regardera autour d'elle de ses grands yeux avides et sombres, en profitant de chaque détail qui vit un bref instant devant elle : chaque moucheron, chaque petit caillou est sur scène, elle le sait. Et chaque artiste qui se fatigue de bon cœur mérite quelques applaudissements, quelque attention. Elle aimerait écrire un livre là-dessus, et le vendre à la grande ville.

Quand elle est sur scène, quand le rideau s'ouvre, elle change de monde. C’est son secret. A sa mort, elle l’emportera. Ils n’ont qu’à monter sur scène à leur tour, dit-elle toujours, et ils verront bien.
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Messagepar Magicopolis » 13 Fév 2017, 17:20

Just Married


Hélène vient tout juste de l'achever et elle est plus que jamais satisfaite de son travail. Elle souffle sur le fruit de son œuvre pour le débarrasser des bouts de fils qui traîneraient encore dans la dentelle. L'ouvrage est magnifique. Les points sont d'une finesse incomparable, le tissu tombe avec une élégance sans pareil en une cascade immaculée, aussi légère qu'un nuage. Les nuances discrètes de bleu qui habillent la mousseline donnent l'impression qu'elle reflète un ciel clair et lumineux, comme si elle était faite d'un cristal ciselé à la perfection. Hélène passe avec tendresse ses doigts le long du corset qui tient le tout en place, d'une teinte tirant vers le gris perle, lacé avec un motif si complexe qu'il semble tout droit sorti de l'esprit obsessionnel d'une veuve noire virtuose, tendu par des baleines d'acier qui maintiennent solidement la droiture du fourreau. Un galon brillant de la même nuance que le corset borde joliment le bustier ivoirin dont les fronces habillent sobrement la poitrine de la mariée.

Celle-ci est muette d'admiration devant le chef-d’œuvre réalisé par Hélène, qui s'applique à présent à apposer quelques retouches à la jupe évasée pour l'ajuster parfaitement à la taille de son modèle, jouant de ses épingles comme un peintre de ses pinceaux, sa toile s'épanouissant dans toutes sa splendeur devant son regard émerveillé. Elle est parfaite à présent, soulignant avec délicatesse les courbes discrètes du corps de sa bien-aimée. Hélène se redresse et applique un baiser tendre sur les lèvres de sa fiancée, avant de lui adresser un sourire malicieux

Je sais bien qu'on ne doit pas voir la mariée avant son entrée dans l'église, mais j'imagine que la coudre les yeux fermés aurait été bien plus hasardeux...

La couturière prend sa future femme dans ses bras, la serrant contre son cœur avec un soupir de contentement, en profitant pour jeter un œil aux coutures invisibles qu'elle a pratiquées dans le dos, d'un fil se confondant avec la matière. L'illusion est presque parfaite et seul son œil avisé et entraîné parvient à déceler l'artifice, ce qui lui arrache un sourire : comme un tour de magicien, il faut que le truc soit bien dissimulé pour éviter que la représentation ne s'effondre. L'avantage, c'est qu'un magicien perd sa fascination pour les numéros une fois qu'il en connaît les astuces... Mais qu'Hélène n'est jamais lassée de ce sentiment de complétion qui ravit son cœur à chaque fois. C'est comme un renouveau, une renaissance, lorsqu'elle voit sa bien-aimée parée comme une reine, souveraine de son âme, impératrice de ses regards, ambassadrice de son art, pharaonne de ses pyramides dentelées.

Hélène, abandonnant un instant ses pensées lyriques, s'éloigne de son modèle qui restait sagement immobile pour ne pas déranger les derniers ajustements et contemple une dernière fois le visage de sa muse. Sa peau pâle et plus douce encore que la soie sur lesquelles ses mains rêvent de danser, ses lèvres dessinées d'un trait de rouge qui lui donne un air de poupée et étirées en un éternel sourire attendri, ses yeux opalescents aux nuances de jade qui capturent le regard de l'artiste comme le feraient ceux d'un portrait immuable dans sa beauté immortelle. La robe est parfaitement ajustée, cousue, comme le font les plus grands, à même le mannequin afin de faire honneur au corps qu'elle habille, jusqu'à ce que la femme et sa parure sois inséparables. Pour achever son œuvre, Hélène glisse alors dans le chignon d'ébène de sa fiancée un peigne en ivoire, duquel un voile délicat se rabat devant ce visage adoré. Elle est enfin prête.

La cousette, dans son costume solennel légèrement élimé par le temps et l'usage, prend entre ses doigts la main fraîche de sa promise. Une sensation désagréable dérange cependant cette parenthèse attendrie. Ouvrant la paume, Hélène constate qu'un fil dépasse du poignet. Elle soupire et s'agenouille devant la manche fautive. Elle tire légèrement sur les points et tranche l'odieux inquisiteur qui trahit la perfection de son œuvre, pestant contre la mauvaise qualité du matériel d’un ton presque blagueur.

La robe est achevée, la mariée également. Hélène sait qu’il est temps à présent de passer devant l’autel, de traverser l’arche de l’église afin de lier leurs destins à jamais. Son cœur bat la chamade sous son costume froissé qu’elle tente de lisser du plat de la main. Elle se prend à souhaiter un instant que celui de son aimée puisse répondre à ces battements effrénés, avant de soupirer. C’est le prix à payer pour un amour sans borne, éternel, pur.

Elle soulève sans effort sa bien aimée, qui, une fois allégée de ses organes et remplie de ouate, était comme un pantin entre ses mains d‘artiste, et l’emmène avec elle jusqu’à la porte de son atelier. Celle ci s’ouvre, dévoilant un quartier en ruine, ravagé par les tags et les incendies de poubelles, abandonné par même les plus pauvres populations. L’atelier n’y échappe pas, d’ailleurs, avec son toit défoncé et sa porte pendant sur ses gonds. Mais Hélène ne voit qu’une chose : en face, l’église miraculeusement intacte, comme si aucun des vandales n’avait voulu approcher de cet endroit sacré. Ses arches et ses voûtes gothiques ainsi que ses chimères sculptées posent un regard accusateur sur le couple atypique. Hélène inspire longuement, puis commence à fredonner une marche nuptiale… Une marche funèbre.

Elle accorde son pas au rythme de sa chanson, traversant la rue déserte comme si elle était bondée de spectateurs venus célébrer son union sacrée. Quelques larmes brillent sur ses joues alors qu’elle jette un regard plein d’émotion à la femme rigide au creux de ses bras, tendrement enlacée dans sa robe parfaitement ajustée. Sa mélodie devient plus forte au fur et à mesure qu’elle approche de la porte de l’église, s’intensifiant autant que son émotion, sincère à travers la brume d’une folie bienveillante. La lugubre figure christique gravée au dessus de l’arche toise la procession, la couve d’un regard vide. Le tonnerre gronde, au loin, faisant vibrer l’air immobile. L’univers semble retenir son souffle. Tout comme la mariée.

Le dernier pas franchit la porte. Hélène pose ses lèvres sur celles de la mariée. Un coup de vent agite ses cheveux et fait voleter la dentelle, un courant d’air à l’odeur d’ozone. Menaçant. Elle n’en a cure. La cousette presse ses lèvres contre celle, si froides, de son aimée, comme si sa vie en dépendait.

Ce à quoi elle ne s’attendait pas, c’est qu’elle lui rende son baiser.

Entre ses bras le cadavre soudain s’anime, inspire, mord cruellement les lèvres de la fautive, son regard opalescent et vitreux planté dans celui de la mariée morbide. La macchabée se débat, frappe avec une force surnaturelle sa meurtrière, arrache des poignées de cheveux dans une démence vengeresse incontrôlable. Halène panique, tente de repousser sa future épouse, mais celle ci s’accroche avec tant de vigueur qu’elle ne peut que haleter, demandant pardon d’une voix de démente, priant pour son salut, pour son pardon, à cette forme animée d’une vie qu’elle ne comprend pas. Mais il n’y a plus de pardon.

Les mains aux ongles manucurés de la morte plonge vers la gorge de la couturière et serrent jusqu’à faire blanchir des jointures déjà abîmées par la décomposition. Le voile de dentelle se soulève et révèle son regard de furie, son rictus de colère, de haine. Hélène devient violacée alors qu’elle se débat en vain. Elle expire en silence, allongée au milieu de l’allée de l’église. La mariée relâche sa prise. Reprend doucement ses esprits.

La marche nuptiale n’a pas cessé de raisonner entre les murs de l’édifice, qui à présent étend beaucoup plus haut ses arches élégantes en de funeste figures ivoirines. Une véritable cathédrale d’ossements, ciselée avec une minutie d’orfèvre. De dément. La mariée se redresse et regard autour d’elle. Un homme en robe de bure sort de derrière un des piliers, fredonnant toujours, son visage ridé paré d’un rictus malsain. Il se tait et approche doucement, son regard éclairé d’une lueur torve.

Je t’ai libérée. Je t’ai rendu la vie. A présent tu es à moi… Alors viens. Ses os feront de parfaits ornements pour le grand orgue...
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Messagepar Magicopolis » 13 Fév 2017, 17:30

Reflet éphémère


Elle s'agite devant moi, dans sa petite jupe noire portée avec mon blouson de l'équipe de Basketball. Elle est magnifique, virevoltant entre les enfants, toute aussi excitée qu'eux, ses yeux brillent de plaisir et sa bouche en cœur luit en un appel gourmand lorsqu'elle y dépose un morceau de barbe à papa rose.
Elle m'enjoint à la rejoindre d'un signe de tête, aucune hésitation, je passe l'entrée et sur ma main une miniature de la Fête Foraine est maintenant tatouée à l'encre éphémère.

La suivant, quelques pas en arrière, j'observe tant son insouciance que la beauté du lieu, les stands de confiseries aux odeurs toutes alléchantes, les attractions d'où s'échappent des cris heureux, et les guirlandes de lanternes dont la douce lumière s'envole, le décor est magnifique et ma muse l'est encore plus. Les haut-parleurs crachent une musique entraînante, nous sommes dans un monde des rêves, alors quitte à rêver, autant en profiter. Accélérant le pas, j'attrape sa main et l'attire contre mon torse dans une chaude étreinte, un grain de barba à papa attire mes yeux, puis la pointe de ma langue au coin de ses lèvres. Dans nos jambes, des gamins passent en chahutant, et un éclat de rire de sa part finit de rompre le charme du doux étau de nos bras.

Nous reprenons notre chemin dans le lieu enchanté, main dans la main, doigts entrecroisés, jusqu'à la Grande Roue. Les sièges se balancent sur la brise délicate et pendus au-dessus du vide, survolant la fête foraine j'observe le paysage lorsque sa tête vient se caler sur mon épaule. D'un côté, l'océan vient s'éclater contre la barrière de roches, il gagne quelques centimètres tous les ans, et lutte quotidiennement pour envahir la terre de ses eaux tumultueuses. De l'autre, à quelques kilomètres la ville s'étend, grignotant années après années les champs de maïs pour déployer ses artères polluantes emplies de grisaille. Elle tend sa main tatouée du tampon droit devant nous et dans un souffle me montre le brouillard qui descend de la forêt.

- Regarde, les arbres semblent prendre vie, et le reflet de la lune donne l'impression qu'il y a de la lumière. Une Ville fantôme cachée dans la forêt.

Elle a toujours été plus poétique que moi, et j'embrasse son front d'un léger baiser, avant de pointer sa main du menton.

- Comme le tatouage, d'un côté la fête foraine, et de l'autre, cette Ville qui fait peur.

Elle secoue vivement la tête, sans la soulever de mon épaule cependant, montrant son désaccord.

- Elle ne fait pas peur, elle appelle les âmes égarées, il ne faut pas la craindre.

Un sourire indulgent flotte sur mes lèvres, rêveuse et passionnée elle est ma muse. Mes yeux parcourent les autres sièges visibles, uniquement occupés par des hommes seuls, celui derrière nous chuchote seul, à son compagnon invisible sans doute. Celui juste devant se contente de fixer devant lui, une main perdue dans ses cheveux mi-longs. A la fois heureux et malheureux, ils sont tout autant perdus dans l'instant que nous, quand soudain la Roue reprend son chemin et les assises filent vers le sol. Nous descendons toujours accrochés l'un à l'autre, avec un sourire sur nos lèvres, les autres repartent pour un tour ou plusieurs.

- Labyrinthe des glaces ?

Mes pensées s'éparpillent d'un coup, et j'accepte, suivant le petit bout de femme qui décide de l'attraction suivante, comme du chemin de ma vie, sans crainte et sûre d'elle.
Les deux entrées nous font face, et la sortie au milieu ne semble pas recracher grand monde, certains passent des heures perdus entre les miroirs. Mais nous sommes prêts, chacun devant l'une, comme d'habitude, ce sera au premier sorti que reviendra le droit de demander ce qu'il souhaite. Le forain nous toisent, une lueur presque sournoise dans ses yeux bleus pâles, le crâne à moitié dégarni où ne reste plus que du cheveu blanc et filasse, il nous fait signe d'entrer, et la course commence lorsque nous nous élançons.

Quelques pas suffisent à ce que le décor se referme sur mes pensées, je suis partout, la lumière vient d'endroits diverses et les miroirs reflètent tout. Après quelques virages, les miroirs laissent place aux vitres, transparentes, la salle entière semble vide, alors qu'elle est traversée par des lames de verre. Au fond, une porte m'appelle, j'hésite un instant et me souvient de la sortie, face à l'attraction. Le piège est malin et sournois, après avoir tourné plus d'une fois dans ce labyrinthe, je me retrouve face à Elle, qui souriante m'offre un baiser au travers de la transparence solide. Puis elle s'éloigne, sans que je ne la quitte des yeux, elle s'avance vers le reflet de la fenêtre. Un miroir renvoie l'ombre du brouillard et de la forêt, de sa Ville pour égarés, elle s'enfonce devant moi au milieu des surfaces réfléchissantes, comme happée dans cette salle sans fond, vers ce reflet de la réalité. Une clochette à l'extérieur sonne et annonce l'heure passée dans l'attraction, je me retourne et aperçois la sortie, au sol, une marque trahie l'absence de glace et miroir. Et juste à côté dans un reflet, cette Ville, toujours plus réelle, plus vraie que ma propre image, je tends une main pour toucher la surface froide que mes doigts ne trouvent cependant pas.
Les cris se sont perdus, les rires, la musique et même la lumière semble aspirés par cette impossibilité, magnifique impossibilité. Somptueux brouillard attirant qui révèle cet autre monde, celui de nos rêves insoupçonnés.

Un homme me percute, et l'image quitte mes yeux, et alors qu'il me pousse vers la sortie, je regarde à nouveau ce miroir qui ne renvoie que mon reflet. La foule attend à l'extérieur et la clochette sonne la seconde heure. Le temps semble s'être accéléré pendant que mon imagination se perdait au cœur de mes pensées. Je cherche des yeux ma muse, elle n'est toujours pas sortie. Le pied léger, je vais m'asseoir sur le banc, occupé par un seul homme, les yeux rivés sur cette porte, j'ai gagné la course, il ne manque plus qu'à réfléchir à mon prix.

J'observe les enfants courir, les passants rire à gorge déployée, et je l'attends, sagement, inquiet mais fidèle, mon voisin, immobile fixe de son regard vide la même porte que moi. Alors qu'une autre heure passe, l'inquiétude se meut en crainte, les allées se vident, les étoiles pâlissent dans le ciel et le forain vient de fermer portes et volets. Il a disparu dans ses miroirs, dévoré par les reflets infinis.

Mon voisin se lève et chuchotant un :

- A l'année prochaine, ma muse.

Il s'évanouit à son tour dans les allées, aussi rapidement que le forain. Le surnom m'a fait pâlir, et c'est l'air absent que je me dirige vers la sortie.

Le lendemain, un second tatouage sur la main, je prends la Grande Roue à nouveau, seul cette fois, comme les hommes de la veille. L'océan n'a pas changé, toujours aussi bouillonnant, la ville continue de cracher ses fumées âcres vers la forêt. Et celle-ci, verdoyante n'a rien de la Ville que l'on y avait vu. L'attraction des miroirs ne renferme plus aucun reflet masqué, et c'est en quelques minutes que je trouve la sortie. Vide d'autre monde, et vide de ma muse.

Les jours s'enchaînent et la Fête Foraine reprend son chemin, disparaissant jusqu'à l'année prochaine. Et je n'ai toujours aucune nouvelle, les gens autour de moi continuent leur vie comme si elle n'avait jamais existé, mais l'absence de mon blouson sur son cintre me prouve le contraire.

Un an jour pour jour s'est écoulé, et je suis à nouveau au centre des miroirs. Les heures s'égrènent et un reflet attire mon attention, elle est là, de l'autre côté de la glace, toujours aussi belle et délicate. Un sourire triste effleure ses lèvres, alors qu'elle dépose un baiser sur le froid transparent, pour moi, puis retourne vers l'Inconnu. Je le vois à nouveau, de l'autre côté, cet autre monde qui m'effraie et qui me l'a volé. Celui dans lequel j'aurai pu me fondre si j'avais eu une once de courage, si cet homme ne m'avait pas percuté. Elle est repartie. Dans sa Ville pour égarés, celle dont j'attends un signe, une ouverture, dont j'attends un pont pour traverser l'impossible et rejoindre celle qui surplombe mes pensées.

Cela fait maintenant plusieurs années que je viens, le même jour, à la même heure, et elle m'attend, à chaque fois, toujours aussi belle. Et si moi je vieillis, elle ne semble pas prendre une ride, malgré le temps qui s'écoule. Je suis comme ces autres hommes, l'ombre de moi-même, revivant un instant pour ne rien oublier, espérant qu'un jour, j'aurai à nouveau une chance. C'est mon secret, c'est notre secret, à elle, moi, et au forain.
Je suis maintenant un égaré qui attend que la porte s'ouvre à nouveau pour faire le pas, et glisser vers Elle.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 00:13

Passé, présent, futur.


Rien n'avait plus d'importance.

Parfois on se posait la question : Pourquoi moi ? Est-ce le karma ? Le destin ? L'oeuvre d'une quelconque force supérieur ? La malchance ?
Tant de possibilités et aucune réponse concrète. Seul le pleures et les lamentations répondent, toujours présentent.

Le poids de la perdition pèse sur les épaules. Lourdes. Terriblement lourdes. Plus on était allégé plus c'était difficile.
Paradoxal n'est-ce pas ?
Mais comment se sentir libre quand on vient de perdre tout ce que nous faisez vivre ? Au contraire leurs absences vous rongent, la solitude te fait perdre l'esprit, la douleur te fait tituber. Tel des parasites, les sentiments te rendent plus faible. Elle a réussi à s'incruster dans ton cœur si désireux d'aimer. Tu t'es fait faiblard face à ses sourires et ses mimiques.
Et regarde le résultat. Elle est parti pour un autre.
Et vos deux enfants où sont-ils ?


Partit. Plus rien n'avait d'importance. Tu regardes se livre s'abîmer dans ta grande main. Tant de fois tu leur avais lu ses histoires qui t'ont passionnée depuis tout gosse. Tu leur avais donné des étoiles dans les yeux. Tant de soirée à rester à leurs chevets et à lire encore et encore les lignes que tu connaissais par cœur.
Se livre que tu as eut tout enfant. Ton premier cadeau.


Puis ils ont grandi, commencé à se désintéressé de ce livre, mais pas de tes histoires. Ta force tranquille les ont toujours rassurés, comme si ils étaient protégé.
Et pourtant tu n'as rien put faire. Tu n'as pu empêcher l'accident.
Ta grande carrure n'a servit qu'à soulever leurs corps sanguinolent. Ta grande cage thoracique à hurler ta fureur vers le ciel.

Le vent soulève des mèches de cheveux, fait défiler les pages racornis. Ils ne pourront plus écrire leurs histoires. Tu fermes le livre. A jamais. Pour ne plus lire ce qui ne pourra plus être lu.
Les souvenirs te font pleurer. Les gouttes salées dévale tes joues pour se perdre dans ta barbe. Et tomber, tomber jusqu'au sol si lointain.

Plus rien n'a d'importance.

Tu geins, tu essuies d'un geste dérisoire la morve qui coule de ton nez. Tu n'as plus de force. Plus la force d'aimer toi qui aime l'amour. Plus de rire et de chaleur. Seulement la terreur de la nuit et les souvenirs qui te hantent.

Plus de femme, plus d'enfants, plus de travail.

Plus la force que pour faire un pas. Un seul et unique pas. Le dernier. Le plus difficile et le plus libérateur.

Courage ou lâcheté? Le dernier saut, le dernier geste. Bien nombreux sont ceux à juger. Certains à dire qu'il était brave de savoir lâcher prise. D'autre que rien n'était plus immonde que d'abandonner. Toi tu n'en sais rien. Tu sais juste que ton cœur saigne.

Plus rien n'a d'importance.

Tu trembles de peur. Un géant qui frémit devant l'inconnue. Mais ton pied se soulève. Du bout des doigts tu tiens ton livre tant aimé.Et tu tombes.

La chute. Le vent fait pleurer tes yeux. Tes cheveux flagelles ton visage. Terreur. Horreur. La panique te prend. Les larmes s'envolent à toute vitesse.
Mais aucun son ne sort de ta bouche d'habitude si rieuse. Tu fermes les yeux attendant l'impact.
Tout te semblait lumineux derrière tes paupières close. Peut être les portes du paradis.

Puis soudain le silence. L'air était épais saturé de quelque chose d'inhabituel. La douceur de l'herbe te fait ouvrir les yeux.
Tu découvres alors la beauté incarnée. Les étoiles brillent de mille feux. La vérité s'offre à toi, s'imprimant dans tes rétines. Un vent lumineux te caresses.
Des larmes coulent en silence sur tes joues. La vérité était là dans cette immensité.

Au bout de tes doigts, les pages du livre tournent sous l'effet du vent dévoilant le nom des planètes et le système solaire.


Plus rien n'a d'importance.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 11:37


Les journées étaient longues.

Bill poussa un soupir en se balançant légèrement sur sa chaise. Esseulé à la table ronde de ce pub qu'il visitait presque tous les jeudi soir, il se remémora sans joie les dossiers qu'il avait dû traiter dans la journée. Absolument rien de passionnant.

Mais le salaire était bon. Mais les journées étaient longues.

L'odeur du bois qui tapissait les murs flottait encore dans cet établissement, propre, pas trop mal fréquenté et dont la musique était à la fois suffisamment basse pour qu'on s'entende parler, et suffisamment bonne pour qu'il soit agréable de l'écouter sans rien dire. Le pub était relativement récent, quelques années tout au plus, et se situait dans une rue perpendiculaire à une grosse avenue. Un lieu de connaisseurs et d'habitués, dans lequel il était rare que des bagarres éclatent, et dans lequel il était aisé de se faire oublier. Se faire oublier alors que l'on n'était déjà pas vraiment quelqu'un au-dehors. Cruel paradoxe.

Dieu que les journées étaient longues.

Le froissement du tissu et le bruit d'un verre qui rencontre le bois du comptoir. Bill tourne la tête bien trop vite à son goût. Elle est là. Le cramoisi de la robe devient celui du visage de Bill, qui détourne aussitôt le regard avant qu'elle ne le remarque. Il pousse un discret soupir en posant ses doigts à la base de sa pinte de bière. Dans le reflet doré du verre aux trois-quart plein, l'éclat d'une chevelure brune vient se poser sans un bruit. Il l'admire un instant, contemple cette danse de noir, de rouge et de doré, animée par les fines bulles qui s'échouent inexorablement à la surface.

Les journées étaient longues.

Bill est veuf. Il n'est pas vraiment âgé pour autant. Entre trente et quarante ans, assez peu marqué par des rides ou une peau tirée. Il vieillit bien, un peu comme le vin que se sert tous les jeudis cette jolie robe rouge. Il s'était marié jeune, avait perdu sa femme tout aussi jeune, dans un cruel et banal accident de voiture. De cet accident, il n'en conserve pas de marques. Il n'en conserve que des rêves étranges, des prémonitions. Parfois, il a l'impression de vivre la nuit d'un autre, et en de rares occasions, il parle à de parfaits inconnus. Ses rêves sont souvent criants de réalisme, presque vivants, et souvent il se demande s'il n'est pas somnambule. Il est rarement seul dans ses rêves. Mais Bill n'est pas du genre inquiet, il se dit toujours "ce n'est rien".

Mais les journées restaient longues.

Un doux rire détourne malgré lui le regard de Bill de sa bière. Il l'y replonge aussitôt, et cache sa distraction en trempant ses lèvres dans la boisson aux fines bulles. La robe rouge est seule, comme tous les jeudi soirs, mais elle discute avec le barman. Un homme jovial, plutôt jeune, qui tient le pub avec sa femme. Ou sa copine ? Bill n'a jamais remarqué de bague sur leur doigt. Ni au doigt de la robe rouge d'ailleurs. Elle rit de nouveau, discrètement, avec délicatesse, et Bill réprime un frisson. Chaque semaine, le manège est le même. Depuis quand ? Bill ne s'en souvient pas lui-même. Mais il sait que la robe rouge est toujours vêtue de cette même robe rouge, qu'elle commande toujours les deux mêmes verres de vin rouge, et que ses interminables jambes au teint d'albâtre sont toujours chaussées d'exquis escarpins. Seule variante dans les habitudes de cette femme d'ailleurs, venue dans ce pub à l'ambiance feutrée comme un rituel : ces escarpins, jamais pareils d'une semaine sur l'autre, mais suivant un ordre complexe et immuable. Noirs, rouges, rouges, noirs, rouges, rouges, rouges, noirs, noirs, rouges, noirs.

Les journées étaient longues.

Bill resserre l'emprise de ses doigts sur son verre, concentrant son regard sur la boisson dorée, dans laquelle danse toujours cette chevelure brune et cette robe rouge, sur le rythme feutré d'un rire discret. Nier le fait qu'il côtoie ce pub seulement pour y apercevoir le regard clair de cette femme, dont il ne sait rien si ce ne sont ses habitudes, serait au-delà du mensonge. Un mensonge qui n'aurait rien d'agréable qui plus est, car cette visite hebdomadaire est pour lui le moment magique de ses semaines. Et dans ses rêves, il lui arrive de la rencontrer. Il lui parle, sans jamais réussir à la toucher. Il a même l'impression de la connaître par coeur tant ils ont parlé dans son sommeil, et parfois, quand Bill se sent d'humeur bravache et qu'il attaque sa quatrième pinte de bière, il se prend d'envie d'aller jusqu'au comptoir, et de lancer :

- Un verre de vin, Katharina ?

Mais Bill n'a pas le courage.

Les journées étaient longues...

La nuit suivant la première fois où les yeux de Bill se posèrent par inadvertance sur le tissu doux et soyeux de cette robe rouge fut la première fois où il rêva d'elle. Ce fut également une des rares fois où il croisa son regard, d'un vert intense, illuminant un visage aux traits doux et fins. Et depuis cette nuit, il lui arrivait dans sa journée de pressentir certaines choses. Son instinct semblait moins le trahir qu'à l'accoutumée. Mais il ne s'en souciait pas outre mesure. Son travail ne lui demandait pas une initiative folle de toute façon.

Et les journées restaient longues.

Plus les jeudi passaient, plus il côtoyait la présence de la robe rouge, tant dans le pub que dans ses rêves, et plus ses prémonitions paraissaient exactes. Plus il lui semblait aisé d'interagir avec ses rêves. "Des rêves conscients, tu as de la chance", lui avait dit un jour un collègue avec qui il partageait le café à dix heures le mardi matin. Mais le seul moment où il s'estimait chanceux était lorsqu'il rêvait de la robe rouge. Il n'osait pas l'appeler par le prénom qu'elle lui avait donné dans ses rêves, de peur que ce ne soit pas son vrai nom. Il y avait une certaine pureté à ne pas lui donner de nom, comme s'il s'agissait d'une divinité méconnue dont il était l'élu. Il rêvait d'elle, et lui seul la voyait. Et tous les matins, il ne pensait qu'à une chose : retrouver son lit pour la retrouver elle.

Les journées étaient vraiment trop longues.

Un froissement inhabituel attire l'attention de Bill. Il tourne la tête dans sa direction, avant de détourner aussitôt le regard. Le bruit des escarpins sur le sol s'approche, inexorablement.

Les journées étaient longues. Les journées étaient longues. Les journées étaient longues.

- Bonsoir Bill.

La voix est aussi douce que dans ses rêves. Presque familière. Teintée d'un sourire sincère et simple, si simple qu'il en est odieusement érotique. Bill sent un battement de coeur lui échapper.

- Ça fait un moment qu'on discute toi et moi, pourquoi ne viens-tu jamais me voir au bar ?

La voix est si douce... Bill tourne la tête vers la robe rouge, sans savoir quoi dire. Un moment qu'on discute... Un moment qu'on... Bill écarquille les yeux d'étonnement, plonge son regard dans les yeux si clairs de la robe rouge, ouvre la bouche sans parvenir à émettre le moindre son. Les mots se bousculent dans sa gorge, se battent à l'entrée de ses lèvres, prêts à jaillir pour conquérir le coeur de la jeune femme, mais aucun son ne sort.

- Tu es plus bavard d'habitude, s'amuse la robe rouge sans la moindre once de méchanceté.

Bill ferme la bouche, et acquiesce sans comprendre. Bavardaient-ils vraiment dans son sommeil ? S'appelait-elle vraiment Katharina ? Avait-il seulement trop bu ? Les yeux de Bill se portent furtivement sur sa bière, la première pinte de la soirée, à peine entamée.

- Tu as beaucoup de choses à apprendre Bill, mais ne t'en fais pas, tu es entre de bonnes mains.

Et sur ces mots, la robe rouge tend la main, un grand sourire illuminant désormais son visage sans défauts. Bill regarde sans comprendre.

- Viens, dit-elle alors avec douceur.

Bill acquiesce faiblement, et prends la main de la robe rouge. Derrière elle, l'atmosphère semble tout à coup différente. Semblable, mais différente.

Les journées étaient longues.

Et cette soirée passait décidément trop vite.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 13:01

Une moitié de moi

Tes mains tremblent un peu en appliquant ton mascara blanc. Tu es si stressée que ta main gauche est serrée sur le bord du lavabo alors que tu termines ton maquillage, calculé pour faire ressortir tes yeux pairs, un gris et un noir, te donnant un air plus étrange que jamais. Tu aimes cette dualité, ce regard ambivalent qui rend les gens si mal à l’aise… Il est vrai que tu apprécies la solitude, la plupart du temps. Mais aujourd’hui sera différent : Thomas t’attend au café juste en bas de chez toi et tu te dois d’être parfaite pour votre premier rendez-vous. Tes joues s’empourprent légèrement lorsque tu penses à sa mâchoire anguleuse et à ses lèvres fines et dessinées, à la douceur de sa peau que tu as envie d’éprouver… Ton premier rendez-vous depuis bien longtemps.

Alors que tu enfiles tes petits talons, tu replonges dans tes souvenirs, portée par ta légère angoisse. Les séances chez le psy t’avaient rassuré pendant un temps mais depuis quelques jours, depuis que tu avais accepté de voir Thomas, tout revenait en bloc. Ce garçon, au collège, dont tu trouvais le sourire adorable et qui t’avais proposé de se retrouver derrière le bâtiment scientifique. Vous vous étiez trouvé, enlacé, vous avez parlé de choses et d’autres comme pour retarder l’instant magique du premier baiser. Et vous vous étiez embrassé.

Tu secoue la tête et soupire. Tout cela était derrière toi. Tu ne devais pas y repenser, surtout pas aujourd’hui. Tes mains tremblent toujours alors tu avales une pilule, tu dilues, goutte à goutte, un calmant dans un verre d’eau. Tu ne dois pas avoir peur. Tu attrapes ton sac, ajustes la bride de tes chaussures et lise un plis sur ta jupe. Tu as plus de 20 ans maintenant, il est temps de cesser de croire aux monstres du placard. Décidée à conquérir le cœur de ce charmant jeune homme ainsi que tes angoisses, tu ouvres la porte et t’engouffres dans l’air frais du printemps, sous un soleil blanchâtre et timide qui vient néanmoins caresser ta peau pâle de sa lumière. Tu te sens un peu mieux.

Tu avances jusqu’à l’auvent du café sous lequel Thomas est entrain de consumer une cigarette en te regardant arriver d’un œil inquisiteur. Tu vois son regard parcourir tes jambes, tes hanches, ta poitrine et remonter vers tes yeux si perturbants. Son visage s’éclaire d’un sourire, ses yeux sont brillants de désir. Les tiens aussi. Après tout, c’est vrai, que pourrait il se passer de mal ?

La discussion est vive, animée, joyeuse. Vous échangez au dessus d’un chocolat et d’une grenadine, vous fumez tout deux d’un air désinvolte, sans vous soucier le moins du monde de ce qui vous entoure. Vous êtes beaux, tous les deux. Comme une carte postale, deux amoureux timide qui se regardent d’un air énamouré sans oser se toucher les mains, une tasse de chaque côté de la table, un auvent rouge au dessus d’eux et une rue pavée en dessous. Une véritable image de film romantique. Tu oublies rapidement tes peurs, persuadée que tout ira bien. Que la première fois n’était, comme ce qu’avait dit ton psychologue, qu’une façon de refouler des peurs enfouies et de dissocier ton désir, ou quelque chose comme ça. Tu t’en fous. Tu es bien, ici, maintenant, à observer les épaules larges et les mains délicates de ton compagnon.

Rien ne brisa le charme de cette après-midi et c’est avez un ton enthousiaste que tu lui proposes de remonter chez toi pour lui montrer cette peinture sur laquelle tu travailles depuis si longtemps et dont tu lui rabats les oreilles incessamment. Piètre excuse, il l’accepte avec une lueur de malice dans le regard, te suivant à la trace sans perdre une miette du balancement de tes hanches, parfaitement calculé. Cela fait si longtemps que personne n’est monté chez toi, mais maintenant que les médicaments ont fait leur effet, tes mains sont sûres en attrapant la poignée. Tu l’accueilles, tu lui fais signe de s’asseoir et tu vas chercher deux canettes de bière fraîche.

Alors que tu reviens dans le salon, tu remarques que tes tableaux ne sont pas posés à l’endroit où tu pensais les avoir laissé. D’ailleurs, celui ci, tu ne te rappelles même pas l’avoir peint. Ton esprit embrumé de cachets n’y fait pas attention cependant et tu te tournes vers celui qui t’attend. Il te lance un sourire ravageur et tu te mords la lèvres inférieure. Tu te poses à ses côtés et il replace une mèche de cheveux derrière ton oreille traversée d’un petit dragon de métal dont les ailes enlacent sa courbe et dont la gueule menace de mordre l’intrus. Il sourit en le voyant et te complimentes sur tes choix en matière de bijoux. A cet instant tu n’as plus aucune idée de quand tu as récupéré ce dragon, à vrai dire tu n’avais même pas remarqué l’avoir mis ce matin, mais ça n’a que peu d’importance parce qu’il s’est rapproché de toi et que tu sens son odeur musquée. Tu te penches légèrement en avant et il plonge son regard dans le tien. Soudain, il s’arrête un instant. Fronce les sourcils. Comment se fait-il qu’elle ai deux yeux noirs à présent ? Mais tu ne lui laisses pas le temps de poser la question. Tu poses tes lèvres contre les siennes et tu l’enlaces tendrement, heureuse de ce contact presque oublié.

Une seconde plus tard, lorsque tu rouvres les yeux, Thomas a disparu.

Écarquillant les yeux, tu prends une inspiration terrifiée. En face de toi, la fenêtre te renvoie ton image. Deux yeux noirs. Profonds comme deux puits vides. Un instant passe. Le droit s’éclaircit lentement. Redevient blanc. Tu passes une main sur ton oreille. Le dragon n’y est plus. Les larmes coulent sur tes joues. Incompréhension. Choc. Et quelque part, de l’autre côté d’un voile invisible, tu sens une partie de toi s’éloigner. Main dans la main avec ton bien aimé.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 17:44

Tunnel


Elle fumait à sa fenêtre. Dehors, il faisait froid, mais la tasse de café brûlant qu'elle tenait dans une main la réchauffait, à l'instar de sa chambre. Il faisait chaud à l'intérieur, assez pour ne pas se soucier du vent qui s'engouffrait du dehors pour refroidir ses jambes nues. Sur son bureau, son téléphone pépia. Un message. La sonnerie lui fit éteindre sa cigarette sur le rebord de sa fenêtre et jeter le mégot dans la rue. Elle était toujours rapide quand elle entendait ce bruit de carillon retentir ; et elle souriait toujours de cet air niais en lisant ce qu'il lui écrivait.

Cela faisait des mois qu'ils se connaissaient. L'histoire toute simple de cet étudiante qui devait vivre de petits boulots pour subvenir à ses besoins. Supporter des professeurs insipides qui se persuadaient, en même temps que leur jeune auditoire, qu'ils étaient les meilleurs spécialistes de leur matière. Rentrer en compétition avec les autres étudiants de sa promotion afin de ne pas se laisser distancer et de leur montrer que même une petite provinciale, comme ils aimaient l'appeler, pouvait suivre la distance. Affronter dès le petit matin les ivrognes qui buvaient plus que de raison avant d'aller travailler. Encaisser les remarques misogynes de son patron. Et l'été, lorsqu'elle n'avait plus à supporter l'université, elle couplait ce minable boulot de serveuse avec des heures passées en usine à emballer des morceaux de viandes pour les grandes surfaces. La belle vie, pour s'offrir le luxe de louer un appartement insipide, se nourrir de plats déjà préparés, et acheter ses cigarettes pour survivre.

Son seul instant de confort était ce forum sur lequel elle aimait se réfugier. Des soirées à s'en aller de son quotidien qu'elle aimait qualifier de merdique, lorsqu'elle acceptait d'en discuter. Mystérieuse joueuse, qui gardait toujours ses distances avec le reste de la communauté. Ne pas lâcher d'info. Ne pas laisser les autres s'incruster dans sa vie personnelle, intime. Détacher totalement sa vie réelle de sa vie numérique, celle sur laquelle elle aimait fantasmer.

Et puis un jour, il y avait eu ce sujet. Avec ce joueur. Une histoire complète écrite à quatre mains, qui la transportait, emmenait avec elle le reste du forum. Un tourbillon dans lequel tout le monde se retrouvait plongé malgré lui. Des pages et des pages écrites, au point qu'on pouvait en faire un roman, si ce n'était une saga complète.

Des journées, des nuits à discuter avec lui. Elle avait fini par installer une confiance naïve. En premier lieu, il avait été question d'échanger des messages privés. Puis, des identifiants pour se parler au travers de l'internet. Ils avaient depuis longtemps dépassé le stade de se donner mutuellement leur numéro de téléphone. Ne restait que cette mince barrière des identités réelles, des visages qu'ils refusaient de franchir.

Quant à savoir où ils habitaient, jamais la question ne s'était posée. Elle refusait d'évoquer cette ville dans laquelle elle payait un loyer beaucoup trop cher pour ce qu'elle avait. Lui, restait toujours flou. Un jour, il prétendait vivre loin de chez elle ; le lendemain, s'amusait à lui raconter qu'il était tout proche. Il changeait toujours d'endroit, et même les administrateurs de ce forum ne parvenaient à lui trouver deux fois la même adresse numérique.

Insaisissable écrivain qui toujours la flattait, trouvait les mots justes. Pour lui remonter le moral, pour lui redonner confiance en elle. Pour la séduire. Tout pour la faire rester sur ce forum, alors qu'elle pensait n'y être que de passage. Il y avait toujours ce jeu, entre eux. De se rapprocher doucement, se séduire sans jamais aller plus loin.

Pourtant, tout cela fut balayé à l'instant où elle posa les yeux sur le message qu'il venait de lui envoyer. Il lui avait trouvé un boulot, quelque chose de plus sûr, de plus stimulant que servir des bières insipides à des clients, de plus confortable que supporter le froid gelé de l'usine. C'était bien payé. C'était ce qui la rapprochait un peu plus de son rêve.

Et puis, c'était dans la ville où il vivait. Peut-être qu'elle le rencontrerait, lui, ce joueur qu'elle figurait comme étant à l'image de son personnage. Celui qu'elle imaginait plus distinctement à chaque fois qu'elle entendait sa voix chaude murmurer à son oreille, lorsqu'ils se téléphonaient des heures durant.

Cet instant était proche. Dans neuf jours, à neuf heures, elle devait se rendre à la gare et prendre un billet au guichet neuf, pour se rendre au terminus du train partant voie neuf à neuf heures neuf. C'étaient là ses instructions. Et lui de préciser qu'elle arriverait le soir, mais qu'il viendrait la chercher à la gare. Ils n'avaient pas besoin de s'échanger leur photo, se montrer l'un à l'autre puisque, selon lui, il la reconnaîtrait et elle en ferait de même avec lui.

Neuf jours. Cela lui laissait le temps d'envoyer un mail à ses professeurs et d'aller voir la secrétaire de son domaine pour leur annoncer qu'elle arrêtait ses études, et peu lui importait que les cours s'arrêtait dans trois mois. A la DRH de l'usine, un appel pour lui dire que ce n'était pas la peine de penser à elle pour cet été, ni pour les prochains. Au patron du bar où elle travaillait, qu'il pouvait trouver une autre idiote qui supporterait ses manières déplacées et remarques sexistes, qu'elle ne servirait plus jamais un seul verre, un unique café à ses ivrognes de clients aussi agréables et sympathiques que lui. A sa logeuse qu'elle s'en allait et qu'elle pouvait se débarrasser de ses affaires, qu'elle n'en voulait plus.

Neuf jours à angoisser, prévoir sa valise. Neuf nuits à peu dormir, faire des plans sur la comète et griffonner des listes et des listes interminables de ce qu'elle devait emporter avec elle. Autant de temps à écrire et discuter avec lui, à lui soutirer des informations auxquelles il ne voulait pas répondre. En aucun cas il lui avait donné le nom de la ville, ni ne l'avait décrite, si ce n'était ce jeu auquel il jouait seul lorsqu'il lui répondait simplement qu'elle allait adorer cet endroit, qu'il dépassait tout ce qu'elle pouvait imaginer. Et cette indication de garder tout cela secret entre eux deux.

Elle était donc partie. Sa valise à bout de bras, elle avait suivi toutes ses instructions. Voiture neuf, siège numéro neuf. Une drôle de fascination autour de ce chiffre qu'il semblait avoir mais qui ne l'alarmait jamais réellement.

C'était un voyage de plusieurs heures. De longues et interminables heures à faire tourner son téléphone entre ses doigts. Pas un message de sa part, pas un seul. Il ne s'était même pas donné la peine de lui répondre lorsqu'elle l'avait prévenu qu'elle était bien dans le train. Alors elle avait commencé à angoisser, se dire qu'elle avait fait une bêtise. Que tout cela n'était qu'une erreur puisque, après tout, elle ne le connaissait pas.

Il lui était impossible de faire demi-tour. Le train allait bien trop vite, et le seul arrêt était ce terminus mystérieux. Il n'y avait point de poignée pour faire arrêter le train d'urgence, et même s'il y en avait un elle ne savait où elle se trouvait, ni où elle pouvait se rendre. Et que dire ce ce contrôleur bien étrange, avec sa casquette rabattue sur ses yeux d'un violet saisissant, et ces corbeaux tatoués sur chacune de ses mains, qui lui avait simplement demandé son billet. Elle lui avait posé la question, elle voulait savoir dans combien de temps ils arriveraient à destination. Et lui de répliquer simplement qu'elle devait être patiente, que bientôt ils franchiraient le tunnel, avant de la quitter pour rejoindre le wagon suivant.

Elle observait son billet, poinçonné d'une drôle de manière à ses yeux. Nul trou unique, encore moins une étrange combinaison de plusieurs. Simplement un M qui avait retiré une partie du ticket. Elle ne saisissait, comprenait pas. Il lui avait même semblé, à l'instant où le train entra dans le tunnel, apercevoir des personnes en taguer l'intérieur, et ce malgré le train qui les frôlait à toute vitesse. Et que dire, de ce brouillard qu'il lui semblait voir s'échapper de dessous la porte menant au wagon devant elle ? Même la présence de ce renard, qui venait de s'allonger, sur la banquette en face de la sienne ne la rassurait en rien.

De ce qu'elle voyait du quai de la gare, à savoir buildings vertigineux et usines qui crachaient de la fumée, l'intriguait. Etrange, concéda-t-elle. Inquiétant, si ce n'était effrayant, à la vue d'un homme qui ressemblait énormément à un fauve, à l'entente de rouages provenant de cette femme qui passa à ses côtés.

Son prénom fut hélé. C'était lui. Il était là. Comme il l'avait promis, elle l'avait reconnu. En tout point, il ressemblait à ce personnage qu'il incarnait, si ce n'était ce tatouage de dragon qui s'enroulait autour de son cou, pour escalader sa mâchoire et lui dévorer le visage. Elle, de se précipiter vers lui pour se jeter contre lui ; lui, de l'embrasser. Et d'en profiter pour fermer ce collier de cuir autour de son cou.

Elle allait l'aimer, cette Ville sans nom. Au point qu'elle n'en partirait jamais. Pour le reste du monde, pour ceux de l'Ailleurs, elle avait tout simplement... disparu. Et quelques semaines plus tard, cela recommençait. Nouveau forum. Nouveau personnage. Nouvelle fille. Nouvelle séduction. Et nouveau voyage en train pour une nouvelle âme à offrir à la Ville.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 17:56

Le bout du terrier

En retard, en retard, en retard !

Il ne manque plus que le lapin blanc avec sa montre pour parfaire le tableau. Et un terrier pour virer à la folie et changer de monde. Je suis encore à la bourre, je n'ai pas eu le temps d'écrire mon texte et de répondre à ceux en attente, comme d'habitude ils devront patienter, l'inspiration ne vient pas. Certains appellent cela le syndrome de la page blanche, le problème, c'est que ma page, elle n'est jamais blanche. Les phrases s'entassent, mais elles ne se suivent pas, et je n'arrive jamais à aller au bout de ce que je pense. Mon esprit se perd dans l'histoire, préférant la vivre plutôt que de me laisser le temps de l'écrire. Et puis parfois, c'est comme s'il y avait une porte, avec un loquet fermé, il refuse tout simplement de me laisser avoir accès à ma propre imagination, pointant toutes ces choses importantes que j'ai à faire dans ma vie réelle. Courses, vaisselle, ménage, famille, rangement, travail, ces tâches qui reviennent à la charge alors que tout a été fait pour les repousser loin, très loin.
Ce n'est pas un lapin blanc qui vient se glisser entre mes pieds, mais plutôt un mouton gris qui s'est échappé de sous mon lit. Peut-être qu'effectivement, il faudrait que je passe un coup d'aspirateur un de ces quatre. Peut-être qu'il faudrait que j'aille acheter quelque chose pour me nourrir convenablement et que je plonge mes mains dans cet évier pour en faire disparaître les bols et les assiettes. Surtout que je n'ai plus de petites cuillères. Elles sont comme les chaussettes, invisibles. On en achète toujours plein, et elles disparaissent, les premières se font avaler par les éviers, c'est certain, et les autres par la machine à laver, il n'y a pas d'autre solution.

En retard, en retard, en retard !

Mon portable s'agite à nouveau, le message me rappelle sans aucune délicatesse que j'ai déjà quelques minutes de retard, et je n'ai toujours pas quitté mon appartement. Mais je le disais, les chaussettes me retiennent, j'en ai une au pied et semble incapable de trouver sa jumelle. Sautillant dans l'appartement, je finis par aller chercher au dernier endroit possible, le tiroir à chaussettes. Après tout, peut-être s'est elle rangée toute seule. Et effectivement, trônant sous un tas d'autres célibataires, voilà la coquine. Sans perdre un instant, elle complète ma tenue en se glissant à mon second pied. Les chaussures ne sont pas loin et imitent les chaussettes, un passage par la salle de bain permet de confirmer l'état désastreux de mes cheveux, sans parler de mon visage. Mais il existent de vrais magiciens dans notre monde. Malgré ce que disent les journaux, les experts et toutes ces personnes qui n'y croient pas, moi, je peux vous l'affirmer et vous le prouver, ils existent. Qu'ils s'appellent Garnier, Sephora, Yves Rocher, Dior ou L'oréal par exemple, ils sont les plus grands magiciens de tous les temps. Ils peuvent vous transformer en un claquement de doigt et quelques couches de maquillage, ils vous font quitter cette peau de zombie pour vous mettre dans celle d'une princesse. Bon, pas forcément très jolie, mais une princesse quand même. Et malgré tout ce que disent les gens sur eux, parfois, ils sont bien efficaces, et on les en remercie. Les lendemains de soirées, les matins d'insomnies, les nuits de rencontre non-prévue, pas tous les jours, mais ils peuvent servir, je vous le promets.

En retard, en retard, en retard !

Bon, ce matin, ils n'agiront pas beaucoup de toute manière, pas plus que d'habitude, simplement de quoi avoir l'air un minimum présentable. Pour les cheveux ? un chignon fou fera l'affaire, cela semble à la mode en ce moment. A moins que de plus en plus de femmes aient elles aussi la flemme de se coiffer le matin, ou juste pas le temps. Préférant au quart d'heure coiffure, un quart d'heure câlin, ou un quart d'heure sommeil tout simplement. J'attrape donc ma veste, pour l'enfiler, mon sac sur une épaule et je sors en courant, claquant la porte derrière moi.

En retard, en reta...MES CLEFS !

Le retard passera après la vérification. La porte est claquée, et l'appartement en sécurité. Et pour l'instant, moi, je suis sur le palier, fouillant mon sac hargneusement à la recherche de ce doux tintement qui affirmerait que mes clefs, sont belles et bien au fond d'une poche. Pas de bruit, c'est inquiétant. C'est terrifiant, en plus du retard, je vais devoir trouver un serrurier, la fin du mois ne semble pas assez serrée comme cela pour la personne qui a écrit mon destin, visiblement. Nous aviserons en rentrant, d'un pas rapide, je prends les escaliers, manquant de tomber dès la première marche. Cela m'arrête un instant, et je m'assieds en haut de celles-ci, surplombant la longue descente entre le septième étage et le rez-de-chaussé et soupire.
Sur-excitée vous diriez ? Sur les nerfs je répondrais. Simplement fatiguée, éreintée même. Et lorsque l'on s'arrête un instant, on est forcé de réfléchir, de penser, d'écouter. Et je n'ai pas envie de penser, je n'ai pas envie de me rappeler à quoi je suis en retard. Je n'ai pas envie de me souvenir que même si je ne vais pas prendre la voiture qui m'attends depuis près d'une demi-heure maintenant, il ne reviendra pas. Je n'ai aucune envie d'y croire, aucune envie de voir leur visages tristes, et désolé. Je n'ai aucune envie d'apercevoir la pitié dans les regards.

En retard, en retard, en retard !

Cela ne changera pas grand chose au final. Alice a beau avoir plongé dans le terrier à la suite du lapin et avoir vécu une superbe aventure, la seule chose qui me rapproche d'elle, c'est mon nom. Et ma propension à ne jamais être à l'heure. Et à l'imagination aussi. Sauf que cela ne ramènera pas mon père aujourd'hui. Malgré toutes les histoires que j'ai pu écrire dans ma tête, toutes celles qui le font jouer un grand espion qui sauve le monde et que la famille a besoin de croire mort, ou encore le justicier poursuivi par un méchant criminel qui sauve sa fille en s'enfuyant, ou encore ... aucune n'est crédible. Et je suis trop vieille pour m'inventer des contes sans fin. Si seulement, c'était vrai... je n'ai jamais dépassé cet âge, où l'on arrête de jouer dans sa tête, où l'on n'écrit plus des dialogues amusant ou des histoires abracadabrantes entre ses neurones.
Mon père est mort, et il a emporté avec lui mon âme d'enfant, ce ne sont plus des lapins qui errent dans mes rêves, mais des serpents affamés. Alors que les uns gambadaient, les autres dévorent tout ce qui sort du terrier.

En retard, en retard, en retard.

Mes pieds me portent et descendent cet escalier sans fin, ma tête joue sur un air triste les meilleurs moments passés en famille. Et je continue de descendre, toujours plus bas. La terre tremble sous mes chaussures, le métro vient de passer, comme toutes les cinq minutes. Et la voiture m'attend en bas de ces marches pour m'emmener au cimetière. Alors je dévale mes étages. Même ce jour-là, je n'arriverai pas à être à l'heure, pour un dernier adieu à l'homme qui m'a forgé. Celui qui m'a bercé à la naissance, et qui est venu à la remise de mon diplôme plus tard. Même pour lui dire au revoir, je n'arriverai pas à être à l'heure.

En retard, en retard, en retard.

Cet escalier ne m'a jamais paru aussi long, j'y vais à reculons. Je ne souhaite pas le voir descendre sous-terre. Je ne souhaite pas qu'il disparaisse à jamais. Les enterrements ont quelque chose d'horrible, ils comblent le fossé entre réalité et imagination, pour qu'il n'y ait plus que le manque. Vicieux, sournois mais bien présent.

En retard, en retard, en retard.

Le bruit des gouttes d'eau est étrange, mes chaussettes sont humides et mes pieds ne descendent plus. Ils marchent, dans un tunnel, au bout du terrier, vers la lumière éblouissante. Ce n'est pas ma porte, ni la voiture qui me mènera à mon père. Peut-être suis-je morte, moi aussi. Est-ce mal d'y avoir pensé ? De l'avoir espéré ? Peut-être est-ce mon paradis. Cet endroit où je pourrais m'enfuir lorsque la réalité me rattrape, trop violemment. Un paradis au goût d'enfer si l'on en croit l'odeur de soufre. Mais qu'importe, ici, mon père n'est pas mort, il n'a jamais existé. Ici, je n'ai pas oublié mes clefs et aucune voiture ne m'attend. Ici, je suis libre d'être qui je veux, sans facture à payer et sans ménage à faire. Ici, je n'ai pas de passé, et la seule chose que j'ai besoin d'écrire, c'est mon futur.

- En r'tard, en r'tard, j'ai rendez-vous que'qu'part. Je n'ai pas l'temps de dire aur'voir. Je suis en r'tard, en r'tard !

A moins de faire du temps son ami, jusqu'à pouvoir le bercer et l'endormir. Le faire ralentir, jusqu'à le plier à la demande. A moins d'user d'un peu de Magie.
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Messagepar Magicopolis » 14 Fév 2017, 22:29

Sullivan enfile ses gants dans l’antichambre de sa probable perte. Il est encore au refuge aujourd’hui, un jour de plus à s’épuiser, à ruiner son corps et son esprit. Il rabat une capuche épaisse sur sa tête et enfile un masque à gaz. Sous son blouson, un gilet pare-balles. Il a apprit de ses nombreuses expéditions dans le Monde Réel, il a apprit à se protéger, à agir vite. A ne pas regretter ceux qu’il laisse derrière lui. Pragmatique. Il attrape la photo posée sur le bureau et y jette un nouveau coup d’œil. Une pièce sombre, seulement éclairée par le rai de lumière filtrant par la porte entrebâillée. Des dizaines de visage terrifiés à peine visibles. Une porte, au fond. Sûrement un placard. Cela suffirait. Il reposa l’image et se saisit d’un appareil photo qui semble usé, ancien. Avec une grosse ampoule comme flash.

Il se retourne vers les deux hommes se tenant près, derrière lui. Deux gros bras au grand cœur qu’il a recruté pour l’occasion. C’est une mission dangereuse, il ne veut pas que les enfants se retrouvent en danger dès leur arrivée. Il leur fait un signe de tête et se recule un peu, face à ce mur nu qu’il a tant traversé. Il lève son appareil, inspire. Bloque son souffle. Il sent la magie affluer au bout de ses doigts, drainant l’énergie qui circule dans son corps fatigué, s’accumulant dans la pellicule fragile, faisant presque vibrer les grains d’argent chargé d’imprimer l’image sur le polyester. Il sent ses muscles faiblir mais il tient la pose, imperturbable. Se concentre sur l’image de cette porte de placard, de cette pièce sombre, de ces visage effrayés. Il presse le bouton, entend le clic du mécanisme.

Flash

Lorsque la lumière s’éteint, Sullivan baisse l’appareil, le pose sur la table. L’image de la porte s’est imprimée. Contre le mur en face de lui. Même cadre en bois rongé d’humidité, même poignée de cuivre verdâtre et grippée. Il n’a pas beaucoup de temps. Il referme sa main sur l’arme dissimulée dans son blouson, prudent, méthodique. Il pose la main sur la poignée. Il sait qu’il n’a que quelques minutes avant que celle ci ne disparaisse. Il inspire une dernière fois, rassemble ce qui reste de ses forces. Tourne la poignée, lentement, faisant à peine gémir le mécanisme défectueux, appuyant de tout son poids contre le battant pour qu’il ne grince pas en s’ouvrant. Il entrebâille la porte.

Immédiatement, du mouvement se fait entendre de l’autre côté. Comment en serait il autrement ? Cette porte inoffensive ne donnant que sur un mur n’était pas celle qu’ils surveillaient avec inquiétude. Ils ne devaient pas comprendre pourquoi, soudainement, une lumière diffuse se répandait dans la pièce. Sullivan l’ouvre un peu plus avant, jetant un regard dans la pièce. Ils sont vingt, peut-être trente. L’homme sait qu’ils ont environ onze ans mais ils en paraissent bien moins, amaigris, cernés, leurs globes fous fixant l’apparition incroyable depuis leurs orbites enfoncées. Il se sont entassés dans un coin de la pièce, trop faibles pour crier sans doute. Ou peut-être ont ils deviné ce que cet homme vient faire ici.

L’encapuchonné fait un pas dans la pièce et leur fait signe. Venez. Venez. Si il pouvait crier, il le ferait. Mais il ne faut pas alerter les ravisseurs. Il ne faut pas faire de bruit. Il ne sait pas quelle heure il est dans ce monde ci et l’absence de fenêtres l’empêche de le deviner. Ils pourraient entrer d’un instant à l’autre pour en attraper un par le bras et l’emmener vers une des chambres de l’établissement. Sullivan frissonne. Il leur fait signe à nouveau, mais aucun ne bouge, trop tétanisé pour agir. Jetant des regards vers l’autre porte, close, ils semblent redouter la même chose que leur sauveur. Alors celui ci sort de sa poche de quoi les convaincre.

Ce n’est pas la première qu’il fait ça. Il commence à en connaître les ficelles. Une barre de chocolat au lait, brillante et appétissante, trône dans sa main droite. Il ne parle peut-être pas leur langue, mais c’est un message assez facile à comprendre. Il la tend vers l’enfant le plus proche, le plus grand, celui qui est sûrement là depuis le plus longtemps. Son regard a quelque chose de dur. Il a peur, oui, mais au fond de ses yeux s’est forgé une armure en acier trempé. Il attrape le chocolat d’une main sûre. L’observe. Le jauge. Le renifle. Puis mord un carré.

Son visage s’éclaire alors qu’il savoure pour la première fois, depuis longtemps ou tout court, le goût de la sucrerie. Immédiatement, il le casse en trois morceaux pour les tendre à ceux plus près de lui, qui à leur tour le brise en plusieurs part et en donnent à ceux derrière eux, jusqu’à ce que chaque enfant goûte à la providence. Le plus grand attend quelques instants, fixe l’homme. Il ne peut pas voir son visage à cet intrus, cet individu mystérieux qui sort d’un placard et leur offre des cadeaux. Mais à vrai dire il n’a pas besoin de le voir pour savoir que ce qu’il propose est plus alléchant que quoi que ce soit derrière l’autre corridor. Alors il se lève, titubant, grimaçant de douleur. A force de dormir par terre, ses os le font souffrir comme s’il avait quatre-vingt ans. Il tend la main vers l’inconnu. Pour se laisser entraîner.

Sullivan attrape cette main et dirige l’enfant vers la porte, vers l’autre côté du voile. Il ne reste plus beaucoup de temps, mais heureusement le reste du groupe suit très rapidement une fois leur chef décidé. Leurs mouvements bruissent et raclent, Sullivan reste jusqu’à ce que le dernier ai franchit le seuil, sa main droite toujours refermée sur l’arme, le regard toujours fixé sur la porte d’en face. Alors que les deux hommes accueillent les enfants de l’autre côté avec des couvertures, de l’eau et du sucre ainsi que quelques maladroites paroles rassurantes, l’ange gardien se dirige à son tour vers son paradis artificiel. Alors qu’il referme la porte, il entend la clé tourner de l’autre côté de la pièce. Il claque le battant.

Sullivan relâche sa respiration.

La porte disparaît, comme si elle n’avait jamais existé. L’homme s’effondre à genoux, arrache son masque à gaz pour dévoiler son visage rougit par les longues minutes d’apnée nécessaire à l’apparition du Seuil. Cependant, il sourit. Il ne sait pas encore combien de temps il va pouvoir faire ça, mais il compte bien continuer jusqu’à ce qu’il s’écroule pour de bon.
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Messagepar Magicopolis » 15 Fév 2017, 21:18

Le chat trottinait nonchalamment. Félin inconscient des soucis et problèmes de ces humains qui déambulaient comme des âmes en peine. Le chat n’en avait cure. Le poil soyeux, le ventre rebondi d’un repas récent, il poursuivait son bonhomme de chemin, n’accordant pas la moindre attention à ce qui se passait autour.

Une petite fille vit le chat. Enthousiaste, elle échappa à la surveillance de sa mère pour se lancer à la poursuite de la boule de poil. Elle la suivit jusque dans le cœur de rues que ses petites chaussures neuves n’avaient jamais foulées.

L’odeur de l’Aventure, avec un grand A, la poussait en avant, lui donnait des ailes. C’était comme dans les livres qu’elle aimait tant. Ces romans qui l’emmenaient vers de nouveaux mondes plein de merveilles et d’imprévus.

Elle était jeune cette petite fille. Peut-être 9 ou dix ans. Un âge encore rêveur. Pur. Elle souriait, heureuse, toute à son affaire, et sa démarche sautillante faisait valser autour de son visage que les traces de l’enfance n’avaient pas complètement déserté une myriade de boucles auburn.
Elle chemina longtemps, comme hypnotisée par la marche rapide, précise, toute en souplesse, du fauve miniature qui semblait lui montrer le chemin.

Et puis, elle eut faim.

Quand elle releva les yeux pour chercher sa mère, et réclamer une de ces friandises qu’elle aimait tant, ne se dressèrent autour d’elle qu’une série de tours sinistres dont le sommet se perdait dans un ciel marbré d’éclairs. L’atmosphère alourdie lui rappelait ces jours chargés, passés à la maison, pendant que dehors, la pluie tombait. Il n’y avait pas de pluie. Seulement cette brume opaque, ces vapeurs étranges, et ces effluves jamais sentis. Comme une moiteur dans l’air, une menace, latente.
La petite fille se figea. Le chat avait disparu. Invisible.

La petite fille eut peur. Soudain écrasée par sa solitude. Par l’idée de sa propre perte. Son sourire s’était flétrit, et ses petites mains se serraient autour d’elle, comme pour la protéger de cet extérieur trop menaçant. Elle resta là, sans bouger, sans comprendre ce qu’il venait de se passer. Elle marchait, simplement, et d’un coup, le monde s’était transformé. Des larmes roulèrent sur ses joues. La panique avait blanchi son teint et creusé ses traits.

Et brusquement, dans une éclaircie inespérée, le chat réapparut. De ce même trottinement, cette même désinvolture caractéristique de son espèce, il passa devant elle, en sens inverse.
La petite fille courut à sa suite, ne ralentissant que pour ne pas l’effrayer, et risquer de le perdre de vue à nouveau.

Ils traversèrent de nombreuses artères, que la petite fille observait, les yeux écarquillés. Elle ne connaissait rien de cet endroit. Sa maman l’emmenait pourtant souvent en promenade. Mais rien, ici, n’était reconnaissable. Tout semblait plus sombre. Plus effrayant. Était-ce à ça, se demanda-t-elle, que ressemblait le monde des adultes ? Si c’était le cas, elle ne voulait pas en entendre parler.
La fatigue la faisait trébucher. Mais elle tenait bon. Ne pas perdre le chat, se récitait-elle, le regard focalisé sur cette fourrure qui semblait si douce. Elle cessa de regarder autour. Ferma son cœur à ce monde inconnu et terrifiant. Le chat s’engouffra dans une petite rue plus sombre encore que les autres. La petite fille hésita une paire de seconde, puis lui emboita le pas.

Au bout de la ruelle, le soleil brillait. Et dans une flaque formée par la concentration des rayons lumineux, elle vit sa mère qui, de l’affolement plein les yeux, la cherchait. La petite fille oublia le chat, et couru, couru comme jamais, pour retrouver l’étreinte chaleureuse des bras maternels.

Lorsqu’elle jeta un regard effarouché vers le chemin emprunté, la petite fille ne vit rien qu’un vieux bâtiment de briques. Triste. Abandonné. Elle haussa les épaules dans un geste très adulte, et reporta son attention sur sa mère. Celle-ci l’enveloppa, la serra fort, et l’embrassa sur le nez. Si elle ne comprenait pas ce qu’elle venait de vivre, la petite fille ne s’en préoccupait pas, verrouillant dans un coin de son esprit la dérangeante étrangeté de cette promenade improvisée. Elle enfouit le visage dans le manteau de sa mère. Inspira son parfum. En sécurité. Enfin.

Un peu plus loin, le chat continuait sa route. Souriant dans ses moustaches. L’âme qu’il avait entraînée était bien trop jeune, malléable. Trop pure, pour cette ville pleine de vices qu’il affectionnait par-dessus tout. Elle était là, juste sous ses pattes. Immense et évidente. Pour qui savait regarder. Cette Ville, qui les gouvernait tous, adoptait, sélectionnait et, parfois, revenait sur ses choix.
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Messagepar Magicopolis » 16 Fév 2017, 15:52

La ruelle était sombre, noire. Le pavé rendu boueux par la neige fondue. C’était une impasse. Et ils le savaient, eux et leur lampe torche. La ville aux milles canaux s’était refermée sur lui et sa police politique venait le cueillir. Dans le lointain, inconscients, on faisait la fête. Des éclats de voix, le tintement des verres. Mais ça, les deux flics s’en fichent. Et lui aussi par ailleurs. Ils n’entendent que sa respiration rauque, lui qui vient de finir sa course face à un grillage qu’il aurait été inconscient d’escalader. L’air glacial de l’hiver entre par grandes goulées dans ses poumons, soulèvent sa poitrine, brûle sa gorge. Il respire comme on taperait un tambour, à toute allure, de toute ses forces. L’effort, la fatigue, l’hystérie. Comme si ses poumons voulaient jaillir de sa poitrine. Et les deux flics toujours, qui s’avancent, leurs lumières braquées sur lui, le gourdin apprêté. Les tourbillons de l’hiver font flotter derrière eux leurs imperméables alors que l’un d’entre eux ricane à l’idée de rosser un enfant.

Alors il se passe la main dans les cheveux, éparpille la neige qui vient se coller contre son crane presque rasé. De l’intérieur de sa chemise déchirée, il laisse tomber un quignon de pain, et de sa poche, il sort une lame. Un surin des plus rudimentaire. De ces armes qui si elles ne vous tuent pas, vous file le tétanos ou des saloperies du genre. De sa vie, il n’avait jamais tué un homme. Mais il est de ces oiseaux épris de liberté, qui continuent à chanter jusque dans les limbes de l’au delà. Alors il s’avance, déterminé, le surin dans la poche, le regard en coin. Et la matraque vint le cueillir au niveau de l’arcade sourcilière, l’envoyant bouler contre le mur. Le flic a cogné de toute ses force, dessiné, l’espace d’un instant, une arabesque sanglante alors que son arme arrache la peau et le cartilage de l’adolescent. Le deuxième coup l’envoie bouler par terre, presque inerte.

Et c’est la botte de son second bourreau qui vient le cueillir, sous l’oreille, contre la mâchoire. Il se mord la langue, crache du sang et quelques dents. Mais ce déferlement de violence n’est rien comparé à ce qu’il leur fera subir. Et c’est en se relevant qu’il donne son premier coup, gagnant. La lame vient cueillir l’officier au flanc. Elle déchire chaire et vêtements, s’insère avec une facilité déconcertante entre les organes. Il n’a jamais tué. Mais il retire la lame, arrache un grognement à l’officier. Et il refrappe, encore. Lui déchire le bas ventre, s’acharne de toute ses forces contre la garde de son arme de fortune alors que la lame elle, est toujours bloquée dans les tripes. Ça sent la mort, ça sent la merde, alors que l’officier, le regard encore surpris par la résistance qui lui est opposée, se dévide sur le pavé. Ses tripes s’ouvrent comme on ouvre un bocal à bonbons, déversant le contenu dans la ruelle dans une odeur d’égout. Et le deuxième homme reste là, les bras ballants. Dépassé par ce torrent de violence. Submergé alors que son ami s’effondre, secoué par les spasmes. Au dessus d’eux, il s’est remis à neigé, dru. La respiration saccadée de l’enfant continue de secouer ses épaules alors que d’un geste rageur, il vide une narine, puis l’autre. Lâche un mollard qui vient se suspendre contre le grillage. Et s’avance, déterminé. Il a déjà tué, il sait faire.

« Doucement petit, doucement fils de pute. »

Il le tient à distance de son bâton. Alors que l’enfant lui tourne, rode tel un loup autour d’un veau blessé. Et il s’élance, aussi bête que déterminé. La matraque vient le cueillir au ventre alors que lui ceinture l’homme à la taille. Et leurs deux corps s’écrasent contre le mur de brique nue dans un craquement sonore. La lame, elle, est tombé par terre. Momentanément délaissée par son maître, qui roule avec son adresseur, pris dans un corps à corps lascif. L’homme lui enfonce ses doigts dans la bouche en tentant d’éloigner son visage, lui les mords jusqu’au sang, jusqu’à ce que l’homme l’envoie bouler, de son poing gros comme sa tête. Et sa petite main d’enfant retrouve le chemin de son poignard. Et il se relève. De ceux qui jamais ne restent l’échine courbée. Et il s’élance, une dernière fois. Dans un rugissement cassé, par ce froid qui attaque sa gorge. Ses mâchoires claques comme celles d’un de ces gros chiens qui rodent parfois, alors que la lame s’enfonce dans le cou du policier, aspergeant de sang chaud son visage adolescent. Les doigts de l’homme courent le long de son corps, cherchent comment éloigné cet enfant qui sans discontinuer, plante et plante la lame, encore et encore, comme l’on moissonne une terre fertile.

Mais déjà, les sirènes se font entendre. Les aboiements des bêtes, les bottes de leurs maîtres. Qui s’approchent, à vive allure. Alors il s’enfuit. Enfourne la lame dans sa poche, s’essuie les mains contre sa chemise déjà inondée d’écarlate. Et s’élance contre le grillage. Ses mains s’accrochent sans mal aux mailles alors que ses pieds poussent, de toute leur force. Pour pousser l’enfant jusqu’aux barbelés, petit singe en quête d’échappatoire. Barbelés qui déchirent sa cuisse abîment ses chaires. Et lui font perdre prise.

Le jeune homme s’effondra sur des poubelles, dans un craquement sinistre. Roulant puis s’effondrant de nouveau, sur le pavé cette fois, sa colonne formant un S tout sauf naturel. Passée l’adrénaline, il redevenait cet enfant fatigué et traqué, ce garçon des rues qui avant ce soir, n’avait jamais fait pire que du vol à l’étalage. Mais la destinée avait choisi, et aujourd’hui il était meurtrier. Étrangement, les sirènes s’étaient tues, de même que les chiens et le bruit des bottes. Au travers du grillage, le jeune homme ne voyait qu’une ruelle sombre, aux contours étrangement flous. Alors il se tourna, grimaçant. Pour tomber nez à nez avec de nouvelles paires de bottes, au dessus desquelles campait une bande d’hommes, tous vêtus de noirs, éclairés par une lampe à pétrole.

Prestement soulevé, il fut reposé sans tendresse sur ses pieds flageolant, alors que parmi l’assistance on marmonnait. Vraisemblablement, ils n’étaient pas de la police. Et vraisemblablement, ses habits maculés de sang ne choquaient nullement ses nouveaux geôliers.

« On dirait que la ville en a aspiré un autre. Prévenez Moloch, dieu sait qu’il raffole de ce genre de petits roquets pour sa meute. »

« Nourrissez le et foutez lui de la pommade, y a moyen d’en tirer un bon prix »

Surpris, esseulé, renvoyé à sa plus tendre enfance, le garçon se laissa faire, se laissa emmener. Il n’avait plus la force de résister. Par un soir d’hiver, sa destinée l’avait trouvé, il serait assassin. La Ville en avait décidé ainsi.
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Messagepar Magicopolis » 19 Fév 2017, 23:03

Nothing is written unless they write it


Certains, pour passer de l’autre côté du miroir, font un pas en avant, vers leur avenir ; d’autres, un pas en arrière, pour fuir leur présent. Toi, tu avais fait un pas sur le côté.

Tu avais passé ce qu’ils appelaient un déguisement, et tu étais devenue toi-même, en t’exposant aux obsessions et aux agressions. Tu étais fière de toi. Ta vie prenait un tournant. Maintenant, tout allait s'arranger, et personne ne pourrait plus te dire ce que tu avais le droit de faire. Puis, alors que tu sortais d’une tentative avortée auprès d’un logeur méprisant, tu étais retournée à la rue, seule arène bienveillante offerte à tes aventures. Mais à ton retour, la rue avait changé. Comme si ta déception, la bile montée dans ton âme sous l'effet de cet énième renoncement à la bonté humaine, t'avait ravie à cette existence où tu luttais depuis toujours contre le courant. Comme si tu avais passé des verres fumés pour regarder ta vie.

Il y avait au coin, sous une affiche de cirque psychédélique que tu n’avais pas remarquée, toi qui fais toujours attention aux affiches, un cracheur de feu sorti de nulle part, dont les gerbes de flammes formaient des phénix qui montaient jusqu’aux réverbères tordus. Tu t'étais retournée vers la façade : c'était bien le numéro où tu t'étais rendue pour tenter d'obtenir une chambre. Mais la porte était changée. C'était bien la rue, mais défigurée par une mutation invraisemblable.

Tu t’étais figée, en remontant sur ton épaule la bretelle de ton débardeur, incertaine, consciente du danger sans encore en comprendre la nature. Tu étais entrée dans le premier bar venu pour te tasser dans un recoin chaud, ton visage trop anguleux caché derrière ta tasse de café, espérant qu’on ne remarquait pas la fine ombre qui se signalait déjà au-dessus de ta lèvre tremblante. Tu t’efforçais de ne pas fondre en larmes : tu avais peur que ton mascara coulant sur ta joue attire l’attention de ton entourage, de plus en plus inquiétant.

Un homme porteur d’une toque et d’un boa – un vrai boa, un serpent – vint s’asseoir à ta table en silence. Son regard était uniformément noir, pas de blanc de l'oeil. Sa main, qui pianotait sur la table, avait un sixième doigt. Terrifiée, tu pris la fuite en jetant sur la table un peu de monnaie. En quittant l’établissement, tu entendis la tenancière protester : tu la payais avec de la monnaie étrangère, disait-elle, et elle n’appréciait guère… à vrai dire, sa voix semblait se changer en un rugissement. Tu te mis à courir droit devant toi, en esquivant les silhouettes de cauchemar qui emplissaient maintenant la rue. Tu avais basculé dans la folie, il n’y avait pas d’autre explication. Pourtant tu n’avais rien à te reprocher ! Tu n’avais rien pris ! Ça faisait des mois que tu n’avais rien pris !

« Stop. Du calme. »

L’étreinte de ce policier t’avait surprise autant que terrifiée, mais il y avait dans sa voix quelque chose de rassurant, presque hypnotisant. Soudain, tu avais eu l’impression qu’il avait l’explication à toutes tes questions, la réponse à toutes tes angoisses. Tu t’étais blottie dans ses bras sans résistance, et il t’avait entraînée dans le café à nouveau ; vaguement, du coin de l’oeil, tu l’avais vu régler ta précédente consommation dans une autre monnaie. Tu avais songé : il va falloir se débrouiller pour gagner de l’argent local, et la résignation t’avait envahie ; tu avais pourtant décidé d’en finir avec ce mode de vie… Mais peut-être que ce policier allait pouvoir faire quelque chose pour toi. Son uniforme n’était pas réglementaire, mais après tout… le tien non plus.

« Asseyez-vous, mademoiselle. »

Mademoiselle. Ta loyauté lui était déjà toute acquise. Il t’avait alors interrogée : il voulait savoir comment tu étais arrivée dans ce monde. Une sorte de police des frontières apparemment… et télépathe, te semblait-il : il devinait la fin de tes phrases quand tu cherchais tes mots. Il semblait intéressé par tes déclarations, et comme tu l’espérais, il se leva finalement et t’invita à le suivre au poste. Enfin, « dans son quartier », comme il disait. Il ne semblait pas totalement à l’aise au milieu de tous ces artistes. Tu ne lui parlais que depuis quelques minutes, mais tu avais l’impression de le connaître sur le bout des doigts.

Alors que vous franchissiez le chemin de ronde d'un haut rempart de pierre, il se présenta. « Penrose Etherington. » Quelques secondes plus tard, alors que tu formais déjà la première syllabe de ton nouveau prénom, une sorte de grondement monta du sol. La tenancière monstrueuse vous avait-elle poursuivis ? Non. C’était bien pire. Une menace directe, horrible, venait de surgir ; il te fallut simplement un moment pour l’identifier comme telle. Au départ, tu ne vis qu’un homme. Un type carré, bronzé sous un borsalino crème, mal rasé, l’air frimeur et blasé à la fois. Il aurait pu avoir un gros cigare en barreau de chaise à la bouche, ça ne t’aurait pas surprise. Calé sur un créneau de la muraille, il semblait prendre le frais en admirant le soleil couchant ; tu te demandais comment il avait pu arriver là, mais mieux valait ne pas se poser trop de questions, c’est ce que tu avais compris des lois de ce pays.

« Penrose Etherington… Toujours sur le sentier de la guerre ? »
« Toujours, »
répondit le policier en levant la tête vers lui avec une étonnante bonne humeur. « Et toi, toujours décidé à m’empêcher d’accomplir ma mission ? »

L’homme au borsalino sauta dans le vide, et atterrit souplement devant vous deux ; tu sursautas, le policier n’eut pas un haussement de sourcils. L’inconnu semblait déformé, comme s’il se métamorphosait lentement en quelque chose… de pas vraiment humain. Ses tibias s’allongeaient en jarrets musculeux, son veston se déchirait sur son dos. Sa voix enflait en rugissement, mais dans son cas, ce n’était pas une métaphore.

« Nous avons droit aux Seuils. Et je parle à la fois en habitant de la Ville et en natif du Réel. Quelle que soit la masse d’information que tu amasseras, Etherington… Quelle que soit la puissance que tu réuniras, tu ne les fermeras pas. »

« Parce que c’est impossible ? » ricana le policier, qui semblait peu impressionné. Ce mot semblait éveiller chez lui le dédain qu’évoque le mot « magie » chez un scientifique, c’était en tout cas ce que ça te rappelait. L’homme au borsalino, que tu appelais maintenant dans ton esprit la Bête, secoua pour dire non sa tête qui se couvrait de poils sombres.

« Parce que je serai là pour t’en empêcher. »

En quelques secondes, cette conversation ésotérique s’était transformée en duel de titans. Des acolytes avaient surgi de derrière les pierres : un homme frêle, qui semblait atteint d’une maladie mystérieuse, formait un champ de force translucide en tendant devant lui ses mains blêmes ; une petite fille s’avançait à l’abri de ce bouclier, et envoyait à l’attaque une armée de poupées en mauvais état ; un jeune garçon couvert d’un capuchon, à ses côtés, les yeux clos, la cape couverte de symboles mystérieux qui émettaient une douce lumière, n’émettait pas un son, sauf par moments pour avertir la Bête des mouvements de son adversaire une seconde avant que celui-ci ne les accomplisse. Toute cette meute s’en prenait au policier. Tu t’étais plaquée à la muraille et ils t’avaient apparemment oubliée.

Lui, de son côté, avait disparu ; il avait pris forme liquide. Il passait par tous les états climatiques de cet élément pour combattre la Bête, qui avait achevé sa transformation et balayait les airs de ses pattes monstrueuses. De larges ailes claquaient dans son dos, et soulevaient par moments sa forme gigantesque de plusieurs mètres au-dessus du sol. La grêle perçait son cuir épais, trouait ses ailes, la bourrasque l’aveuglait, l’eau entrait dans sa gorge et ses naseaux puissants qui la recrachaient en nuages, ses pattes s’ébouillantaient ou gelaient à la toucher ; la vapeur l’esquivait, les gouttes se dérobaient entre ses griffes. Mais il ne renonçait pas.

Tu vis soudain la flaque d’eau se reformer au sol, rampante, et s’engouffrer sous une porte qui s’ouvrait dans la muraille, une énorme porte de chêne clouté. La Bête s’abattit au sol. Tu savais où tu avais déjà vu ce lion couvert d’ailes d’aigle ; une statue, sur la place où tu aimais donner du pain au pigeon quand tu étais petite… l’un de tes rares bons souvenirs. Le sculpteur était-il venu dans ce monde, et s’en était-il inspiré ? Le lion de la statue portait un livre de pierre, comme un bouclier, et une épée. Tu imaginais parfaitement ces pattes humanoïdes se refermer sur de telles armes.

Etait-il blessé ? Tu regardas de plus près, surmontant ta peur, et tu réalisas qu’il lapait d’un grand coup de langue une partie de l’eau. De l’autre côté de la porte, le policier avait dû reprendre forme humaine, car tu entendis un hurlement de douleur. Le lion partit d’un rire immense, alors qu’il redevenait humain à son tour. Puis, dans un hoquet, il recracha l’eau qui s’échappait de force ; il se tourna vers toi tandis que le filet de liquide se frayait un chemin sous la porte, pour reformer l’intégralité du corps au-delà.

« Alors ? Tu n’as pas eu le temps de te présenter. Comment tu t’appelles ? »

La petite meute s’était rassemblée autour de toi. Eux ne lisaient pas dans ton esprit, et n’y imprimaient aucune sensation, aucune pensée, à ton insu. Tu étais libre de trembler de peur, et d’apprivoiser ta peur. Libre de vivre toute ta vie dans la terreur d’être aspirée à nouveau, toi ou ceux que tu aimais, dans un monde différent ; et libre d’apprendre à te reconstruire avec cette vérité à l’esprit. A la réflexion, tu étais d'accord avec eux. Les seuils du réel ne devaient jamais être fermés ; même y songer était une hérésie. Si tu rencontrais de nouveau Penrose Etherington, et si tu parvenais à résister à son influence, tu le lui dirais en face.

L’homme au borsalino se pencha : une poupée éclopée lui ramenait son chapeau. Le sourire qu’il lui adressa te désarma tout à fait.

« Je m’appelle Abelle... » Tu te raclas la gorge pour tenter d’éclaircir le timbre de ta voix. « Je n’ai nulle part où aller. »
L’homme au bouclier t’observa des pieds à la tête, pensif quelques secondes, son regard vitreux illuminé d'une confiance absurde qui faisait chaud au coeur. Tu aurais tant aimé lui faire bonne impression... mais de cette perpétuelle angoisse aussi, tu sentais que tu pouvais te délivrer, comme d'une peau trop étroite. Dans ce monde, ton accoutrement était loin d'être le plus extrême. Il brisa soudain le silence : « Abelle. Tu as déjà été baby-sitter ? »
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Messagepar Magicopolis » 20 Fév 2017, 12:35

Metaverse*

J'ai envie de rire. J'ai envie de pleurer. Un gouffre s'est ouvert dans mon ventre. Pas quelque chose de désagréable, ni même de triste. Plutôt comme un vertige. De l'excitation, de l'adrénaline. La porte de l'avion qui coulisse et l'on voit le vide, ce trou immense à quelques centimètres de nos chaussures, la peur, la bonne peur, celle qui te fait te sentir vivant, qui te dit que ce n'est pas normal de sauter, mais que tu ne risques rien, qu'un parachute viendra te freiner.

Le pont bien sur ! Je l'ai trouvé ton pont. Enfin, après toutes ces années, à le rêver, à le contempler sur papier glacé, il est là devant moi, avec son armature de ferraille qui se lance d'une rive à l'autre comme un plongeur. Quatre chevaux de bronze, rugissant, en bornent les extrémités, tous tournés vers les points cardinaux, du moins je me plais à l'imaginer. Mais l'important ce n'est pas le pont. C'est l'angle. Le cadrage. Longer la rive, ce fleuve de glace grise, par un matin sans vent, où les voitures qui passent fument froid, à la recherche de l'endroit exact ou tu t'es placé pour le prendre en photo.

Ce doit être ici. Les mêmes façades aux couleurs pastels affadies par la grisaille du matin, par ce froid vif, pur, qui prend aux tripes et te nettoie les bronches. Le fleuve au premier plan que l'hiver a rendu dur et opaque, sans éclat, sale à cause de la pollution de toutes ces voitures longeant la berge. Et dans le lointain, au travers des fumées floues, les ombres monolithiques de cette ville, de ta Ville du bout de l'univers. Cette fameuse City qui revient dans tant et tellement de titres de tes photos. Tu étais ici, il y a des années, peut être huit, peut être neuf ans déjà, et je suis là, dans tes pas, dans tes empreintes, à contempler ce paysage que tu as immortalisé.

Mais l'important ce n'est pas ce pont, sous lequel la brume tenace, comme des vagues s'étire avec des langueurs de félin. Ni même le paysage, cette Ville froide de pierre glacée et de vieux réverbères dont certains sont encore allumés. Ce qui me retourne le coeur, ce qui me donne envie de pleurer sans peine, ce qui estompe les gens qui passent et efface le bruit des moteurs, ce sont toutes ces questions qui demeurent, qui me hantent. Comprendre, savoir, deviner, pourquoi par un beau matin d'hiver au couteau, tu as décidé de faire la route jusque ici, de te placer là, pour prendre cette photo. L'histoire derrière le cliché, la raison de ton art. L'important pour moi, et cela fait longtemps que je l'ai compris, c'est le doigt qui appuie sur l'appareil, l'oeil qui se coule dans le viseur du reflex.

Depuis des années que je remonte patiemment la piste de tes clichés, que j'égare mes insomnies dans le dédale de tes collections j'ai fini par percuter. Leur beauté plastique est accessoire. Bien sur ce sont des images splendides, mais je crois du haut de ma maigre expertise, qu'il existe des photographes bien meilleurs. Non ce qui en fait le sel, ce qui les rend obsessionnels, c'est cette façon si particulière, unique, que tu as de faire voler en éclat le quatrième mur, celui qui sépare le spectateur de l'artiste. On regarde la photo, mais on oublie le paysage, on néglige le sujet, même invisible la main à l'origine du déclencheur, est tout ce qui importe, le véritable coeur de l'oeuvre. Comme maintenant, comme aujourd'hui par ce matin froid, comprendre pourquoi tu étais là et pas ailleurs, ce qui te passait par la tête, ce qui t'as entraîné ici.

Je me rappelle d'un de tes autoportrait, dont le titre m'échappe. Du gris et des dégradés de blanc, du bitume et une marelle tracée à la craie. Tu y est, à suivre le cailloux sur les cases qui vont de la terre jusqu'au ciel, comme dans le jeu, comme dans la comptine. Au fond le thème et sa mélancolie étaient un peu téléphonés, faciles, déjà vus et revus. Ce qui fait la force de la photo est ailleurs, dans un détail, stupide et qui pourtant m'a sauté aux yeux et m'a durablement ravagé. Tes chaussures, un peu le reste de ta tenue, sur la photo, tout est désuet, passé de mode, cela respire la misère d'un autre monde, d'un étranger. On est bien loin des talons hauts sur les couvertures de modes. De vieilles baskets et la photo prend un tout autre sens. Le quatrième mur se fracture, implose. Parce que c'est touchant, parce que c'est réel, parce que ça rend l'art de ce photographe de peu de moyens brutalement à notre portée. Tu voulais raconter une histoire, exprimer quelque chose au travers de l'image. Moi je n'écoutais pas, je regardais encore et encore ces chaussures bien fatiguées, informes, poussiéreuses, je pensais à l'artiste, à son quotidien, à peut être cette tristesse qu'il trainait, aux raisons qu'il avait de raconter une telle histoire. Le conteur m’intéressait bien plus que le conte.

C'est comme cette ville, ta Ville froide pour paraphraser une de tes légende, vers laquelle le pont se tend, s'étire, comme une main d'acier, avec ses quatre chevaux de bronze cabrés en direction des points cardinaux. Dans la brume je la devine belle. Des flèches, des tours, des bulbes et des dômes que le pinceau d'un bas et morne soleil d'hiver redessine d'un jaune si éteint qu'il en parait gris. Et pourtant si elle me fascine autant ce n'est pas pour son architecture majestueuse, ni même pour la grandeur de son mystère ou de son histoire. Mais parce que tu l'as parcourue, et peut être la parcours tu encore. A la recherche du détail, du petit rien, d'un coin de rue, d'un canal ou d'un fleuve où flottent des ombres matinales, de ces endroit qui appartiennent à toutes les villes, à tous les univers, sans charme autre que ce moment où tu as choisi de déclencher ta photo. C'est comme les livres des vieilles collections, avec leurs couvertures dorées à l'or fin. Des objets magnifiques, mais qui n'ont de sens que pour les histoires qu'ils abritent. Étrange n'est ce pas, de traverser le monde, un univers entier, pour s’apercevoir que cette légende que l'on cherchait pourrait exister n'importe où, à deux pas de chez soi, pourvu qu'un artiste de passage ait un jour décidé d'en faire ressortir les angles les plus évocateurs.

Je suis devant cette Ville, comme ces paresseux dans leur lit qui retardent le moment d'ouvrir les yeux pour retenir un rêve, comme ces lecteurs trop sensibles qui voyant défiler les pages d'un roman particulièrement passionnant ne veulent pas en atteindre le bout. Pendant neuf ans j'ai attendu ce moment. J'étais comme une louve, en silence, avec patience, je remontais tes pas, j'humais ta sente à travers les univers virtuels, pas un cliché ne m'échappait, des plus humbles aux plus écrasants, tous finissaient entre mes griffes, pour y être décomposés, défigurés, analysés. Savoir. Comprendre. Mais maintenant que la Ville a été retrouvée, débusquée, comme une biche farouche dont la silhouette se détache des brumes du matin, j'hésite, je recule. Pas envie d'y aller. Pas tout de suite. Savoir que le pont existe toujours, que tu étais là, juste là pour le regarder, me suffit.

C'était un beau voyage, et je sais déjà qu'en repartant vers le réel, je vais en chialer à ne plus pouvoir comme si quelque chose m'avait été arraché. Mais je n'irais pas plus loin, pas aujourd'hui, pas tout de suite, a cause de cette terrifiante et vertigineuse magie des portes fermées. Des huis clos, aveugles, derrière lesquels l'infini des possibles se terre jusqu'à temps qu'on ose les ouvrir. J'ai aimé te chercher, te découvrir m’intéresse moins, de crainte peut être que la normalité, avec ses failles, ses accords dissonants, me saute au visage et me réveille. Cette ville, ta Ville froide, je te la laisse, pure et inviolée, un décor de théâtre dont on se refuse à arpenter les coulisses, un mirage vers lequel on ne veut pas marcher pour ne pas le froisser. Je préfère la contempler de loin l'aimer et l'espérer, lui hurler mes questions juste pour les entendre rebondir sur ces façades mystérieuses, que tes noirs et gris colorent de tons autrement plus éclatant que n'importe quelle lumière.

Tu es cette Ville. Elle n'existe qu'au travers de tes yeux, qui un jour en ont caressé les méandres de béton et de pierres froides, et ont décidé par on ne sait quelle magie, d'un clic et d'un flash, de lui donner une âme. Traverser le pont, saluer les quatre chevaux de bronze, faire sonner l'armature de métal du poid de mes pas, ne servirait à rien, n’apaiserait rien. Derrière, c'est comme devant, de ce côté ou de l'autre, rien de plus que dans une autre cité. L'architecture ne parle pas, a besoin de la caresse de ton passage, du souvenir de ta présence attentive, pour s'incarner, se peupler, de rêves et d'histoires. Ce n'est pas de l'art, c'est quelque chose de plus immense, d'autrement plus vertigineux. Tu t'es tenu là, tu étais là, par un gris matin d'hiver, les gens allaient, venaient, les voitures s’essoufflaient sur les voies sur berge, et toi, dans le plus grand secret, comme un enfant jouant sur une plage avec le sable humide, tu façonnais la brume à ta convenance, lui donnait corps, réalité, texture et profondeur. Ce fut bref, ce fut à peine perceptible, et pourtant de ce déclic, de cet éclat invisible à travers les mornes rayons du soleil, une Ville est née. Juste ici. Sous mes pieds.

Là où tu te dressais.

Spoiler:
* The Metaverse is a collective virtual shared space, created by the convergence of virtually enhanced physical reality and physically persistent virtual space, including the sum of all virtual worlds, augmented reality, and the internet.
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Messagepar Magicopolis » 23 Fév 2017, 22:45

Exil


Petite chose fragile, qui traverse la boîte. Elle fend la foule, joue des coudes dans la marée humaine. Sa robe se froisse quand elle glisse contre les danseurs, se coule entre ceux qui s'agglutinent au bar. Elle piétine, tempête, pousse quand il le faut : elle est pressée. Sortir. S'enfuir. S'évader de cet endroit bien trop étouffant pour sa petite personne.

Elle a mauvaise mine. Les cheveux défaits, le maquillage qui a coulé sur ses joues. Elle a chaud. Elle transpire. L'air froid de la ruelle, qu'elle atteint en poussant cette porte de service, lui glace les joues et les jambes. Mais elle s'en fiche. Elle marche, marche autant qu'elle peut. Elle ne sait pas où elle va, mais elle marche. S'enfonce dans la ruelle.

Une sensation étrange. Qu'elle ne connaît pas. Ca l'assaille, ça l'englobe. Mais elle n'y fait pas attention. Un mauvais pressentiment, peut-être. L'impression d'être suivie, sans doute. Elle croise les bras. Essaye de réchauffer sa peau nue. Il fait froid. Elle a froid. Et maintenant, elle regrette d'être partie sans reprendre son manteau et son sac au vestiaire.

Il y a un néon qui clignote. C'est trop fort. C'est trop faible. Elle n'arrive pas à lire correctement le nom tracé par les tubes. Ca lui éclate les rétines. Elle plisse les yeux. Elle n'aime pas ça. Mais elle pousse la porte. Elle entre. Même si elle ne connaît pas cet endroit, ni n'en a déjà entendu parler. C'est l'inconnu.

Elle se dirige vers le bar, s'assoit sur un tabouret. Elle commande un de ces cocktails sucrés qui pétillent, un peu rosé. Juste comme elle les aime, comme elle en boit des dizaines et des dizaines les soirs où elle sort.

Derrière le bar, il y a ce type. Grand. Immense. Et borgne. A la place de son œil gauche, une énorme cicatrice qui part de la racine des cheveux et s'achève au menton. Le droit, lui, ressemble à une constellation. Un amas d'étoiles qui tourbillonne dans son iris. Elle trouve ça étrange. Elle trouve ça beau.

Elle babille, quand elle explique, raconte qu'elle a toujours vécu dans cette ville, qu'elle y a grandit, et que ses rues, elle les a arpentées. Le géant sourit. Il ricane même, quand il lui sert son verre. Il se penche devant elle. Et elle voit, là, sous sa chemise. L'ombre d'un aigle tatoué sur son pectoral, juste sur son cœur. Alors il raconte. Il explique.

Lui aussi, il a vécu dans la ville d'où cette fille vient. Lui aussi, il a avancé dans cette ruelle. Le même sentiment qu'elle a eu, celui d'une part de soi laissée derrière. Comme si l'âme s'est modifiée. Et la fascination de continuer, de ne pas se retourner. De franchir la porte de ce bar, avec son néon à la couleur criarde. Qui clignote.

Il n'est pas le seul, qu'il ajoute. Il y a ce type assis à une table, les nez plongé dans des papiers. Des factures. Des taxes. Un ancien banquier, bon dan son job qui a terminé ici, obligé de finir comptable pour un bar miteux. Celle qui se tient derrière le comptoir avec lui, à faire du charme aux clients pour remplir cette jarre destinée aux pourboires, une ancienne héritière qui a passé ses nuits à écumer les boîtes.

Tant de personnages du même genre. Comme cet ouvrier condamné à s'occuper de la maintenance. Cette musicienne condamnée à jouer d'un instrument acheté au rabais, puisqu'elle n'a pas pu prendre sa précieuse guitare avec elle. Ce gosse des rues, qui n'a désormais que ce bar pour vendre sa marchandise euphorisante.

Des rebuts, qu'il précise. Rejetés d'une société qui n'a plus voulu d'eux. D'un lieu qui a décidé qu'ils étaient de trop. Chassés. Dégagés. Dans l'impossibilité de revenir, parce qu'ils n'étaient plus les bienvenus.

Elle ne comprend pas, cette petite chose fragile avec son verre qui pétille, ses petits doigts tous fins qui s'enroulent autour. Ca contraste, avec son air fatigué, le mascara qui a coulé sur ses joues. Elle a les larmes aux yeux. Sentimentale, sans aucun doute, d'avoir écouté l'histoire de ces êtres rejetés par leur Ville qu'ils ont servis avec zèle.

A chaque fois qu'elle termine son verre, le géant derrière le bar lui en ressert un. Plus elle boit, plus elle a soif. Plus elle a soif, plus elle boit. Et plus elle devient pompette, plus elle réfléchit. Elle fonctionne comme ça, cette petite poupée.

Cette question qui lui brûle les lèvres. Qui lui paraît idiote, mais essentielle. Parce que si elle a terminé sa soirée dans ce bar, c'est qu'elle risque le même sort qu'eux tous. Ca l'angoisse. La fait pâlir, écarquiller ses petits yeux comme deux énormes billes. Alors elle lui demande, avec ses dents parfaitement blanches et alignées, sa petite langue qu'elle darde entre ses lèvres rosées, brillantes d'avoir bu.

Elle questionne, interroge pourquoi ils ne sont pas repartis. Pourquoi ils n'ont pas voulu rentrer chez eux. Pourquoi, malgré le rejet de cet endroit qui les a chassés, ils n'ont pas tenté. Forcé. Pourquoi ils n'ont pas voulu imposer leur présence. Lui, ce géant, il ricane. Encore. Il se moque d'elle. Il lui explique.

– Cette foutue Ville a profité de notre errance. Elle a ouvert son Seuil, nous a vu le franchir. Et elle l'a fermé sur nous. Bien sûr, on veut rentrer. Mais on ne peut pas. On ne peut plus. Tu sais ce que ça signifie, ma petite ? Tu es coincée ici avec nous. Impossible de revenir. Plus de Magie. Plus de Seuil. Plus de Ville. Tu es dans le Réel maintenant. En Exil.
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Messagepar Magicopolis » 23 Fév 2017, 23:18

And I can't tell
if I open the door
on Heaven or Hell


Les étoiles brillaient tout autour d’elle, comme si elle flottait au sommet du monde, et l’alcool lui faisait tourner la tête. A ses côtés, il désignait des astres lointains dont il connaissait les noms scientifiques ; elle en connaissait les noms mythologiques. Tandis qu’ils échangeaient des mots sans importance, elle se souvint d’un soir comme celui-là, des années plus tôt, où ils avaient fait exactement la même chose… Mais ils n’étaient que deux amis à l’époque. Ils n’étaient pas mariés. Ils n’avaient pas d’enfants. Ils ne s’étaient pas installés à la capitale. Ils n’étaient que deux gamins, dont l’avenir était aussi libre qu’une feuille blanche emportée par le vent.

Puis elle était tombée enceinte, et tout s’était emballé. En y repensant, elle avait vraiment l’impression que son choix de garder l’enfant et d’écrire à son ami avait entraîné tout le reste. Il avait été si heureux que, sur le moment, elle n’avait ressenti aucun regret : ils seraient heureux ensemble. Il était devenu pasteur, c’était le meilleur père dont elle pouvait rêver pour l’enfant à venir. Il s’était apparemment remis de sa mauvaise expérience au service militaire… Pendant les quelques années où il avait disparu, elle n’avait jamais su ce qu’il était devenu : il ne lui en avait jamais parlé.

Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle devait renoncer à errer où bon lui semblait et à donner ses spectacles. Cette partie de sa vie était finie. Comme ses amies, elle allait se marier et s’occuper d’un bébé à longueur de journée. La scène lui manquerait… Mais elle ne doutait pas d’arriver à être heureuse d’une autre façon, avec un bébé dans les bras. Et puis, les mois passant, ses jeux avec le bébé étaient redevenus sa scène. Elle avait pris l’habitude de filmer leurs petites pièces de théâtre, pour les montrer à Kingsley quand il rentrait de la base.

Il n’avait jamais eu de soupçons quant à sa paternité. Et elle n’avait jamais eu le coeur de lui dire.

Bientôt, elle devint artiste d’une nouvelle scène, accessible depuis son domicile : elle publiait ses petits films, savamment montés, sur internet. Elle fut surprise par leur succès ; et par les revenus qu’il représentait. Tout cet argent, elle le mettait de côté pour leur enfant, pour plus tard. Quand il se mit à jouer de la musique, il devint une véritable sensation. Elle avait le sentiment de reprendre sa vie en mains. Et quelques-uns des messages qu’elle recevait étaient si étranges… qu’elle aurait pu croire que c’étaient ses fans d’autrefois, revenus lui faire leurs adieux. Elle n’avait jamais donné de spectacle d’adieu. Ils lui manquaient, bien sûr. Leur manquait-elle aussi ?

Les années avaient passé après les mois. La cécité du petit avait été confirmée. Mais elle ne se faisait aucun souci pour lui ; c’était un saltimbanque, il rebondirait comme un funambule qui a perdu un instant l’équilibre, comme un clown qui a feint une chute, comme un dompteur bousculé par un tigre. Kingsley l’inquiétait davantage. Il n’était pas heureux. Elle aurait cru que son travail le passionnerait suffisamment pour le consoler d’être coincé avec cette famille qu’il n’avait pas recherchée ; que sa famille le reposerait des tensions de son travail… Lui n’était pas un saltimbanque, et ne trouvait pas son équilibre.

Depuis peut-être trois ans, ils ne passaient plus leurs nuits ensemble. Cela s’était fait insidieusement. Elle commençait à croire qu’il avait deviné. Et puis, un jour, il lui avait proposé cette promenade au clair de Lune. Elle l’avait suivi sans crainte, en se demandant vaguement s’il allait l’étrangler et la laisser pourrir dans un fossé. Je vois un psy, lui disait-il. Tout va s’arranger. Mais elle savait parfaitement qu’avec ses plannings, il ne pouvait matériellement pas se rendre à de tels rendez-vous sans qu’elle s’en aperçoive. Le psy de la caserne ? Jamais il ne lui aurait accordé sa confiance. Ses anciennes blessures avaient guéri, mais les cicatrices étaient toujours là.

Elle regardait les étoiles, couchée dans l’herbe, le sourire aux lèvres, et elle songeait, en attendant qu’il lui parle enfin : je ne regrette pas un instant de cette existence que j’ai menée. Tous ces choix ont été les miens.

Alors, Kingsley se mit à parler. Il lui expliqua d’abord qu’elle ne devait pas le prendre pour un fou – qu’elle devait attendre qu’il ait fini d’expliquer – qu’il ne lui en voulait pas si elle avait du mal, au début – qu’il avait des preuves de tout ce qu’il avançait – qu’elle verrait elle-même dès qu’ils rentreraient à la maison. Puis il entra dans le vif du sujet. Et en quelques phrases, elle comprit.

“Attends, ne te fatigue pas, je sais. Je connais ça.”
“Non, tu ne comprends pas, ne va pas me parler de stress, de...”
“Kingsley ! Je te dis que je connais ça. Ce monde où tu vas… J’y allais, moi aussi. Avant que Tariq ne naisse. Tu sais, quand je donnais des spectacles… Je les donnais là-bas. Mais je n’imaginais pas que quelqu’un… d’autre y allait aussi.”

Elle avait failli dire : quelqu’un comme toi. Son mari, bien qu’elle l’affectionne de tout son coeur, bien qu’il soit un vieil ami, n’était pas la personne la plus capable de fantaisie qu’elle connaisse, loin de là. C’était un brave homme, un battant et un bon père, quand il était présent, mais elle ne l’aurait jamais cru compatible avec le concept de Pays Imaginaire et de voyages ésotériques secrets. Et plus il lui expliquait, plus elle s’étonnait. Plus elle réalisait qu’en fait, elle ne le connaissait pas. Elle avait vécu toutes ces années à ses côtés sans vraiment le regarder.

“Le mieux, c’est que tu viennes avec moi. On va rentrer, allumer la lumière, et s’endormir sur le divan ; et...”
Elle refusa d’abord. Et si ça ne marchait pas pour elle ? C’était sa porte, à lui. Symbole de son ennui de vivre, comme le rideau qui s’ouvre était pour elle le symbole de sa joie de jouer. Et s’ils restaient coincés là-bas ? Elle n’avait jamais franchi cette porte magique que représentait le bord de la scène. Elle les voyait et ils la voyaient, mais ils ne s’étaient jamais touchés. Et s’ils ne pouvaient pas revenir auprès de leur fils ? Qu’allait devenir Tariq ? Aveugle et seul dans un appartement vide ?
“On va le prendre avec nous. Si on le réveille pour le porter au salon, il se rendormira dans nos bras. Tu le connais.”
Qu’allaient-ils devenir, tous ensemble… là-bas ? Ne pouvait-il pas simplement lui raconter ? Mais elle savait que la réponse était non. Kingsley avait toujours eu du mal avec les mots. Il riait quand elle lui disait ça, et répondait toujours par la même boutade : légitime défense.

Ils s’installèrent côte à côte, serrés les uns contre les autres, après qu’elle ait écrit un mot pour ceux qui retrouveraient peut-être l’appartement vide. Elle pensait à peine à ses abonnés sur internet, ceux qui lui répétaient chaque jour qu’elle changeait leur vie. Elle avait presque l’impression qu’ils allaient mourir ensemble. Et c’était peut-être le cas… ce monde imaginaire où ils s’évadaient chacun de son côté, n’était-ce pas la mort ? Elle aurait voulu en discuter avec son fils, s’assurer qu’il était prêt à tenter l’aventure. Mais c’était le moment de partir. Ils parleraient un jour, quand il aurait grandi, qu’il aurait des questions.

Elle regarda un instant l’écran qui grésillait, puis inclina la tête contre l’épaule de Kingsley, qui semblait déjà s’être assoupi avec confiance ; elle caressa une dernière fois les cheveux de son fils, et ferma les yeux, en serrant contre elle deux des trois hommes de sa vie.

Au bout de dix secondes d’angoisse, elle rouvrit les yeux. Ça n’avait pas marché. Ils étaient toujours là… tous les trois. Elle aurait dû le savoir. Kingsley, à ses côtés, dormait paisiblement. Tariq se blottissait contre eux en murmurant.

Elle essaya de les réveiller. Elle les poussa un peu, doucement, puis un peu plus fort ; ils ne réagissaient pas. Comme s’ils étaient drogués, ou… Elle se leva en se dépêtrant de leurs bras comme s’ils étaient des pieuvres fantomatiques prêtes à l’entraîner dans les abysses. Elle avait perdu des années plus tôt le premier homme de sa vie ; et elle venait peut-être de perdre les deux autres. Elle resta là, à pleurer, à ne pas comprendre pourquoi elle n’avait pas pu traverser, cette fois, à les regarder, jusqu’à ce que l’aube revienne.


Tariq avait cessé de demander à son père depuis combien de temps ils étaient là, ou quand sa mère les rejoindrait. L'Académie le passionnait ; et plus encore, les nouvelles perceptions qu'il parvenait de mieux en mieux à maîtriser... et par-dessus tout, ses nouveaux frère et sœur. Un frère qui vieillissait trop vite, une petite sœur un peu folle, mais tellement bon public... et son père paraissait tellement plus heureux ! Ils étaient tous le meilleur public qu'il ait jamais connu, chaleureux, fait de contacts, d'applaudissements, d'étreintes... Il ne demanderait plus jamais à son père quand ils pourraient quitter cet endroit. Plus jamais. Il deviendrait un grand sorcier.


Ils allaient se réveiller, maintenant. D’un instant à l’autre.

Le soleil traversa les volets, le premier rayon blanc vint frôler leur visage… Et alors qu’elle clignait des yeux, ils disparurent. Elle tâta les coussins : ils étaient froids. C’était comme si elle avait rêvé cette nuit de tourments. Elle courut à la porte, l’ouvrit à la volée et se précipita dans la rue. Elle ne savait pas où elle allait, mais ses pieds le savaient, et la portèrent droit au théâtre voisin ; elle entra en bousculant le gardien surpris, se rua dans la salle, escalada la scène et traversa les rideaux rouges, hermétiquement fermés.

Elle était dans le noir complet. Elle allait rouvrir ces rideaux et… mais elle entendait toujours les pas du gardien, essoufflé, qui traversait la salle en courant à sa poursuite. Elle savait, au fond d’elle-même, que cette fois non plus, elle ne pourrait pas traverser. Mais pourquoi ? Pourquoi ? Qu’avait-elle fait de mal ? Pourquoi eux, qu'avaient-ils fait de bien ? Elle tomba, recroquevillée sur elle-même, cramponnée à ce traître de rideau couleur sang, et se mit à hurler comme une louve, sans discontinuer.

Trois semaines plus tard, on la conduisait en urgence au bloc opératoire de l’hôpital psychiatrique, la tête en sang, délirante et secouée de spasmes nerveux. Elle était pleinement consciente, et sentit l’aiguille traverser la chair de sa main, puis le masque s’appliquer à son visage ; le sang l’aveuglait, et elle pensait de toutes ses forces à son fils, son Tariq. Sa musique, la scène où il ne se produirait jamais, le public qui ne l’applaudirait jamais… Que devenait-il, dans cet univers de monstres ? Son père avait-il été capable de le protéger ? Puis le gaz anesthésiant emplit ses poumons.

Elle s’endormit. Il lui semblait qu’elle n’avait pas réellement dormi depuis la nuit où les deux autres avaient traversé sans elle.

A son réveil, elle paniqua : son corps avait si froid qu’il tremblait convulsivement. Une fine pluie mordante imprégnait ses vêtements et semblait coller à sa peau. Ses muscles étaient endoloris par un long sommeil sur le pavé inégal d’une rue mal entretenue. En battant des cils, elle fut rassurée sur un point : on ne l’avait pas jetée dehors sans la soigner. Ses paupières n’étaient plus collées par le sang de sa blessure. D’ailleurs, une douleur vive au crâne lui indiqua précisément, avant même qu’elle la touche, l’emplacement de sa cicatrice.

Etait-elle en prison maintenant ? Les pieds passaient à côté de son corps étendu sans que personne lui prête la moindre attention. Une quinte de toux la secoua, et quelqu’un s’arrêta enfin ; elle sentit une main sur son épaule.

“Je suis encore un peu vaseuse...” murmura-t-elle en se redressant avec peine en position assise. “Ce doit être l’anesthésie… Ou peut-être les séquelles...” Elle passa la main dans ses cheveux. La main la remit debout sans trop de ménagements. Plusieurs individus étranges s’étaient rapprochés d’elle et l’observaient comme un oiseau curieux.

Quelques-uns détachèrent des pièces de vêtements pour l’en couvrir ; quelqu’un lui passa un collier, un autre un masque bordé de perles, un autre encore un châle dont les sequins sonnaient à sa taille au moindre mouvement. Ils riaient, ils semblaient heureux de la connaître. Quelque chose de barbare et d’enfantin dans leur attitude faisait affluer les souvenirs. Ils lui rappelaient sa jeunesse. A deux pas, dans un terrain vague, des enfants jouaient sans surveillance sous la fine pluie qui ne semblait déranger personne. Un vieillard tatoué, assis dans un coin sur un tonneau, semblait parler tout seul, en proie à la démence ; elle s'aperçut soudain qu'il récitait des vers, ou peut-être les inventait au fur et à mesure de sa réflexion, le regard perdu dans un vide insondable.

“Il y avait de la brume cette nuit,” acquiesça une femme couturée de cicatrices en lui caressant la joue, comme si elle la reconnaissait elle aussi. “Peut-être cette anesthésie. J’ai dormi comme un bébé, en tout cas. Dis-moi, ma fille… tu as l’air de quelqu’un qui cherche quelqu’un, non ?”
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Messagepar Magicopolis » 24 Fév 2017, 21:05

Tempête


– Capitaine ! Capitaine !

Sous la tempête, le mousse hurlait. De tout son souffle, de tous ses poumons, il tentait de raisonner le capitaine du navire. Ils étaient encore proches de la côte, s'ils faisaient demi-tour maintenant ils pouvaient s'en sortir. Eux tous. Ce vieux marin sans âge – il avait la face de ces vieillards sexagénaires, mais en lui demeurait la fougue des hommes qui ne commençaient réellement qu'à apprécier la vie – complètement borné, son équipage de fortune. Et lui, ce jeune mousse qui avait l'âge d'être son fils.

– Il faut faire demi-tour capitaine ! On doit retourner au port !

De sa main de jeune homme, il avait agrippé le ciré du vieux marin qui l'ignorait. Cigarette aux lèvres, coincée entre ses dents, il souriait. Déterminé, il l'était, et rien ne pouvait le détourner de son objectif. Mains ancrées sur la barre de navigation, jamais il ne la lâchait, pas même lorsqu'il beuglait ses ordres à son équipage.

– Capitaine !

Le mousse secouait le bras de son capitaine, son épaule. Il hurlait dans ses oreilles pour attirer son attention, faire qu'il l'écoute. Il avait tout essayé, mais rien à faire. Même agiter sa main devant son visage n'avait rien changé, avait simplement provoqué chez le capitaine un grognement et un geste, celui de dégager le bras de sa vue.

– CAPITAINE !!

Un coup d'épaule de ce dernier, et le mousse le lâcha. La déferlante d'une vague lourde et puissante, et il trébucha, termina sa course à l'autre bout de la cabine. Il était trempé. Ils étaient tous trempés. Mais de cet équipage de fous, de damnés qui tentaient là leur dernier espoir d'être ce qu'ils voulaient être, de vivre ce qu'ils souhaitaient vivre ; le jeune mousse étaient le seul à avoir peur, craindre pour sa propre vie.

– 'coute-moi bien gamin. On r'tourn'ra pas au port. T'as voulu monter, t'assumes tes choix. Comme un homme. Et si t'pas content, tu dégages. Tu sautes. Et t'rentres à la nage.

De sa main, le capitaine avait attrapé le pull du jeune mousse, vociféré à son visage au point qu'il lui avait craché dessus. Gouttes de salive à même les joues. Il avait même réussi à lui jeter cette miette de tabac qui était restée coincée dans sa gencive lorsqu'il avait roulé sa cigarette.

– Maint'nant, t'la fermes. Et tu t'rends utile.

Il n'avait pas le temps de s'occuper de ce gamin qui avait l'âge d'être son fils, d'écouter ses plaintes, ses peurs, trop concentré qu'il était sur l'océan. C'était un vieux marin, expérimenté, qui avait passé plus de temps sur un navire que sur terre. Qui, dès son plus jeune âge, avait appris à compter en nœuds marins, réparer un moteur embourber, prendre le relais de la machine qui remontait les filets pour tirer les poissons hors de l'eau à la force des bras. Plutôt pêcher que d'apprendre à écrire et connaître l'Histoire du monde dans lequel il vivait.

Les légendes de marins, c'était son quotidien. La seule chose qu'il connaissait, ce pour quoi il vivait. Seul le maigre espoir d'en voire une sous ses yeux était ce qui le faisait tenir, encaisser les mois difficiles, les chambres de vieux motels, la bière coupée à la pisse et le tabac bon marché dont il devait se contenter.

Fatigué, brisé par la vie. Le moral au plus bas, il avait souhaité en finir, abandonner ses rêves par dépit de ne jamais les voir se réaliser. Longtemps, durant d'innombrables années, il n'avait pas cessé de rêver. D'espérer trouver cette Ville, celle dont on lui avait conté les légendes étant gamin et qu'il continuait lui-même à faire perdurer.

Il y avait eu ce soir. Cette nuit. Ce port. Ce bar qui abritait les dockers qui ne pensaient qu'à boire, se remettre de leur journée de dur labeur. Et ce type, avec son complet et ses chaussures cirées, qui faisait tache parmi les marins et les ouvriers portuaires. Il faisait le paon, parmi ces hommes et ces femmes qui sentaient la morue. Océan. Pétrole. Mazout. Essence. Et lui et son odeur raffinée, comme s'il sortait d'une parfumerie et s'était rendu ici uniquement pour parader et jeter aux visages des ouvriers leur misérable existence.

Il avait fait entendre à qui voulait qu'il venait de cette Ville. Celle qui gorgeait leurs légendes de dockers et de marins, ceux qui côtoyaient l'océan mais devaient toujours s'en tenir éloignés. Ou revenir à la terre. Il leur avait raconté qu'il venait de là-bas, qu'il cherchait de la main d’œuvre pour son patron. Tant d'illusions, de belles promesses pour les travailleurs manuels. Le Président Directeur Général était prêt à les accueillir, les loger dans les immeubles qu'il avait fait construire exprès pour ses ouvriers. Une vie plus confortable que l'actuelle, pour qui savait s'Eveiller et accepter la Ville.

Le Capitaine n'avait pas cru à ces mots qui sonnaient tels des mensonges à ses oreilles. Alors il avait levé un équipage de fortune, proposé à ceux qui voulaient venir avec lui rejoindre cette Ville, d'embarquer. Départ lors du prochain orage. De la prochaine tempête. Autant braver le tout pour le tout. Espérer rejoindre la Ville dans des conditions météorologiques dangereuses, celles qui faisaient que les marins ne sortaient pas, puisque le Capitaine ne l'avait jamais trouvée avec un temps au beau fixe.

Il avait appris à voir les vagues dans le noir, les mesurer. Estimer, selon leur hauteur et leur angle, si elles étaient réellement dangereuses ou non. Pour cette raison, lorsqu'il ne pouvait pas y échapper, ou que la vague était supportable, il la laissait engloutir le bateau. Sinon il surfait dessus. Les prenait à contre pied. Ou il les chevauchait, les enjambait ; ou il glissait sur leur flanc pour les traverser. Il avait la patte dure, ce capitaine. Ne s'estimait jamais vaincu. Et savait son navire résistant.

Pourtant, il faillit chavirer. Il y avait eu cette vague si imposante, si épaisse, que ce vieux marin n'avait pas vue. Encore moins anticipée. Une surprise de taille, qui avait fait se retourner le navire. Un tonneau pour ce bateau, l'horreur pour ses passagers. Si le capitaine s'en était sorti, il ne pouvait en dire autant du reste de son équipage. Certains avaient été emportés par l'océan et ses vagues ; d'autres gisaient sur le pont, sans vie, de leur boîte crânienne explosée, ou le corps empalé. Comme celui-là, qui avait le tronc transpercé par le harpon qui s'était défait de son socle lors de l'impact avec la vague.

Ils étaient une petite poignée lorsqu'ils étaient partis, dorénavant les doigts d'une main étaient suffisants pour les compter. Mais pas de temps à perdre. Le calme était revenu sur l'eau, et il était temps de jeter les corps à la mer, vider le moteur inondé à cause de l'impact.

– Capitaine ! Capitaine !

Le mousse s'était remis à hurler, l'appeler. Mais le marin était trop occupé à estimer les dégâts subit par la tempête, qu'il ne prenait pas la peine de l'écouter. Tout juste s'il grognait en retour. Pour espérer qu'il le laisse tranquille. C'était sans compter sur la ténacité du gamin, qui s'était précipité à ses côtés, pour lui tirer le bras. Le forcer à sortir la tête du moteur.

– On y est capitaine ! On y est ! C'est la Ville !

Et le gamin avait raison. Il ne pouvait en être autrement. Car le capitaine avait foulé nombre d'endroits, nombre de ports. Mais jamais aucun n'avait ressemblé à ce qu'il voyait maintenant. Des grues. De gigantesques grues qui déchargeaient des cargos. Des immeubles qui touchaient le ciel à perte de vue, ou du moins ce qui se trouvait au-delà de ce nuage de pollution noire.
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Messagepar Magicopolis » 01 Mar 2017, 15:41

Oh, no one knows what goes on
Behind closed doors.



« Mon chéri,
Je sais ce que tu vas dire. Je vais te raconter ce rêve, et tu vas me psychanalyser, bien sûr ; tu vas dire que c’est mon désir d’enfant qui a pris forme symbolique. Mais je suis presque sûr que ce n’était pas un rêve.

Je n’arrivais pas à trouver le sommeil, et je suis allé faire un tour du côté des ruines. Tu sais que la zone autorisée s’arrête à proximité d’un champ de mines qui n’a jamais été nettoyé. Je suis arrivé là totalement par hasard. Quelque chose bougeait au milieu des maisons abandonnées. Je n’ai encore jamais croisé de survivants, mais tous les guides assurent qu’il y en a, et qu’il faut s’en méfier, qu’ils sont revenus à l’état sauvage, qu’ils seraient capables de nous dévorer vivants. Je n’accorde guère de foi à de telles allégations, tu me connais ; et si vraiment c’était une personne, je n’allais pas la laisser marcher sur une mine sous mes yeux sans intervenir. J’ai crié pour l’avertir, mais elle n’a pas semblé m’entendre. J’ai songé que c’était peut-être un animal.

A cet instant, une mine a explosé. Mortifié, j’ai regardé la poussière retomber. Et à cet instant, de la poussière s’est élevée une forme. Les autres avaient entendu l’explosion et accouraient avec leurs lampes de poches, pour voir s’il ne m’était rien arrivé ; à la lumière, j’ai vu une petite silhouette, trop petite pour être humaine… mais dotée d’une forme humaine. Comme un minuscule enfant qui marchait droit devant lui. Une poupée entièrement noire. Elle a fait encore quelques pas mécaniques, puis s’est immobilisée.

Les autres m’ont ramené au chantier de fouilles ; ils me couvent presque encore plus que toi. Il faut dire que c’est ma présence qui leur vaut leurs subventions. Et ce matin, ils m’ont tous affirmé que ce devait être un rêve. Tu en ferais de même, je le sais bien. Je vais tâcher de m’en convaincre. »


Oui, la poupée était noire de sang. De l’autre côté de la poussière, inaccessibles à présent que le souffle était retombé, deux êtres savaient pourquoi. L’homme en complet veston argenté, négligemment vautré sur un fauteuil de bois noir, faisait rouler un dé de métal sur la table de cérémonie, perdu dans ses réflexions. Sans en avoir l’air, il observait du coin de l’oeil l’enfant encapuchonné qui, assis sur les marches de l’autel, paraissait presque sans vie. Les mœurs du quartier auraient pu le faire croire ivre. Ses cheveux noirs couvraient l’un de ses yeux, et l’ombre du capuchon couvrait l’autre. Le sang, le même qui avait éclaboussé la poupée, couvrait ses mains fines, des mains d’artiste.

« Un, » jeta-t-il sans lever la tête. Le dé s’arrêta et montra une face trouée d’un point unique, pareil à l’impact d’un balle.

L’homme au veston lui sourit gracieusement :
« Tu es un bon garçon. Ils feront quelque chose de toi, à l’Académie. Je te conseille d’ailleurs de t’intéresser un peu plus sérieusement à la création de ton catalyseur. A ton âge, tu devrais déjà avoir une idée précise en tête. »

L’enfant avait le visage baissé, comme s’il regardait ses mains noires de sang ; mais Penrose Etherington savait bien qu’il ne les regardait pas. Il n’en avait pas la capacité. L’enfant était aveugle. Il y avait maintenant plus d’un an qu’il l’avait pris sous son aile, à la disparition soudaine de ses divers parents et gardiens. Toute la famille avait été décimée par de mystérieuses disparitions ; la petite sœur s’était enfuie, et le Ciel seul savait où elle avait pu survivre par miracle jusqu’à ce jour où elle avait pris d’assaut le sanctuaire, à la tête de ses poupées plus hideuses et déformées encore qu’autrefois.

Etherington en avait bien vu une franchir le Seuil, après que son fils adoptif eut annihilé la menace comme il savait si bien le faire. Il n’était pas pour rien le fils d’un lion. De son côté, son mentor avait souri en voyant la petite silhouette mécanique et sanglante s’en aller en zigzaguant dans la bouche d’ombre qui fendait de tronc de l’arbre. Elle était peut-être passée ; mais elle était la dernière. L’enfant aveugle, de son côté, était maintenant bel et bien sans famille, et entièrement dépendant du bon vouloir de son nouveau père.

Ce dernier avait contemplé avec amusement l’instant fatidique où il s’était trouvé face à sa petite sœur : lui incapable de la reconnaître, elle incapable de crier son nom, étranglée qu’elle était par le sort que venait de lui lancer le maître des lieux. Il espérait qu’elle avait regretté, dans son petit tronçon malformé d’âme inconsciente, de s’en être prise à si puissant que lui. Mais il est vrai qu’elle l’avait vu mettre à mort les quelques autres… pas leur père. Etherington tenait ses promesses. Il avait promis à leur mère que, si elle l’aidait à le capturer, il les renverrait tous deux dans le Réel, ensemble, pour y reprendre le cours de leur vie. Encore déboussolée par sa traversée mouvementée, atteinte à la tête d’une blessure qui l’avait laissée confuse, elle avait accepté avec une touchante gratitude. Mais alors que King Markhan et son épouse avaient emprunté le passage sans difficulté, un impair s’était produit. Le gamin n’avait pu traverser. A ce jour encore, Etherington ignorait pourquoi. Maintenant, Tariq était un assassin, un fratricide, et il était son fils.


« Est-ce l’heure du rituel ? » demanda simplement la voix désincarnée de l’enfant, répercutée par tous les échos de la salle. Entre temple et forêt, il était vraiment triste que Tariq ne puisse en voir la beauté. Il s’aperçut également que le petit garçon commençait légèrement à muer. Sa voix était différente.

« C’est l’heure. »

Deux verres de cristal posés sur la table luisaient faiblement à la lueur des flambeaux, à côté du dé qu’il avait abandonné, d’une chandelle à la flamme haute et claire, et d’une rose coupée. Tous deux contenaient ce qui aurait pu être un vin sombre, opaque et épais, mais qui n’était que du sang humain. Le sang du sacrifice de l’ennemie ; et le sang de la victime volontaire. Tariq et Etherington boiraient chacun celui que l’autre avait versé. Puis ils scelleraient le sortilège dans un baiser. Les regards de deux femmes égorgées, la sœur de Tariq et une inconnue livide aux longs cheveux bruns, assises comme des pantins de cire sur les fauteuils voisins, laissaient peser sur eux leurs regards sans éclat.


« Approche, » sourit Etherington au jeune artiste, qui s’avança sans hésiter, sans même tendre les mains devant lui. Un sixième sens avertissait cet enfant lorsqu’il approchait d’un obstacle. Il releva son capuchon, et le laissa choir sur ses épaules dans un geste qui aurait pu être royal. Ses yeux apparurent, étrangement clairs et lumineux sur son visage basané, sous les mèches noires qui les rayaient de ténèbres.

Depuis un an, Tariq laissait son protecteur prélever de fines gouttes de son sang. Etherington dispensait également son propre sang dans ce but. Ils en alimentaient la croissance d’un rosier qui se développait autour du tronc de l’arbre millénaire, où le Seuil s’ouvrait comme une blessure. Quelle hache mythique avait pu ouvrir ce passage d’un coup flamboyant, en des temps dorés ? Ils ne le sauraient jamais. Mais cette présence depuis des siècles disparue apposait encore sur les lieux son aura de puissance infinie, comme un sceau ensorcelé.

Etherington avait cueilli la rose ; à présent, il la laissait brûler et noircir, se racornir et se flétrir, à la flamme de la bougie. Tariq comprenait ce qui se passait, à la simple odeur de la plante calcinée, au son diffus de ses craquèlements et de la danse de cette flamme. Il avait cessé depuis bien longtemps de demander pourquoi. Sans laisser tomber la rose en poussière, l’homme au veston argenté en inclina la tête sur un verre, puis sur l’autre, et la plongea dans le liquide sombre. « Le sang retourne au sang. » Lorsqu’il releva la fleur du second verre, il ne restait plus que la tige. La cendre s’était mêlée au sang, et il ne restait plus qu’à boire.

La femme égorgée se leva soudain de table, tendant devant elle deux bras tremblants et accusateurs. Elle était enceinte, et vêtue seulement de lambeaux de vêtements déchiquetés. Son regard, qui semblait mort l’instant d’avant, errait du sorcier à son enfant de choeur. Le temps resta suspendu, puis elle prit sa course dans un sursaut d’instinct vital et se rua dans l’ouverture béante et sombre, en jetant le cri animal que poussent les gorges tranchées. Sa blessure n’était pas si mortelle que l’aurait cru Etherington. Il haussa un sourcil, puis revint à son rituel ; il était temps de fermer ce Seuil à tout jamais. D’ailleurs, nul ne pouvait en revenir.


« Je n’ai pas achevé ma lettre hier ; j’ai laissé de la place pour un dernier paragraphe, et comme j’ai eu raison...
Tu ne vas pas me croire. J’ai voulu en avoir le coeur net, et je suis retourné là où j’avais vu la poupée. Naturellement, elle n’était plus là. Le champ de mines était vide, les ruines brillaient au soleil comme un temple du chaos. Et soudain, c’est arrivé. Un couple a surgi des bâtiments éventrés en hurlant. A ma grande surprise, ils parlaient notre langue. J’étais trop tétanisé pour réagir.
Voilà ce que j’ai compris.
La femme reprochait à l’homme d’avoir perdu la tête. D’accord, leur pays ne ressemblait plus à ce qu’il avait été. Mais ce n’était pas une raison pour retourner « là-bas ». Il répétait : il faut que j’aille chercher mon fils.
Elle s’est arrêtée à l’entrée du champ de mines ; lui a continué. Il était comme fou. Il n’y avait aucun enfant, aussi loin que je puisse voir. Je crois qu’ils déliraient tous les deux. Et puis la femme a crié : ce n’est pas ton fils. Il s’est arrêté, s’est tourné vers elle et l’a regardée.

« Ce n’est pas ton fils. C’est le fils de Stevan. Un peu avant qu’il se tue, il est venu me voir et on a couché ensemble. Je ne te l’ai jamais dit parce que c’était ton meilleur ami, et je voulais que tu gardes une bonne opinion de lui. Et je crois… qu’il n’a couché avec moi que parce que j’étais ta femme, parce que ma peau avait touché la tienne. Tu comprends ? Ce n’est pas ton fils. Moi, je suis ta femme. Reste avec moi. »

J’étais tellement désarçonné par tout cet échange que je n’ai pas pensé à intervenir. L’homme est resté immobile un temps. J’espérais qu’il soit revenu à la raison, qu’il sorte vite de cet espace qui menaçait sa vie à tout instant. Je n’arrivais pas à détacher mes yeux de la scène… et pourtant j’avais terriblement peur de le voir mourir sous mes yeux.

Il a repris la parole, plus calmement. Mais ça n’avait toujours aucun sens. « Stevan n’est pas mort. Il a simplement traversé. Je l’ai retrouvé là-bas. C’est avec lui que j’ai vécu, pendant toutes ses années… Ce sont ses enfants que j’ai élevés. Ses enfants sont les miens. Et quand je regarde les flammes du campement, c’est lui que je vois danser. »

Il y avait un étrange sourire dans sa voix, et sans pouvoir distinguer son visage ou suivre ses propos, j’ai compris qu’il allait se faire sauter sur une mine, que sa résolution était prise. Je ne pouvais plus rien faire. La femme l’avait compris elle aussi. Elle a semblé hésiter un instant à le suivre et à partager son sort. Puis elle s’est détournée, et a pris la fuite au milieu des ruines. Je me demande ce que cette pauvre folle a pu devenir, dans cette ville dévastée.

Le plus étrange était encore à venir, crois-moi. Tu te souviens de l’apparition que j’ai vue, ou cru voir, cette nuit ? La poupée qui montait du nuage de poussière soulevé par l’explosion…

L’inconnu s’est engagé plus avant sur le terrain, et d’un seul coup il m’a vu. Il m’a souri, et a continué d’avancer. Je crois qu’il était heureux de ne pas être seul. Puis l’explosion a retenti, terrible, et j’ai senti le sable trembler sous mes pieds. J’étais incapable de bouger, de m’abriter, mais rien ne m’a heurté. Seulement une immense mélancolie glaciale comme la mort. J’aurais voulu le comprendre, et je crois qu’il l’aurait voulu aussi. Tu sais, tout ce qui peut passer dans un ultime regard… Attends. C’est alors que cela s’est produit.

J’ai rouvert les yeux, et il ne restait plus au milieu du champ gris, creusé de cratères, qu’un nuage de poussière qui retombait lentement. De cette poussière est montée une silhouette. Comme la poupée, mais plus grande, elle montait, elle ne s’arrêtait plus de monter. Jusqu’à atteindre les proportions d’un adulte. J’ai espéré un instant, contre toute logique, que l’homme ait survécu. Mais il avait été réduit en cendres, rien d’autre n’est possible.

L’ombre était celle d’une femme. Elle était gravement blessée, au bord de l'évanouissement, mais elle marchait, par je ne sais quel miracle. Elle a atteint le bord du champ de mines et je l’ai reçue dans mes bras, alors qu’elle s’effondrait. Une blessure à la gorge l’empêchait de parler. D’ailleurs, elle a perdu connaissance. Les médecins du campement s’occupent d’elle en ce moment, et parlent de provoquer un accouchement pour sauver du moins l’enfant qu’elle porte ; elle ne semble pas être originaire de ces contrées, et rien sur elle n’indique son origine. Lesley, cette femme est apparue devant moi pour une bonne raison. Il faut que nous fassions quelque chose pour elle. C’est plus important que ces fouilles, plus important que tous les détails mesquins qui gouvernent nos vies, c’est une question de destin.

Ne m’écris pas ; quand cette lettre t’atteindra, j’aurai accès à un téléphone et je te donnerai davantage de nouvelles. Et je rentrerai bientôt. J’espère, de tout mon coeur, que je ne rentrerai pas seul.

Ton amour,
Sadi. »


Couchée sur la table d’opération improvisée, elle regardait danser vaguement, au rythme du vent du désert qui secouait la tente, la lampe accrochée au pilier central. Elle n’avait plus mal, ni peur. Elle aurait voulu raconter ce qu’elle avait vu en traversant. Un homme mal rasé, grand, presque humain mais aux prunelles fendues de grand félin, aux canines un peu trop pointues...face à elle, marchant à pas lourds dans ce tunnel de ténèbres semé de braises et couronné d’étoiles. Sa chair déchirée, brûlée, pendait en lambeaux sur son corps défiguré, mais il marchait, tout comme elle, vers un but qui l’appelait. Ils avaient échangé un regard, comme deux spectres se croisant dans les allées d’un cimetière. « Mon fils », avaient-ils pensé tous deux. Puis il s’était effacé. La destination vers laquelle il se dirigeait n’existait plus ; et il avait cessé d’exister avec elle.

Les souvenirs au-delà étaient flous, de plus en plus flous. Un homme en costume argenté, une dague gravée d’étranges symboles à la main… étrangement persuasif. Il l’avait sauvée de cet assassin qui avait décimé toute sa famille, disait-il. Il pouvait sauver son enfant. Pour cela, il fallait qu’elle consenta à… un sacrifice. Ce sang, si précieux à présent qu’elle était la dernière des Sëyligman, il fallait qu’elle accepte de le verser… mais elle sentait que cet homme tenait toujours ses promesses, et que son enfant lui criait dans son ventre d’accepter, sans se poser de questions.

La porte derrière elle était close. Mais il y aurait d’autres portes. Confiante en l’avenir, elle ferma les yeux, et se laissa glisser dans les replis satinés du coma.
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Messagepar Magicopolis » 02 Mar 2017, 19:50



Le fracas des masses contre le pavé ne parvenait même pas à éteindre la voix du peuple en colère. Ils étaient des milliers, en cette après midi de printemps, à arpenter les rues comme un seul homme à la rage serpentine. Dans le ciels, flottaient des étendards noirs et rouges, au pourpre sanglant et dénués de toute inscription. Et ils marchaient ainsi, faisaient face au reflux des hommes de lois, terrifiés à la vue de cette marée déterminée. Des semaines que jour après jours, il descendaient dans la rue. Cela avait commencé de la manière la plus simple possible. « On a faim » avait hurlé une mégère édentée. « Va donc le beugler à la mairie » lui avait répondu son Jules. Alors elle avait pris sa bêche, et elle était parti faire la révolution, sous les quolibets de tout le quartier. Le sage disait souvent qu’il n’y avait rien de moins naturel qu’une révolution un jour avant la révolution, mais rien de plus évident qu’une révolution le jour qui la suit. Ils avait été dix, ils avaient été cent, ils étaient des milliers. Les charrons avaient ramené leurs masses, et délogeaient inlassablement de leur force de stentors les pavés des rues. Les jeunes insolent et insouciants, allaient les lancer sur la police. Baisser leurs pantalons, claquer insolemment leurs fesses, comme pour dire que la flicaille ne les attraperaient jamais. Aux fenêtre, des visages apparaissaient souvent, tantôt en soutien, tantôt scandalisés. Et les hommes chantaient, inlassablement, au rythme de leurs souliers sur le pavé. Les chansons étaient connues, les slogans aussi. Hier ils avaient monté des barricades, fait échouer plusieurs charges de cavaleries. Aujourd’hui, exaltés, ils iraient jusqu’au Parlement. Ils feraient la révolution. « Pouvoir au peuple » hurlait ce garçon, debout sur un kiosque à journaux. Ils avaient bu la veille, ravitaillés par des commerçants sympathisants. Il faisait beau, il faisait chaud. Les hommes avaient remonté les manches de leurs chemises, tombé leurs vestons. Des foulards sur le visage, contre la poussière. Grisés, ils partaient jusqu’au bout du monde, avanceraient quoi qu’il leur en coûte jusqu’à reprendre ce qui leur avait été spolié.

Et ainsi marchaient ils, au son des tirs éparpillés et des hurlements de souffrance. Timide, les forces de l’ordre avaient tenté une charge. Les plus téméraires des manifestants arboraient depuis casques et boucliers, fiers révolutionnaires en partance pour leur devoir. Et puis, les rues s’étaient vidées, peu à peu. On ne devinait plus de visages cachés derrière les rideaux des fenêtres. Plus de vieille dame réprobatrice, sur le pas de sa porte, arc-boutée sur sa canne. Et la flicaille, elle aussi, disparue. Pas même des poulets en civil, rodant dans les ruelles alentours à la recherche d’un manifestant égaré. Non, le champs était libre, dramatiquement libre. Le ciel, lui, s’était couvert. Déversait dorénavant des torrents de fumée noire. On entendait dans le lointain, les frémissements continus d’usine qui inlassablement, vomissaient leur production industrielle. N’avait-on pas déclaré la grève générale ? Quel chef d’entreprise pouvait être assez idiot pour défier les lourds blocus installés aux portes de toutes les principales usines de la ville ? Ils s’interrogeaient tous. Se demandaient ce qu’il se passait, sans véritablement parvenir à poser le doigt dessus. Quelque part, ils ne reconnaissaient plus les noms des ruelle, mais d’un autre côté, cela n’est choquait pas plus que de mesure. Comme si cette plongée dans l’inconnu et l’illogique, quoiqu’étrange, arrivait à faire accepter aux manifestants sa propre normalité. Alors ils avaient repris leur marche, petit à petit, en rangs serrés. Quelque peu intimidés par les hauts murs noirs qui se dressaient de chaque côté de la rue ou par les très rares âmes en peine qui erraient ça et là. Il était dix-sept heure dans le quartier diamant, et nul travailleur manquait à son poste. Ô non, jamais. Parfois un enfant pointait son minois à la fenêtre, interloqué. Il se souvenait des dernières manifestations, il se demandait qui pouvait avoir l’imprudence de recommencer. Et derrière, eux une bande d’enfants des rues s’étaient formé. Curiosité morbide qui les poussaient à suivre le cortège funèbre pour voir jusqu’où il irait. Jusqu’à la tour Joyce ? Certainement pas, ils seraient arrêtés bien avant le pont sur le Fleuve. Mais jusqu’à la maison close ? Peut-être. Après tout ils étaient nombreux, et la manifestation n’avait été rapportée par aucun espion diamant. Cupides, les enfants espéraient un petit butin, une fois que tout cela serait éparpillé. Un petit trésor de guerre comme ils aimaient l’appeler. Des montres, quelques porte-feuille. De quoi manger quoi. « Hey béjaune, t’arrêtes surtout pas hein, on est avec toi ». L’enfant, édenté, avait éclaté d’un rire méchant. Le manifestant, inquiet par cet élan cruel, avait rentré la tête dans les épaules, et avait serré les dents. Quelque chose avait changé dans l’atmosphère, l’enthousiasme s’en était allé.

Et puis ils s’étaient arrêtés, nets. Et les chants s’étaient tus. Devant eux, immobiles, impassibles, une cinquantaine d’automates Joyce dessinaient un arc de cercle à l’entrée d’une place, bouchant la ruelle. Certains avaient des jambes, comme des humains. D’autre flottaient dans les airs, le vombrissement de leurs pales donnant un aspect irréel à la scène. Ils n’en avaient jamais vu, des machines de ce genre. Ces humanoïdes de fer auxquels on avait greffé des armes à très haute fréquence de tir, des lames rotatives et autres lance-flammes. Qui se contentaient de les « toiser » placidement. Aucun avertissement, aucun ordre de dispersion, rien. Juste le silence, le bruit des rotors dans cette fin d’après-midi de printemps. Et puis, la rage avait pris le dessus, sourde, violente. Des semaines qu’ils manifestaient, qu’ils ramassaient leurs frères à la petite cuillère dans les caniveaux. Et tout ce qu’on leur donnait comme interlocuteur, c’était des machines autonomes ? Non, non, ça ne passerait pas. Les hommes avait fourbus leurs pioches, leurs gourdins, leurs masses. Parfois c’était juste un gros bout de bois, avec un clou rouillé au bout. Ça ferait l’affaire. À l’arrière, les femmes avaient saisi les pavés, parées à lancer, à déloger ces créatures aériennes aux airs de démons.

Et ils s’étaient toisés, comme ça, une minute peut-être. À se donner du courage, se donner des coups de coudes. Les gourdes de vin avait circulé, de rang en rang. Une gorgée, pour la force. Ils pouvaient le faire, ils le savaient. Un dernier obstacle, un dernier obstacle avant la révolution. Au premier rang, au milieu, un syndicaliste. Haut comme une montagne, large comme deux. La moustache épaisse et le sourcil froncé. Il était prêt. Dans le ciel, une goutte, traversa la chape de fumée pour s’écraser sur son bras massif. Une seconde vient éclater sur son front, lui coule sur le visage. Le genre de pluies qui brûle la peau et les chairs, qui attaque les rétines et fait tomber les cheveux. Mais ça il s’en fiche lui. Et alors que l’averse commence, il hurle, avec toute la puissance de ses poumons. Le cri est tonitruant, bestial. Résonne à travers la ville, à travers les âges. Il vient d’un autre temps, lorsque l’homme, désarmé, hurlait son défi au cougar ou au mammouth. Et aujourd’hui, le rapport de force était le même. Rien n'avait changé. Mais effrontés, ils chargent sans réfléchir. Se lancent têtes baissées dans la bataille, avec leurs gourdins de fortunes et leurs maigres chemises. Et les armes se mettent en marchent, crachent la mort par dizaine à la seconde. Les lames se mettent à tourner, trancher, sectionner. Le gaz envahit l’air avant qu’une simple flammèche ne vienne transformer la ruelle en enfer. l’averse sera drue, elle ne suffira pas à laver les sols. Quelque part, dans un immeuble coupé du sol, un homme en costume en congratule un autre. Cette manifestation spontanée a été gérée d’une main de maître.
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Messagepar Magicopolis » 04 Mar 2017, 12:28

The beginning is the end, the end is the beginning

Jamais elle n'avait connu quelque chose d'aussi doux, d'aussi soyeux, que ce manteau. L'impression lorsque l'homme l'avait relevée dans ses bras, qu'un tigre lui avait ouvert ses pattes, offert son ventre au souffle chaud, pour qu'elle puisse venir s'y réfugier, s'y pelotonner, au calme, au plus proche de la bête. Du fauve.

Un endroit sans nom, une cour d'immeubles sans éclat, tout est cassé, tout est gris et froid. Les autres enfants se sont enfuis. A cause de l'homme. De son apparition et du bruit de ses pas rebondissant contre les façades aux fenêtres murées. Ne demeure que la petite, encore flageolante sur ses jambes maigres, et son mystérieux sauveur au manteau fourrure.

Il est grand, il est doux avec elle. Un genoux à terre pour se mettre à son niveau il lui nettoie le visage, en ôte la poussière, les grumeaux de sang et de bave. La petite ne dit rien. Se laisse faire. Impressionnée. Charmée. Rassurée.

Il la rembraille avec fermeté. Il la peigne de ses doigts nus, tatoués, maintenant qu'il a ôté ses gants. Ca tire un peu à cause des nœuds, des cheveux pas propre de la gamine. Elle est aux anges. Elle a fermé les yeux, elle a rejeté sa nuque en arrière, comme un petit chat. Presque elle voudrait ronronner.

Elle ne sait rien de cet homme. Elle ne l'avait jamais vu avant. Tout ce qu'elle sait, c'est que sans lui, les autres gamins du centre l'auraient tuée. Ici, dans cette cour d'immeuble, sous ces balcons suintant d'humidité où claquent de vieux linges ternes qui ne sécheront jamais.

Il n'a rien dit. Pourtant c'est comme s'il avait exigé, ordonné, qu'elle ouvre les yeux, qu'elle le regarde. Sa grande main chaude a arrêté de peigner les cheveux pleins de crasse, elle enveloppe le petit menton de l'enfant sauvage. Il serre pour qu'elle ne baisse pas la tête, mais du pouce il lui caresse la joue.

Le visage de l'homme est aussi fin que dur. Des angles osseux, de hautes pomettes, un nez très droit, très long, une machoire hargneuse. Un profil de requin, ou de renard. Mais ses yeux, ses yeux ciselés, ses yeux orientaux et exotiques, ses yeux perçants, ne viennent pas de la mer ou d'un terrier de forêt. Non c'est un regard de jungle, de pénombre humide, de haut félin.

Elle ne sait pas ce qu'il veut. Ni ce qu'il cherche en elle. Elle attend. Elle patiente. Elle l'observe se relever. Grand. Ses mouvements n'ont pas la brusquerie des autres adultes. C'est souple, c'est fluide. Cela a l'harmonie liquide du vent. Dommage qu'il se recule. Elle aurait bien aimé toucher encore le manteau très doux, le pelage du fauve.

La gamine ne sait pas quoi faire. L'homme est là. Toujours là. Qui la toise. Mais c'est comme s'il était parti. Qu'il ne s'occupait plus d'elle. A moins qu'il attende quelque chose. Elle hésite. Regarde la cour d'immeubles, les vieilles portes qui dissimulent la misère d'escaliers ne menant nul part, quelques pigeons sautillent entre les branches de platanes déplumées.

Tant pis. Elle a repris son jeu. A base de petit cailloux sale et de marelle. Les autres enfants bagarreurs ne reviendront pas. Pas aujourd'hui. Pas tant que l'homme restera. Immobile comme une statue. Le pelage de son manteau frissonnant dans le vent.

Elle fait rouler la pierre sur les cases tracées à la craie. Saute de case en case le plus vite possible en faisant bien attention à ne pas marcher sur celle qui est maudite. Mais ce n'est pas facile. Plusieurs fois elle manque de tomber ou de s'emmêler les jambes. A cause de l'homme. De sa présence qu'elle surveille du coin de l'oeil.

Et puis recommencer. Elle n'a vu pas l'homme se mouvoir. Mais il est là. Sa main posée sur l'épaule de la gamine. Le contact l'a figée. Le contact l'a surpris. Elle est encore à cloche pied, en équilibre instable. Elle tangue. Il la retient.

"-Tu devrais essayer avec ça."

Ca c'est bien mieux que le cailloux qu'elle avait ramassé sur un tas de détritus. Ca c'est quelque chose qui brille, qui est chaud, rond, doré. Une balle. Mais pas une balle normale. Très lourde lorsque l'homme lui glisse dans la main. Métallique sans être froide. Chaude comme une souris, comme quelque chose de vivant. Avec un coeur.

Elle l'écoute. Elle obéit. Chasse de la pointe de sa très vieille basket, son désormais inutile petit gravier et revient se placer à la base de la marelle. Elle observe les cases tracées à la craie, qui s'étirent, qui s'éloignent devant elles. Immenses. Elle caresse de ses doigts sales, jamais lavés, la balle dorée.

Elle a jeté la balle, le plus fort possible, le plus loin qu'elle a pu. L'objet rebondit sur le bitume. Roule entre les cases, accompagnée par le grondement du tonnerre. La petite n'en croit pas ses yeux, pas ses oreilles. Elle est ravie. Émerveillée.

Ce vent qui s'est levé. Qui tourne, tourbillonne entre les immeubles gris. La fouette. Fait claquer ses cheveux noirs. Les rince, les lave, de la crasse, du sang, des poux. Une chevelure comme une crinière, comme un flot, qui s'échappe, qui se libère, qui explose, qui s'envole, fuse, volette, se confond avec les bourrasques.

A moitié étouffée par l'orage qui hurle désormais. Aveuglée par ce rideau de pluie qui lui griffe les joues, la gamine s'est tournée vers l'homme mystérieux. Pour lui demander. Savoir. Ce qu'il se passe. Lui dire merci.

Mais lui s'éloigne. Sa silhouette sombre n'est plus qu'un point indistinct. Elle court à sa suite. Le vent la cingle. La trempe et la rince. Elle s'accroche à sa manche. A la fourrure mouillée de son manteau. Le retient. Encore un peu.

"-Je te rendrais ta balle dorée. Je te le promet ! Je te le jure !"

Il se penche sur elle. Défait la griffe des petits doigts mais ne relâche pas tout de suite la minuscule main qui se love dans son poing tatoué d'un Dragon. Elle a levé le menton vers lui. Verts. Il aura les yeux verts. Elle le sait maintenant. S'en rappelle.

"-Je sais."

Il a dit cela simplement avec une telle évidence, une telle simplicité. La petite ne comprend pas. Elle accepte pourtant. Le laisse partir. Se fondre, se dissoudre, dans le vent qui agite la pluie, secoue les nuages.

Les immeubles sont un peu plus vieux, un peu plus tristes. Les platanes sont morts. Le temps a passé. Les années ont ruisselé. La marelle est toujours là. Avec ses grandes cases tracées à la craie.

Il fait froid. Un long manteau de fourrure noire la drape. Ses cheveux coulent sur ses épaules, lui dévalent le dos. Un genoux à terre, elle aide son fils à se placer sur la case départ. Il a encore du mal à tenir en équilibre et se retient de son petit poing à la manche de sa mère.

Elle est douce. Elle est ferme pourtant au moment de défaire les petites griffes accrochées à son pelage. L'enfant la regarde se lever. Il ne veut pas qu'elle s'éloigne. Il ne veut pas qu'elle parte. Alors pour le rassurer, d'une poche de son manteau elle ressort cette petite balle dorée, qu'elle lui tend.

"-Tu vas essayer avec ça".

Soupçonneux le garçon la regarde. Hésite. Mais l'objet entre ses doigts si lisse, si rond, si brillant. Il ne peut s'en détacher comme un jeune chaton captivé par un jouet. Et puis c'est chaud, comme si c'était vivant, comme un coeur qui pulse.

Au premier rebond de la balle sur le bitume, lorsque les roulements du tonnerre accompagnèrent le dévale de l'objet le long des cases, il oublia toutes ses inquiétudes, toutes ses craintes.

Le vent se lève. Ronfle et mugit entre les immeubles sans nom. Il observe la balle qui a arrêté sa course dans un rectangle de craie. Il observe sa mère qui se tient immobile à quelques pas de lui. Sous l'orage. Avec sa longue fourrure que la pluie emperle.

Il veut lui parler. Il essaie de crier. Cette balle il voudrait la garder un peu. Pour lui. Quelques temps. Quelques années. Après promis il la lui rendra. Parce que dans la Famille, on a qu'une parole.

Mais sa mère l'a coupé. Une façon de lever son index et de le plaquer sur ses lèvres pour lui intimer le silence. Ce n'est pas un refus. C'est juste que c'est une adulte et que les adultes parfois arrivent à lire dans les pensés. Il lui sourit en sautillant d'un pied sur l'autre. Elle lui rend son sourire. Complice. Ses yeux pétillent. Surtout le droit. Celui qui est vert.

Ils savent. Et ce sera leur secret.
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Messagepar Magicopolis » 06 Mar 2017, 22:22

Le pouvoir


La fumée s'élève du cigare, empuantissait l'air d'une odeur lourde et étouffante.

- S'il vous plaît, monsieur. Je … donnez-moi juste un peu plus de temps.

La pauvre créature trembla de tous ses membres quand l'homme face à lui eut un rictus et cracha sur le sol un mollard sombre.

- Juste une semaine ! Non ! Donnez-moi trois jours ! Et j'aurais l'argent !

Le tyran écrasa son cigare à peine entamé et se leva en soufflant, le fauteuil grinçant sa liberté. Il mit une main lourde sur l'épaule de sa victime.

- Pourtant, je t'avais dit de te dépêcher.

Le garçon se tritura les mains, un filet de sueur perlant sur sa tempe. Oui il le savait. Cet homme l'avait prévenue :« si tu fais tout dans l'ordre, si tu t'acquittes du contrat tout se passera bien. Si tu fais le con et bien ... » Le reflet du flingue lui avait suffi.

Il était dans la merde. Il déglutit péniblement, n'osant regarder les yeux noirs enfonçaient dans leurs orbites.
Il se surprit à penser à ses parents. Il ne leur donnait pas beaucoup de nouvelles, ne se souciant pas de personnes dont ils croyaient tout savoir. Et maintenant il se disait que peut-être sa mère pleurerait sur sa personne, ne sachant peut-être pas qu'il était mort ou simplement disparut. Son père devra subir le méprit des villageois qui savaient ce que leurs fils faisaient depuis tout se temps et soutenir sa mère.
Ils leurs diront « on vous l'avez bien dit » ! Qu'ils se voilaient la face à idolâtrer un enfant pernicieux.
Et voilà qu'il allait certainement mourir sans leur dire au-revoir. Sans leur dire que malgré tout il les aimait.

Il n'eut pas le temps de crier. Le dictateur leva son arme, visa la tête et tira.

Le bruit raisonna dans le lieu isolé. Tout fût nettoyer, pas une fuite, pas une rumeur. Du travail bien fait.
Il s'était flatté le ventre, pensant déjà à sa bouteille chéri dans son bar. Un petit verre après une affaire était une habitude. Un rituel.

La chemise tendus à l'extrême et prête à craquer enveloppa son ventre proéminent.
Il était homme à aimer la bonne chaire. Dans tous les sens du terme.
Il siffla et aussitôt une escorte girl s'accrocha à son bras, ignorant les restes de cervelles sur le sol. Trop maquillé, trop siliconé, trop peu vêtue.
Tout ce qu'il aimait.

Il lui suffisait de claquer des doigts pour avoir ce qu'il voulait. Ici il était le rois. Le tout puissant. Il dirigeait tout, tout passait par sa personne. La moindre de ses paroles était une menace.
Le pouvoir.

Un sourire aux lèvres épaisses s'étira sur des dents trop blanches.
Rien de mieux que la puissance. De voir les gens s'écraser sous son regard, se compisser dessus. L'argent, les maisons, les bagnoles, les femmes et les hommes de mains. Il avait tout à porter. Si il voulait quelque chose, il l'avait. Même si pour cela si il fallait, tuer, briser, violer.
C'était lui qui faisait les lois.

Il grimpa dans sa voiture conduite par son chauffeur personnelle, en s'affaissant sur les luxueux fauteuil de cuir. Il indiqua son chez lui, la femme commençant par déboutonner son pantalon.
Une main sur la lourde chevelure enduite de laque il força la nuque de la prostitué pour qu'elle se penche vers son sexe et qu'elle le prenne en bouche.

Alors que des bruits de succions se fit entendre il prit son verre e, cristal but une longue gorgé d'un alcool fort en faisant moult bruits. Il soupira d'aise, les jambes écartés.
Il n'y avait rien de plus beau. De plus agréable que le pouvoir.
Un nouveau sourire. Une nouvelle lampé. Un nouveau vas-et-vient.

Il regarde au delà de ses vitres teintées, les paupières lourdes et molles. Il ne remarque pas de suite le changement de décors, les allées et venu plus régulière des gens dans se hameau paumé.
Ce que lorsque que le véhicule s'arrêta en pleine rue que l'homme réagit. Il se redresse et gueule à l'attention de son chauffeur.

Mais aucune réponse ne parvint. Un sentiment lui étreigna le ventre, la peur nouant sa gorge.
Soudain la porte s'ouvrit. La lumière l'éblouit. Un hurlement se fit entendre de la part de la catin qui raya le pénis de l'homme de ses dents quand elle voulut reculer en battant des jambes et de ses talons trop longs.
Instant primaire de mâle, il se couvrit les parti intimes avant de se concentrer sur l'ouverture de la portière.
Une grande main l'attrapa par le col et le jeta en dehors de la voiture le laissant s'étaler sur le sol, le sexe à l'air.

Il grogna de douleur, invectiva, se démenant de façon grotesque et roulant sur son ventre.

-Vous savez qui je suis ?! Je vais vous buter bande de fils de putes !

Des hommes autour de lui. Habillés de façon sobre, presque trop. Et armé.
Des flingues de tout types, des armes blanches, des lueurs effrayantes sur certains bijoux.
L'homme recula, le cul sur le sol, se traînant pitoyablement. Il se rendit compte qu'il était dans de sale draps.

- Vous... vous... je peux partager. 70/30 ? Non non bien entendus, un 50/50 fera l'affaire ? J'ai tout un stock encore ici. Vous me connaissez hein ? Je ne suis pas n'importe qui, je peux en avoir de la bonne.

On referma la portière d'un claquement sec pour couper coures aux cris de la catin. La voiture redémarra en trombe, ses pneus crissant sur le sol et laissa une odeur de cramé dans l'air.

- Ici tu n'es personne. Tu n'es rien. A peine une merde de bas étages. La Ville ne t'appartient pas. Même pas ta vie.

Un mur. Il était acculé, les jambes trop tremblantes pour se relever. La sueur perla sur son front, coulant le long de la ligne de son nez busqué.

- Pou... pourquoi ? Je vous ai fait quoi bordel ?
Un silence lui répondit.

Il le savait. Qu'il était dans la merde. On l'avait prévenue :
« Un jour tu te feras avoir. Dans cette quête de pouvoir il y en aura toujours un pour te foutre un coup de poignard dans le dos. Ne fais confiance à personne. Soit discret ou tu vas te faire buter. »
La salive eut du mal à descendre.
Soudain il se mit à penser à ses parents. Ses deux vieux qui habitait dans leur maison paumé. Ils se font trop vieux pour se soucier de leurs fils qui les avaient abandonnés il y a déjà pas mal d'années. Et puis il y avait sa sœur qui elle était toujours présente pour les soutenir. Lui il sera mit de côté, peut être oublié.
Après tout, leurs fils était mauvais. Des rumeurs, des « on dit ». Ils avaient tourné le dos à leurs fils comme i leur avait tourné le dos.
Il se dit qu'il ne pourrait pas leur dire au revoir. Qu'il regrettait d'avoir insulté sa mère de sale pute et qu'il aurait du venir les voir.
Même quand son père apprit qu'il eut le cancer.

Une tache sombre s'épanouit entre ses jambes alors qu'un jet jaune sortit de son appendice virile et qu'il tremblait de terreur. Il n'était pas prêt. Pas à ça.
Pas à la mort.
Pas lors que le match de se soir était une conclusion parfaite à sa journée. Que sa bouteille l'attendait ainsi que sa femme et ses gosses.

Il n'eut pas le temps de crier. Juste de couiner comme un porc.
L'homme visa la tête et tira. Le bruit raisonna dans la ruelle. Le corps fut laissé à l'abondant puant la pisse et la sueur, affaissé et la braguette ouverte.

La Ville prend. La Ville ne demande jamais.
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Messagepar Magicopolis » 07 Mar 2017, 00:19

Sentiments.


Cela faisait déjà des années. Je me souviens encore de se moment.

Je sortais d'une soirée entre potes. Passablement pompettes, je marchais un sourire aux lèvres pour rentrer chez moi. La lumière semblait vives, le ciel était dégagé mais les étoiles invisibles.

J'avais penché la tête pour regarder l'heure sur mon portable et rire des conneries de mes amis.
Et puis alors que je marchais sans regarder la route, ce fut l'irrégularité du sol et mes talons s'enfonçant dans les creux de pavés qui me surprit.

J'avais relevé le regard et je suis resté bloqué. La rue ne me disait rien. J'ai du me tromper d'intersection, encore une fois. J'avais ronchonné, me plaignant de la fatigue et de mon inattention. Réajustant mon sac à main sur mon épaule, j'avançais pour essayer de trouver le nom d'une rue.
Impossible.

Rapidement je vis autour de moi des ruelles somptueuses, des personnes habillaient de façon étrange voir grotesque.
« C'est peut-être un carnaval ! »
L'idée que des gens sortaient costumé à une heure aussi matinale ne m'avait pas choqué. Un sourire niai aux lèvres j'avançais dans la rue principale des regards plus au moins hostile sur ma personne. Puis j'aperçus des êtres aux longues oreilles, des peaux colorés de nuances de vert ou de jaune, des yeux là où il ne devait pas en avoir des sourires aux dents trop longues.

Se fut la licorne qui me perdit. Une magnifique créature face à moi qui trottait, la queue fièrement en panache.
Se fut trop. Une chape de plomb tomba sur mon crâne et je m'évanouis aussitôt comme pour échapper à se rêve réaliste.

Je me réveillait dans son lit. Il m'avait recueillit en m'ayant vue m'évanouir. Quel bonté d'âme.

Quand mon regard c'était posé sur lui, sur ses lèvres fines et ses yeux bruns, mon cœur avait fait un bond. La lueur de ses lunettes reflétait un ciel gris et une femme aux joues rouges.

Depuis nous avons emménager ensemble. Nous nous sommes mariés. Le projet enfant nous berce parfois les soirs ou nous sommes dans les bras l'un de l'autre. La candeur c'est mué en passion, les regards fuyant en échange langoureux. J'ai trouvé un homme, un ami, un amant, un mari.
Ici j'ai appris à vivre différemment.

Tout n'est pas sombre ici. La Ville n'est pas que douleur et solitude. Ici il y a aussi l'amour et la compassion.
Un boulot lambda, mais un univers magique. Un rêve devenue réalité.

Parfois je repasse dans le Réel. Je retrouve cette rue ou je m'étais perdue. Je souris souvent à l'intersection et je me dirigeais vers le bar et vers mes amis.
Ils me disent souvent que je suis absente et injoignable, mais rapidement on rit et on se raconte nos potins.

J'aime les revoir ainsi de temps de temps en semaine, retrouver ses moments que j'aimais temps. Simple. Réaliste. Abordable.
On trinque, on se raconte nos habitudes et nos problèmes au boulot.
Je devais juste jouer avec les mots, ne pouvant pas dévoiler où je vivais vraiment, ma vie secondaire dans une vie peut-être imaginé.
Mais c'était un bien piètre dérangement face à tout le bonheur que cela me procurait.

Attablé, je regardais toujours le fond de mon verre. Je pensais que c'était la dernière gorgée avant de partir. De quitter mes amis aimant pour rejoindre mon mari passionné. Tous semblait trop simple et pourtant c'était rassurant. Une routine qui me rappelait ce que j'avais. La chance de pouvoir rejoindre la Ville. De retrouver un mari aimant. De s'émerveiller parfois de croiser des êtres passionnant et différent de soie.

Alors je rentre les mains dans les poches, un sourire étirant mes lèvres en évitant d'être pompette pour retrouver la route, l'âme rêveuse et mélancolique. Je m'en vais rejoindre mon âme sœur. Rejoindre la Ville.
Rejoindre mon bonheur.
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Messagepar Magicopolis » 07 Mar 2017, 21:50

Néant


Il y a ces gens qui se perdent dans l'alcool, ceux qui se perdent dans la drogue, le sexe, les sensations fortes, la douleur, l'oubli. L'oubli. C'est ce que tous recherchent, cette sensation éphémère où l'instant présent est le seul qui compte, où tout est plus intense, plus réel, plus en phase. Il suffirait simplement qu'ils lèvent les yeux pour observer le ciel, pour sentir le rythme auquel il bat. Irrésistible. Comme l'écho d'un cœur gigantesque.

Tadam. Tadam. Tadam. Tadam.


Au rythme d'un tango multiversel, où même l'univers n'est qu'un point perdu dans la multitude. Les étoiles dansent continuellement. Elles s'éloignent et se rapprochent, voguant au milieu d'un océan infini pour guider celui qui sait lire leurs lignes secrètes. Qui sait écouter leurs murmures obscures. Qui sait ressentir le fourmillement de l'apothéose.


Il n'était pas plus grand qu'un autre. Pas bien gros non plus. Et surtout pas plus intelligent. Mais il avait un esprit ouvert comme rares l'étaient. Et Boreas ne s'y était pas trompé, il l'avait dés son plus jeune âge gardé au chaud, loin de la corruption de la Ville, au creux de sa tour d'observation. Lui dictant les secrets du ciel, et ceux de l'avenir. Le faisant maître des prophéties et souverain de son royaume. De leur royaume. Celui de l'esprit. Les papiers froissés sont légions et livrent une bataille ardue contre les parchemins illisibles. Spectateurs perchés dans leur tribune de bois, les livres aux titres mystérieux les toisent, faisant pleuvoir sur l'arène des déluges de poussière. Les cartes tapissant les murs appellent à de grandes chevauchées dans des lieux inconnus au creux du Réel ou dans les profondeurs de la Ville, sous la pâle lueur des étoiles.

Il connait les Légendes, il étudie les Seuils, il sait les prophéties qu'ils apportent de l'Ailleurs. Il a même vu des gens y entrer et disparaître, et d'autres en tomber. Comme cet homme qui a atterri en haut de l'Observatoire un soir. Boreas l'y attendait depuis quelques heures déjà. Depuis que le soleil s'était couché et que la lueur douce de la nuit avait pris sa suite. Il avait patienté, les yeux braqués dans l'infini et l'esprit happé par l'immensité de possibilités qui s'ouvraient à lui, l'avenir était multiple, le passé était multiple, il n'y avait que le présent qui était unique. Vivant. Pourtant le patriarche Asriel ne vivait plus, il avait de plus en plus de mal à se décrocher de ses visions, à revenir de l'autre côté du voile, à reposer les pieds sur la dure pierre de son toit. Et cet homme avait chuté, il était arrivé de nulle part, devant le Veilleur et sa boîte bleue. Cette boîte renfermait la vie. Des pansements, du fils, du désinfectant, de l'alcool, une couverture de survie argentée et des bandages. Mais surtout les cataplasmes cosmiques de Boreas, des fragments de vie d'étoile, des perles de pluie aux reflets improbables. La vie. Il lui avait demandé de la sortir la veille au soir, et depuis, elle attendait là, que l'Autre arrive. Cet Autre, il l'avait appelé le Peintre.

Le Peintre était tombé. Il n'y avait pas d'autre mot. Il était tombé du ciel. Et il avait accroché dans sa chevelure un éclat trop brillant. Un éclat de futur, un éclat de passé, un éclat de Seuil. Le cœur s'écorche, saigne et Boreas panse, donne la vie, rend l'espoir, offre l'avenir. Il avait révélé une de ses prophéties au Peintre. Ensemble de mots avec un début mais sans fin, où les chemins diffèrent des voies tracées, contournant les habitudes et la logique. S'enfuyant dans les ombres des sous-entendus et derrière les arbres de l'incompréhension. Le futur tel que Boreas le percevait, ensemble de touts, ensemble de riens.

Le Peintre était reparti, sans un regard en arrière, laissant juste derrière lui l'écaille brillante d'un Seuil. Alors il l'avait ramassée. Vibrante de la Magie la plus pure de la Ville, captant autant les ondes qu'elle les renvoyait, elle semblait vivre au creux de sa main. Se nourrissant de sa chaleur, et reflétant le brillance de ses mères. Poussière d'étoile, fille du ciel, éclat d'avenir. Une écaille de l'infini.

- Elle ne t'appartient pas mon enfant. Aussi belle soit-elle, il en aura plus besoin que toi.

La voix grave et basse Asriel s'était élevée dans son dos. Pas de discussion possible, simplement la vérité, et la seule option possible. Sans un mot, il s'était détourné, remontant quatre à quatre les marches, avec dans le renfoncement de sa main, ce diamant de Magie.

Au bord de la fenêtre sans vitrail, il observe la lune, il écoute la voix des étoiles, et observe le mouvement des planètes. Ça le démange. Il a bien vu ce que Boreas lui a montré, il a entendu ce qu'il devait faire. Mais il doute. S'il pouvait seulement la garder un instant, un simple instant...

L'appartement est vide, ou du moins, il en a l'air. Il a retenu en otage ce morceau d'univers quelques jours, et quelques nuits aux allures de secondes et d'éternités tout à la fois. Une table, qu'il vide sans se retenir, envoyant au sol l'ensemble des objets, une tasse fêlée, un pot de miel, qu'importe. Maintenant, en son centre trône ce petit bout d'un matériel inconnu. Luisant seul sur le bois sombre. Se nourrissant de l'atmosphère du lieu, de l'empreinte de celui qui doit le posséder et qui ne le trouvera peut-être jamais. La Ville se joue de ses habitants, leur glisse des objets à la rareté inestimable pour parfois les faire disparaître avant qu'ils n'atteignent leur but. Simple écho de ce qu'elle peut faire. Offrir. La puissance.

Il était ensuite retourné à la tour, il était monté jusqu'en haut de l'Observatoire et il avait attendu la nuit. Comme Boreas l'avait fait, quelques jours avant. Et puis il avait sauté vers ce trou glacial d'où venait le Peintre. Il avait sauté, pour rejoindre cet autre endroit.

Cinquante mètres plus bas, il neige autour d'un corps abandonné par les étoiles. Et dans sa main, une autre écaille de néant. Brisée.
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Messagepar Magicopolis » 07 Mar 2017, 23:28

Une rame de métro, comme tant d’autres. Avec ses affiches aux couleurs passées vantant les mérites de ce nouveau produit qu’il ne faudrait surtout pas manquer. Les chewing-gums qui constellent le sol grisâtre. Les taches, les traces, de tout ce passage, des semelles qui colportent des tranches entières de vie à l’échelle d’une pièce de monnaie.

Les clodos, repliés sur eux-mêmes, n’osant lever les yeux que dans l’attente d’une aumône qui tarde à venir. Les ados, rebelles, ou BCBG, prisonniers d’attitudes reproduites à l’infini, règnent sur leur univers de mégots, portables à la main, écouteurs sur les oreilles. Insensibles à l’autour. Et cette marée d’adultes, affairés, toujours pressés, dont les talons frappent nerveusement le sol, au rythme de leurs angoisses. Il y a cette femme, dont le tailleur froissé et les cernes marquées accusent les journées interminables. Cet homme qui fend la foule, valise à la main, la cravate de travers et la coiffure en bataille. Et puis cet autre, là, qui avance d’un pas pesant, les épaules basses, la fatigue morale s’ajoutant au poids des ans.

Tous ces gens, dont les personnalités se perdent, s’altèrent, à force de trop vouloir en faire, se démarquer, s’en sortir, se battre. Tous des ombres ; tous semblables. Les yeux vides. Les âmes tristes. Les traits creusés par cette solitude entretenue par l’habitude de cette crainte de l’autre, qui dénature les rapports.

Dans un coin, assis sur un banc couvert de graffitis devant lequel s’amoncellent les glorieuses marques de la société moderne, canettes vidées, déformées, crachats, odeur d’urine, se trouve un spectateur silencieux. Un homme, immobile. Fondu dans le décor. Il ne fait rien pour attirer les regards. Son costume semble sorti d’une autre époque, de même que l’étui qu’il porte dans son dos, adossé au mur crasseux. Son visage est masqué par l’ombre d’un chapeau duquel de longs cheveux débordent, glissant sur ses épaules. Il observe les visiteurs. Les anonymes agglutinés sur les quais. Les compare à des pantins, des marionnettes dont les fils auraient été perdus. Sans personne pour les guider, sans maître pour leur rappeler que tout peut avoir un sens, un but. Ça l’amuse, quelque part, autant que ça l’attriste. C’est pour ça qu’il est là. Pour décharger sa magie et rendre par la même occasion à ces clowns tragiques une pincée d’émotion.

Voilà. C’est son heure.

Lorsqu’il se lève, rien ne le distingue au premier abord de ces artistes maudits, dépassés, qui prostituent leur musique pour quelques pièces durement accordées. Des miettes dont le virtuose n’a que faire. Il n’est pas venu pour gagner. Simplement pour exister, un peu, dans cet Ailleurs qui lui échappe trop souvent. Insuffler dans toute cette désespérante inertie, une goutte de magie. Une étincelle de rébellion pour secouer cette foule à la passivité factice qui l’oppresse de son insipidité. Posséder ces êtres qui ne demandent qu’à l’être.

Il sort son instrument. Déplie son grand corps maigre. S’avance légèrement, le visage grave, projette son ombre dans la lumière sale des néons clignotants. Impassible.

Il caresse son violon de ses doigts arachnéens gainés de noir. En parcourt le bois satiné avec délectation. Son tendre ami. D’un mouvement aérien, il couche l’archet, le fait glisser sur les cordes pour en tirer la première note. Fragile, hésitante, elle se cherche, vacille devant tous ces visages qui soudain figés, attrapés, attendent la suite. Pas encore convaincus. Prêts à repartir, à échapper à cet appel léger et délicat. A reprendre le cours égoïste de leur vie insignifiante.

Alors il laisse parler l’instrument. Le laisse chanter. Raconter. Dépeindre. Les peines. Les douleurs. Les doutes. Les anathèmes. Et ce cri langoureux, musical, emporte toute l’assistance, balaie les interrogations, empli le vide sidéral dans les cœurs fatigués d’exister pour rien. La mélodie caresse, séduit, languide, porteuse de la mélancolie d’un millier d’automnes. Elle se joue des émotions humaine, irréelle, se faufile jusque dans les entrailles, fait trembler les lèvres.

Dans le foulard posé au sol, les pièces qui se battaient timidement en duel tintent maintenant joyeusement, et dans la rame de métro pleine d’inconnus passants les uns près des autres sans se prêter attention, un petit groupe se forme autour du musicien. L’étonnement d’abord, le scepticisme, pour certains, habitués à ce que plus rien ne les touche, même pas une petite musique innocente entendue un soir au détour d’une rame, quand l’esprit empli du travail accompli n’a plus le cœur à la passion. Ils sont tout autour de lui. Réunis par ces sentiments qui divergent, puis convergent tous vers un même point. Un intérêt commun. Cette mélodie qui les envoute, repousse la fatigue des jours, les inquiétudes de la vie qui s’accumulent, les emporte au loin. Ils voyagent, voient ce qu’ils veulent voir, sans contrainte, libres, l’espace d’un morceau, de toutes ces chaines que le réel impose, dispose au cou des mortels. Les musiques s’enchainent, et la foule grandit, s’amasse devant le violoniste.
Quelques voix s’élèvent, hésitantes, pour rejoindre les notes qui volent, se perdent contre le plafond trop bas, s’échappent, se multiplient. Les corps se libèrent des tensions accumulées. Retrouvent leur souplesse, et accompagnent de lents balancements muets l’air de l’instrument.

Et soudain, tout s’arrête. L’homme redresse son chapeau. Dévoile le tatouage qui représente une clé de sol, juste sous son œil droit. Ils ne savent pas. Il sourit. Un sourire un peu cruel. Puis range son instrument. Se penche pour ramasser le foulard et ce qu’il contient. Il ne compte pas, se contente d’attraper, de ses mains gantées, les gains de la soirée. Puis, sans un regard en arrière, il se détourne de son public, ces spectateurs encore secoués, qui sentent s’éteindre en eux les braises d’un feu à peine allumé qu’ils n’ont pas les moyens de faire revivre.

Ça marche toujours, murmure le musicien pour lui-même en s’éloignant d’un pas dansant, encore habité par sa musique. L’étui a regagné son dos, et le seuil tout proche, ce petit espace derrière les toilettes des hommes qui sent fort les produits ménagers et le réel, le ravale, le ramène dans son monde. Encore une fois, la Ville a entendu sa prière et son besoin d’éloignement. Pour mieux le reprendre. Son Requiem.
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Messagepar Magicopolis » 08 Mar 2017, 00:49

Mercy


La langue de cuir parcourait l'échine creusée. Elle en caressait les vertèbres qui pointaient sous le derme rougi et blessé, remontait jusque la nuque découverte. Nulle folle mèche s'échappait de la coiffure de la Belle. Visage baissé, elle n'avait dans son champ de vision que ses mains apposée sur le tapis, ainsi que ses cheveux qui s'achevait sur le sol en un étang d'ébène.

Ses bras tremblaient d'en supporter autant. Qu'il était rude ce Prince, à tant la faire attendre. Toujours, il jouait avec ses nerfs en la faisant ainsi languir, en espaçant – de cette manie qui était la sienne et qu'elle détestait par-dessus tout – les coups. Etre rapide au début, pour avoir ce rythme d'une extrême lenteur ensuite.

De sa nuque, la langue de la cravache dévala de nouveau son dos. Elle rejoignit ses reins, ses cuisses, sa croupe qu'il flatta avec un certain soin. Il ne disait mot, jamais. Dès l'instant où ils pénétraient dans sa chambre, toujours il se taisait. Alors ne demeurait dans son bureau que le bruit feutré de ses pas sur le tapis et le souffle de la Belle qui se muait au fil des ponctuations apportées par les coups sur sa peau.

Elle tressaillait, tremblait lorsqu'elle le sentait derrière elle à l'observer. Il aimait faire cela. Prendre le temps de s'asseoir dans son fauteuil en cuir – elle entendait la matière crisser sous le geste du Prince – et la regarder, dévisager son sexe luisant d'excitation et, uniquement pour cette nuit, de cette honte qu'elle avait subi de s'oublier ainsi au troisième coup qu'il porta sur sa croupe. Elle n'avait pas pris ses précautions avant de monter dans l'ascenseur pour le rejoindre, et elle n'avait pu se retenir.

A ce souvenir, elle en rougissait encore. De la honte de se comporter ainsi, comme si elle n'était encore qu'une enfant qui ne pouvait se retenir ; mais surtout de l'humiliation qu'il porta lorsqu'il fit appeler une employée afin de nettoyer son accident. La Belle en avait sangloté, de se montrer sous ce jour à une parfaite inconnue. Nue. Vulnérable. Offerte. Avec des relents d'urine. Et ce Prince qui n'avait pipé mot pour simplement observer la scène.

En sa présence, il se comportait comme un Roi, abusait d'elle au possible. Et elle, toujours, sans faillir, battait des cils et ne pouvait le contredire. Elle acceptait chacun de ses caprices, moindre de ses fantasmes. Même lorsqu'il s'agissait de devoir supporter son regard sur son sexe en silence, sans pouvoir serrer les cuisses ni le dissimuler de ses mains. Les chevilles menottées à cette barre, afin que jamais elle ne puisse serrer les jambes, les bras qui supportaient son poids – car c'était ainsi qu'il la désira voir, le dos creusé et la croupe tendue en appui sur ses coudes – car tel avait été son désir depuis le début de leur entrevue.

On l'appela, et ce fut de cette voix grave aux r traînant, roulant dans sa gorge, qu'il répondit. Il resta longtemps – ou peut-être que non, car après tout elle perdait toute notion du temps dès qu'elle entrait dans son bureau – au téléphone. A aucun instant il ne se leva de son fauteuil, mais elle le savait tout autant concentré sur elle que sur la conversation qu'il menait à travers le cellulaire. Si ce n'était plus. Preuve en était ce contact chaud qu'elle sentait tout contre son intimité : il jouait avec la cravache qu'il tenait en main, caressait la fente de son sexe avec cette langue de cuir. Parfois, il remontait, la faisait glisser dans le sillon entre ses fesses. Mais toujours, toujours il revenait entre ses cuisses pour agacer son intimité palpitante.

Un premier coup retentit sur sa croupe tendue. La Belle se retenait, se mordait les lèvres pour ne faire aucun bruit. C'était sec. C'était fort. Elle en avait les larmes aux yeux. Mais elle était solide, elle était forte, car après tout cela faisait plusieurs années qu'ils jouaient à ce jeu, elle et lui. Elle le connaissait, ce Prince. Son Roi qui exigeait d'elle le silence, et encore plus lorsqu'il discutait au téléphone en sa compagnie.

Un deuxième coup, suivi d'un troisième. A l'intérieur de chacune de ses cuisses fleurissait désormais une empreinte rouge. Le sang affluait à la surface de sa peau, tentait de calmer la brûlure cuisante que la Belle ressentait, celle qui lui donnait envie de se replier sur elle-même, et peu en importait les conséquences.

Un quatrième coup sur son sein. Le droit, celui qui voyait son téton être orné d'un piercing. Une simple barre transversale, qu'il lui avait forcée à porter dès les prémices de leur relation. Et si ce bijou d'aluminium annihilait toute sensation en ce bourgeon de chair – que cela ne l'excitait plus depuis bien longtemps le fait de tirer dessus avec les dents – le Prince, lui, y parvenait. Le métal répondait à sa magie, et cette cravache qu'il aimait à agiter en sa compagnie en était le héraut matériel.

Elle grogna, faiblit sur ses bras. Bien vite, sa poitrine et son visage furent tout contre le sol, et ses reins toujours tendus, soutenus par ses genoux tremblant. Cela lui avait fait mal. Terriblement mal. Elle en sanglotait, en faisait couler son maquillage en de longues traînées noires sur ses joues. Et lui, ce Prince, qui fronçait les sourcils, grommelait tandis qu'il était toujours au téléphone. Alors, il lui asséna un dernier coup. A même son sexe.

Que cela était bon. Que cela était douloureux. Il avait frappé vite, fort, et avec une précision à se damner. La Belle s'en était écroulée. Elle en pleurait d'autant plus, tremblait sous la puissance de ce coup qui l'acheva. Et ce Prince, son Roi raccrocha bien rapidement. Oui, il aimait la voir ainsi ; mais tout jeu avait des limites. Surtout lorsqu'il l'entendit le supplier. Je t'en prie... je t'en prie... répétait-elle sans fin.

Il délivra ses chevilles. Lentement. Avec soin. Et dans le champ vision de la Belle, il avait apposé sa cravache pour lui signifier que le jeu était terminé pour ce jour. Que si ses doigts s'étaient glissés entre ses cuisses, c'était uniquement pour la récompenser. La réconforter. Panser cette blessure qu'il semblait lui avoir infligé. Ce n'était point pour l'exciter et les retirer à peine accompagnerait-elle le mouvement de ses doigts du bassin.

C'était pour, que lui, se glisse dans son intimité. Lui caresser les fesses, glisser son pouce entre elles pour en flatter l'accès. Frôler ses hanches, sa taille. Cajoler sa poitrine. Faire courir la pointe de sa langue le long de ses vertèbres qui affleuraient sous la peau, ces petits bijoux d'ossature qu'il aimait voir poindre. Cette nuque dénudée – car c'était ainsi qu'il la désirait – qu'il adorait mordre, à l'image d'un lion qui faisait sienne une femelle.

Jamais il n'y avait réellement de tendresse. Si elle l'aimait, adorait son contact, elle supportait également ses humeurs. Cette attitude à son égard. Cette façon qu'elle avait de se perdre dans cette relation qu'il avait exigée d'elle, et que la Belle avait acceptée sans hésitation aucune. Lui, il la détestait. La honnissait pour ce poste qu'elle avait obtenu à sa place, pour cette attitude hautaine qu'elle arborait en permanence.

Alors nul baiser, nulle affection de la part de ce Prince qui ne savait être doux que lors de ce jeu qu'il avait instauré entre eux deux, et uniquement lorsque la partie était terminée. Si la Belle n'en pouvait plus, il acceptait un écart d'un semblant amoureux afin de la faire revenir dans ses bras. Une caresse sur la joue, un baiser sur le front frôlé du bout des lèvres. Tout pour lui faire tourner la tête, lui chambouler le cœur. Et la rappeler à lui.

Dans l'ascenseur qui la ramenait à son bureau, elle ajustait ses habits. Elle lissa sa jupe, boutonna son chemisier jusqu'au col. Elle prit même le soin de se refaire une beauté. Elle avait le temps : le voyage à travers les étages était lent et mesuré. Long. Il en fallait du temps, pour passer du bureau de ce Prince à celui de la Belle. De longues – mais ô combien nécessaires et salvatrices – minutes pour la Ville de se lier à cet Ailleurs. Un Seuil mobile, qui voyageait entre les deux endroits, passage qui ne prenait à bord que la jeune femme. Qui reliait leurs deux bureaux. Entreprises concurrentes. Ville contre Réel.

Son Roi, lui, jamais ne se déplaçait : c'était toujours à elle de le faire. De cela, elle en avait besoin. Une poignée de minutes pour calmer son cœur affolé et ralentir ses élans d'émotions qu'elle affichait uniquement auprès de Lui. Une poignée de minutes pour se refaire une apparence convenable et une attitude maîtrisée, mécanique, froide auprès de ses employés.

Comme toujours, en une habitude qu'elle-même avait instaurée, elle lui envoya un message à peine les portes de l'ascenseur ouvertes sur son bureau. Quelque chose de simple. D'usuel. A la semaine prochaine, lui avait-elle dit. Et lui, il lui avait répondu la même chose. Exactement la même chose. Comme il en avait coutume.

– Miss Joyce ? Le Conseil d'Administration n'attend plus que vous.
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Messagepar Magicopolis » 08 Mar 2017, 15:40

Le Cirque des Brumes


Sur les épaules de l'Ours se tenait Pierrot. Le dos droit, ce sourire étrange sur les lèvres, le clown blanc paradait du haut de l'animal muselé. Il était en tête de file, juste derrière Loyal qui menait la troupe sur le rythme cadencé de son pas. Qu'il faisait minuscule, depuis cette hauteur, ce directeur affublé de sa redingote rouge, mais cela n'entachait en rien l'assurance qu'il dégageait en permanence en compagnie de ses employés.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

C'était Loyal, qui appâtait le chaland. Etrange petit être, qui était la source de bien des rumeurs au sein du Cirque. Minuscule bout d'homme au visage bien trop féminin et enfantin. Solitaire, à toujours rester dans sa caravane lorsque Pierrot, Arlequin, l'Ours et les autres aimaient à boire et s'amuser en discutant du spectacle qui venait tout juste de s'achever. Distant directeur, qui ne se mêlait à la troupe que lorsque cela était nécessaire. Enigmatique personnage, qui souriait en un secret comme une réponse à ces spectateurs qui venaient le voir en personne, lui raconter que eux-même, alors encore enfants, adoraient assister aux représentations du Cirque. Et qu'ils avaient au loin dans leur mémoire, le souvenir de ce même Loyal d'un identique parfait.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Continuait-il de scander aux passants amassés. Nulle crainte pour Loyal pour ce qui était de l'Ours qui le suivait au pas sans broncher, sans s'éloigner de son sillage. Les pattes libres, la Bête était libre d'aller où bon lui semblait ; mais Pierrot savait avec pertinence que jamais l'animal n'oserait quitter l'ombre de Loyal. Tout comme ce dernier se fichait – avec le plus grand désarroi des forces de l'ordre – de gêner la circulation alors qu'il faisait défiler la troupe dans la rue. Au cœur de la ville dans laquelle ils avaient élu domicile pour un temps.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Derrière Pierrot, les autres membres scandaient à leur tour les mêmes mots que le Directeur. Un chœur bohème, aux multiples artistes et domaines, qui s'extasiait de sa dernière représentation, des ultimes pas menés dans une cité qui n'était pas la leur. Les clowns distribuaient des tracts sur leur passage. Des envolées de feuillets par dizaine qu'ils lançaient où bon leur semblait. Ce Magicien qui aimait sortir un lapin de son chapeau, scier un de ses assistantes en deux, lui, faisait quelques tours basiques pour amuser la galerie devant laquelle tous défilaient. Les cavalières, elles, étaient sorties avec leurs chevaux sur le dos desquels elles se mettaient sur la pointe de pieds. Quant à ces êtres déformés – que l'on aimait appeler des monstres et mettre en cage le temps de l'ouverture du Cirque – eux, ils paradaient simplement en exhibant leurs difformités. Ce qui faisaient d'eux des êtres simplement différents.

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Un défilé en grandes pompes, comme Loyal l'avait exigé. Il fallait attirer le plus de monde possible pour cette dernière représentation. Il en allait de leur avenir, de celui du Cirque. Alors étaient restés au camp les acrobates et funambules qui soignaient les animaux, préparaient le chapiteau et autres attractions alentours. Les gitans que Loyal avait recueilli – êtres miséreux qu'il avait pris sous son aile – n'avaient désirés venir. Ils n'aimaient guère la foule et se donner ainsi en spectacle, et que pouvaient-ils apporter ? Leur rôle à eux, c'était de dire l'avenir et faire les poches des spectateurs bien trop concentrés sur les numéros pour lesquels il se déplaçaient, qui se jouaient sous le chapiteau rouge et jaune. Sang et or.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Un dernier tour avant de retourner au camp. Jamais ils ne s'en allaient bien loin du Chapiteau, jamais ils ne s'éloignaient longtemps. Il en allait de leur vie. De leur survie. Et s'ils déviaient de leur route, s'ils avaient le malheur de s'échapper du périmètre de sécurité que traçait Loyal sur une carte de la ville où ils se trouvaient, ils affrontaient la cruauté de ce Monde. L'Ours, lui, devenait fébrile. Instable. Dangereux. Et retrouvait sa pleine nature de Bête Sauvage, incapable d'être maîtrisé, dominé. Même par Loyal lui-même. L'on disait d'ailleurs qu'il tenait ces trois cicatrices, dont les extrémités fleurissaient à l'orée du col de sa chemise, d'une fois où l'Ours s'en était pris à lui de s'être trop éloigné.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Ultime annonce, et les voilà rentrés au camp. Les Monstres retrouvaient leurs caravanes, les clowns rentraient pour revoir leurs numéros, les cavalières s'occupaient soigner leurs montures. De l'Ours, Pierrot en avait à peine retiré la muselière que l'Animal l'aida à descendre de ses épaules. Ils s'en allèrent tous deux, faire passer le mot à toute la troupe qu'il ne fallait pas traîner. Ni à préparer le Chapiteau, ni à plier bagage. Arlequin, lui, avait déjà disparu pour jouer des tours aux acrobates, comme de coutume. Quant à Loyal, il faisait le tour du Cirque, observait ses employés se plier à la tâche ardue qu'était le dernier soir. Un dernier effort, et demain ils seraient chez eux. Ils seraient rentrés.

On alluma les lanternes à la tombée de la nuit, à l'heure où le Cirque s'ouvrit aux visiteurs. On les laissa se perdre dans les boules de cristal des voyantes et prophéties des cartomanciennes. Trembler d'effroi devant les êtres déformés qui s'amusaient à leur faire peur. S'approcher des animaux qui tournaient en rond dans leurs cages. Subir les farces – souvent de mauvais goût – d'Arlequin. Observer Pierrot, cet éternel muet, le reprendre et l'obliger à se calmer. Applaudir ces mimes qui aimaient prétendre se tenir derrière une vitre. Tout pour distraire les spectateurs avant la représentation, à l'instant où les artistes terminaient de se préparer.

L'Ouvreur, celui qui vendait les tickets, annonça le début du spectacle. Alors tous se mouvèrent sous le chapiteau, s'installèrent dans les gradins installés autour de la piste. Dehors, toutes les lumières furent éteintes. Il faisait nuit. Nuit noire. Et les êtres qui ne participaient pas à l'illusion donnée sous le Chapiteau s'étaient enfuis avec les caravanes. Retrouver Loyal. Là où lui et le Chapiteau menaient les spectateurs.

A l'aube, le Cirque avait entièrement disparu. Sur le terrain vague ne restait qu'un tract. Dessus, l'on voyait Loyal et son étrange sourire. Arlequin et sa grimace. Pierrot et cet air solennel qu'il arborait en permanence. Derrière eux, l'Ours. Et en tête d'affiche, leur nom. Le Cirque des Brumes. Au-dessus duquel ce tenait ce grand M qui ne semblait appartenir à quelque chose de précis. Du moins, pour les ignorants.
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Messagepar Magicopolis » 08 Mar 2017, 18:04

La Ville est bleue comme une orange.

A cause de la photo. De cette femme surtout, de dos, qui s'éloigne, avec ses cheveux pleins de grisaille, ses mains dans les poches de son manteau, et sa solitude. Elle s'en va. Un banc. Un reverbère. Quelques arbres dépouillés. Un ciel sans teint. Sans forme. Et au fond, tout au fond, comme sur un arrière plan indistinct, une ville dans la brume.

"-Alors c'est la fameuse ville..."

Elle a pensé la Ville de cette Fille. Elle a eu la délicatesse de ne pas aller plus loin, de ne pas m'enfoncer encore plus et me jeter au visage mes obsessions. Ou plutôt mon obsession.

La photo.

Cette femme qui s'éloigne. De dos. Ses longs cheveux chagrins. Ses mains dans ses poches. Sa silhouette que la brume estompe.

J'ai trouvé la Ville. Cette Ville étrange. Cette ombre floue. Cet arrière plan indistinct. Lili m'a aidée. Même si elle savait que ma curiosité ésotérique était loin d'être sans arrière pensée. Que le décor de la Ville n'était qu'un prétexte. Que tout ce qui m’intéressait, c'était la femme qui s'éloigne. Son ombre. Ses pas.

Lili. Elle a tenu à m'accompagner. Jusqu'au Seuil. Jusqu'à la ruelle. Elle sait que je part. Que je ne reviendrais pas. Qu'on se reverra pas.

"-Tu ne veux pas venir avec moi ? Ce pourrait être un beau voyage. Une drôle d'aventure dans une Ville étrange."

Elle refuse. A nouveau. Pas bête. Consciente que là où je vais il n'y a pas de place pour elle. Que ce n'est pas un voyage mais une déclaration d'amour, à une ombre, à un spectre, à la femme qui s'éloigne sur la photo.

Trouve la Ville. Chasse la femme. Dix millions de photos sont prises chaque jours et diffusées sur le net. Mais il a fallut que je tombe sur ce cliché. Je le connais par coeur. Il me hante. Impossible de savoir pourquoi. Une photo comme un effet papillon. Chance ou malchance. Echos et vibrations. Il a soulevé quelque chose en moi, déclenché un ouragan, qui a tout balayé. Y compris Lili.

"-Bonne chance alors ! J'espère...j'espère que tu seras heureux de l'autre côté."

Elle plie Lili. Mais elle ne rompt pas. Le vent, cette séparation que je lui impose l'ont courbé, blessé, mais je sais qu'elle se relevera, qu'elle reprendra sa vie. Son courage. Cette volonté jusqu'au boutiste. Elle m'a aidé. Parce qu'elle tient à moi. Tellement à moi, qu'elle a mis de côté son bonheur, ses envies, ses sentiments en espérant me rendre heureux. Sans elle je ne serais pas parvenu jusque là. Jusque à la ruelle. Jusqu'à la Ville. Jusqu'à l'heure de se dire adieu.

Je suis égoïste. Je voudrais lui dire. J'ai essayé de m'excuser. Elle a tout balayé de la main, d'un sourire. Drogues et sentiments. Une obsession est une addiction. Elle m'aime assez pour m'aider à pousser sur la seringue, elle m'aime trop pour me voir faire étalage d'excuses stupides, de promesses stériles. Après je reviendrais. Juste voir de l'autre côté. La Ville. Et puis revenir ce ne sera pas long. La curiosité. Le mystère...tout ça. Je suis un camé. Elle ne fait pas semblant de l'ignorer. Elle l'a simplement accepté.

Je lui ai menti. Et elle le sait. La Ville est un prétexte. L'important c'est la femme qui s'éloigne. Cette tristesse que je devine. Sa solitude. Le mystère de son visage. Habitante d'un ailleurs embrumé, où le ciel se confond avec les fumées froides du sol. Que fait elle. Où va t'elle. Trop tard pour reculer. J'ai la ruelle. Comme un pont tendu à travers les espaces et les murs, comme un fil qui s'enfonce en droite ligne dans le cliché. Ne reste plus qu'à y pénétrer, à s'enfoncer dans le cadre, et à me lancer à sa poursuite.

Encore des promesses. Les remords m'étouffent. Me rendent lâche. Maintenant que j'ai tout saccagé, j'essaie de me rattraper, je regrette, je me confond en excuses vaines et plates, en remerciements inutiles et stériles. T'es chouette Lili. Une personne géniale. Sans toi je ne serais jamais arrivé jusque là. Pas assez courageux. Pas assez brillant. La Ville. Le Seuil. C'est toi qui a remonté la piste, c'est toi qui a récupéré les indices. Toi qui a tracé la ligne, d'une main ferme mais triste, comme un chirurgien prépare le patron d'une amputation.

Moi j'ai j'ai juste eu à m'emparer du ciseau, tout couper, ce qui nous lie, ce qui nous liait et faire ce dernier pas, le seul qui m'appartienne. Et encore, jusqu'au dernier moment il faut encore qu'elle me pousse, qu'elle m'aide, qu'elle facilite la séparation. Digne pour deux. Plutôt me savoir heureux, à courir un spectre, que malheureux à ses côtés. C'est...je me sens sale, je me sens laid, j'aimerais être comme elle.

Je m'enfonce dans la ruelle. Elle reste derrière. La Ville est devant. Je suis dans la photo. J'ai poussé la seringue. La brume, cette brume de pixel que j'ai tant, tellement contemplée en cherchant à comprendre l'origine et la raison du cliché, s'engouffre enfin dans mes poumons, pour de vrai. Merci Lili. Du fond du coeur merci. Sans toi...

Pleins d'espérances mes pas remontent le seuil. Des murs glauques. Une pénombre nauséeuse. Je reconnais la Ville. Ses formes floues. Son gigantisme, sa majesté triste de béton dépouillé. Elle soutient le ciel. Elle est le ciel. S'y fond. S'y absorbe.

Elle est longue cette ruelle, longue comme le piston d'une seringue. Et je savoure. Oh oui je savoure. J'exulte même. Délicieuse, mon obsession se diffuse doucement dans mes veines, irrigue mes entrailles. J'ai le coeur qui bat, les lèvres sèches, les yeux fous. Je cherche. Je contemple. Des pas peut être, une empreinte ? J'écoute, le vent et le vide. A la recherche d'un éclat, d'un écho, du spectre sonore laissé là, pourquoi pas à mon intention, par cette Fille, la Fille de la photo, celle qui s'éloigne, celle qui s'enfonce, se noie, se fond, dans le fond du cliché, dans la brume froide et terne qui monte du sol.

Lili ! Je l'avais oubliée, de l'autre côté. J'étais trop occupé à poursuivre les ombres, à me faufiler comme un serpent dans le boyau de béton. Le remord m'étreint. J'ai honte. Ce bonheur. Cette adrénaline qui monte, qui m'incendie le cerveau, qui rend mes gestes hachés, je lui dois. Sans elle. Je ne serais pas là. J'aurais été condamné à rester de l'autre côté. A me morfondre. A me consumer, les yeux brûlés par les éclats ternes, gris, des pixels d'un cliché.

Une dernière fois je me retourne. Envie de lui sourire. De lui crier un merci. En vie. Je suis en vie. Je suis enfin heureux. C'est grâce à elle. Sa douceur. Son dévouement. Un camé. Je suis un drogué soulagé. Maintenant que j'ai ma dose, le monde me paraît beau et cette Ville étincelante, pleine de langoureux mystères. Promesse d'un amour de l'autre côté du morne réel. Dans la brume. Aux côtés de cette inconnue qui doit m'attendre, les bras pleins de rêveries nostalgiques.

Je me suis retourné. Mais Lili était partie. Juste sa silhouette qui s'éloigne, qui retourne dans le réel, de l'autre côté du seuil, au bout de la ruelle. Elle me tourne le dos. Les branches nues des arbres dépouillés pèsent sur ses épaules. Un banc. Un réverbère. Le froid monte du sol, se mêle à la grisaille du ciel. Tout se confond. Tout est flou. Silencieux et effacé. La photo était en noir et blanc. Mais le manteau, son manteau, le long manteau de Lili, en vrai, à l'origine, il est orange.
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Messagepar Magicopolis » 09 Mar 2017, 11:38

Infami(ll)e


Et les études ? Ah, tu en as encore pour autant de temps. Ca va ? Ca te plait ? Ah c'est bien. Il faut, il faut. C'est vrai que nous, à notre époque, il y avait que ceux qui avaient de quoi qui faisaient des études. Maintenant c'est plus ouvert. Comment ça, ça coûte quand même ? Ah oui, autant que ça. C'est vrai que ça fait cher. Mais quand tu fais des enfants tu sais que... ah non non, j'ai pas dit ça ! Mais t'assumes.

Et le travail ? T'as un boulot ? Tu attends quoi pour en trouver un ? Comment ça tu trouves pas ? Ah les jeunes. Ca fait des études, ça en a dans la tête mais c'est pas capable de se salir un peu les mains. Moi à ton âge... non non c'était pas plus simple. Non il fallait pas avoir des diplômes ou suivre des formations. Arrête de dire des bêtises. Aujourd'hui, celui qui veut vraiment bosser, il trouve facilement. Y'a que les fainéants qui ont pas de boulot, que les assistés de la société qui vivent aux crochets des autres.

Tu veux bosser dans quoi ? Ah, mais c'est nul comme truc. C'est bouché, y'a plus de place. Comment ça j'en sais rien ? Je le sais c'est tout. Mais t'énerve pas, moi je dis ça pour toi. Parce que c'est bien beau de faire des études, d'avoir des diplômes, mais faut avoir un boulot après, parce que ça sert à rien, t'auras fait des études pour rien. T'auras coûté de l'argent à tes parents pour un boulot que tu peux avoir sans aller à l'université ou dans les grandes écoles.

Vous les jeunes, vous êtes égoïstes. On a pas besoin de penseurs et d'intellectuels. Ce qu'il manque dans notre pays aujourd'hui, c'est de la main d'oeuvre. Comment ça, ça plaît pas ? Comment ça aujourd'hui on veut des horaires de fonctionnaires et pas d'uniforme ou de tenue de travail ? Autant embaucher que des fonctionnaires. Puis ça a jamais fait de mal à vous les gosses, de mettre les mains dans la merde. La vôtre, celle des autres on s'en fout. Mais attend hein, faut pas finir éboueur. Les mecs qui ramassent les poubelles, c'est des illettrés. Des gars idiots qu'ont jamais rien fait de leur vie. Tu finis éboueur parce que t'as pas le choix, ça se saurait sinon. Les poubelles passeraient plus souvent !

Et l'armée, tu y as pensé à l'armée ? De notre temps, nous lever à 5h ça nous faisait pas peur. L'activité physique non plus. Combien de bornes on faisait pour aller à l'école, à ton avis ? C'était la campagne hein, une toute petite école pour trois ou quatre villages en tout. Bah tiens, en parlant d'école. Tu fais des études, tu veux pas être prof ? C'est quoi, juste un concours ? Bah tu vois c'est facile ! Tout le monde peut le faire !

Sinon t'as une copine ? Non ? Bah quoi, t'aimes les mecs ? Hin hin hin... tu sais on est ouverts nous, on s'en fout. Enfin, du moment que tu lui lèches pas la glotte sous notre nez à ton gars. Comment ça, on raconte des conneries ? Ah bah si tu te vexes aussi ! On plaisante ça va, on peut bien rigoler deux minutes ! Eh, faut te trouver quelqu'un hein si t'es si stressé. C'est connu, le cul ça décoince et ça détend.

Faut que tu sortes, que tu t'amuses. Que tu trouves de la nénette dehors. Elles sont pas comme ça les petites jeunes ? A se dandiner dans les bars et les boîtes, attendre qu'on vienne les trouver pour tirer un coup vite fait ? Ca a jamais fait de mal à personne. T'es jeune, faut en profiter ! Tu vas regretter sinon tu vas voir. C'est triste, si tu regrettes quand tu auras notre âge. Sors, fais quelque chose. Reste pas la journée planté devant ton écran.

Comment on fait tes cousins et cousines à ton avis ? Ils sont sortis. D'ailleurs, là, celle qui a ton âge... si, tu sais, la fille de machin... ah je sais jamais son prénom. Elle est plus jeune que toi. L'âge de ta sœur je crois. Ouais, ouais c'est ça, elle. Elle a combien ? Vingt... vingt-et-un ? Bah elle attend son deuxième chiard. Ouais, déjà. Et ton cousin, celui qui a ton âge ou qui est un peu plus vieux. Je sais jamais. Vous êtes beaucoup à être nés à la même période, dans la même tranche d'années de toute façon. Ouais lui. Bah il a foutu sa copine enceinte. Encore. Un quatrième. Lui, il est simple ouvrier. Ah oui oui, c'est pas un gars futé. Elle, elle bosse pas. Elle élève les gosses. Et nous derrière, on paye sa flemme de bouger son gros cul pour aller bosser. Les jeunes d'aujourd'hui, je vous jure.

Et toi, quand est-ce que t'en fait, des mômes ? Ah oui c'est vrai, terminer tes études. Oui, être stabilisé, avoir un job. T'as bien raison. Voyager ? Oui, oui, fais. Profite. T'as bien raison. Mais tarde pas trop quand même. Si nous ça va, les bonnes femmes, elles, sont livrées avec une date de péremption. Au pire tu te trouveras une petite jeune ! Mais avec ta gueule, ça devrait aller ! Enfin si t'arrêtes de forcer sur la cigarette et l'alcool.

Mais quand même, traîne pas trop trop non plus. Faut bien les rendre grands-parents tes vieux. Faudra nous les montrer tes gosses, quand t'en auras. Comment ça si tu en as ? Ah non non. Quand tu en auras. T'as pas le choix, c'est comme ça. Des gamins, faut en avoir. Y'a que les homos qui ont pas d'enfants. Les gens stériles ? Ceux qui peuvent pas ? C'est bien connu, ceux là c'est parce que y'a de la consanguinité dans leur famille !


Encore un déjeuner de famille qui n'en finit pas. Des heures, qu'il entend ses oncles, ses tantes, parler comme ça. Lui parler comme ça. Leur parler comme ça, en fait. A lui et à sa sœur. Sa petite sœur qui, à côté de lui, garde la tête baissée, le nez dans son assiette. Elle a pas décroché un mot. Que très peu. Juste pour répondre que oui ça va. Juste pour demander à ce qu'on lui passe le sel. Le pain. Le pichet d'eau.

Elle rumine, il le sait. Il a qu'à voir avec quelle vigueur elle mastique sa viande. Du poulet infect. Trop sec. Trop cuit. Même avec la sauce, ça passe pas. Faut pas trop en prendre, ça fait grossir, c'est pas bon pour les artères. Pareil pour ces haricots sans goût. Même de la pâtée pour animaux, c'est meilleur. Comme à chaque déjeuner de famille.

Ca les emmerde d'être là, tous les deux. Lui, encore, il a été forcé. Il a pas eu le choix. C'est sa mère qui a décidé pour lui. Ca fait longtemps que tu as vu ta grand-mère, alors tu viens. Ca lui fera plaisir de te voir. Mais elle, sa sœur... elle est venue par pure solidarité. Il sait qu'elle a eu pitié de lui, il y avait qu'à voir la moue qu'il a fait, quand il lui a dit que leur mère le traînait à ce déjeuner de famille.

Il sait pas pour lequel d'eux deux il doit être triste. Lui, d'être ainsi pris en pitié par sa cadette, ou elle d'être venue malgré sa tronche. Il lui a dit quand elle a terminé de se préparer. Même avec son maquillage, elle a une sale gueule. Il sait pourquoi. Il l'a entendue, cette nuit, se disputer encore une fois avec son copain. Mais ça, ça le regarde pas. Ce sont ses affaires, ses problèmes à elle. Pas les siens à lui.

Ca a toujours été comme ça entre eux. Chacun se mêle de sa propre vie. On ne s'occupe pas de l'autre. On s'entend, on déborde un peu sur l'existence de cet être qui a sa chambre à côté de la sienne, avec lequel on partage une salle de bain. Mais en aucun cas on s'en mêle. C'est pour ça qu'il la laisse se débrouiller. Comme elle le laisse se sortir seul de la merde que cette famille bien trop intrusive lui balance à la gueule.

La conversation dévie. Dérive. Tous partent sur d'autres sujets, ne se préoccupent plus de lui ni de sa sœur. Ils ne sont pas intéressants. Ils ne disent rien, ne répondent pas. Se contentent juste d'encaisser sans broncher. Ils ont l'habitude, de toute façon. Ca ne sert à rien d'essayer de leur faire entendre raison : dès qu'ils parlent, les autres n'écoutent plus.

Un coup de coude à sa sœur. Il se penche pour lui parler. Lui proposer de se barrer. Ils peuvent, maintenant. Il a sa voiture, il peut les conduire n'importe où. Loin d'ici. Et parce qu'elle a accepté de subir ce déjeuner uniquement par soutien, uniquement pour ne pas qu'il affronte ça tout seul, sans allié muet, lui il lui propose de se barrer. S'éloigner le plus possible de cette famille corrosive aux idées arriérées et arrêtées.

Des excuses. Elle doit aller aux toilettes, ne peut pas attendre. Il a reçu un message d'un ami, il doit l'appeler parce que c'est urgent. Les autres ne les écoutent pas, ou alors d'une oreille distraite. Qu'ils s'en aillent, ces jeunes qui ne peuvent pas prendre leurs précautions avant de manger, ou se séparer plus de deux minutes de leur téléphone.

Ils quittent la table. La pièce. Retrouvent leurs affaires. Et ils s'en vont. Ils ne claquent pas la porte mais la referment doucement. Font le moins de bruit possible : si tous savent sur l'instant qu'ils fuient, ça ira mal. Ils les retiendront. Se feront sermonner. Tout sauf ça. Tout sauf leurs manies de répéter toujours la même chose. Les jeunes d'aujourd'hui, franchement. De notre temps c'était pas comme ça, on avait pas intérêt à...

Il conduit sans savoir où il va. Il ne connaît pas la route, prend des sorties au hasard. Ne suit que les panneaux qui indiquent toutes directions. Fait trois fois le tour des ronds-points pour ne plus savoir quelle sortie est laquelle. Lui et sa sœur ne disent rien, ça ne sert à rien. Ils sont devenus un peu plus complices avec le temps, et souvent il leur suffit simplement de se regarder pour savoir ce que pense l'autre. Vieille habitude d'avoir les mêmes pensées, les mêmes avis, les mêmes relations avec cette famille.

Pour ne pas s'obliger à y penser, il a allumé la radio, l'a laissée responsable de la musique. Elle passe d'une fréquence à une autre, s'arrête quand une chanson lui plaît. Quand ce n'est pas le cas, elle passe. Parfois elle fait le tour. Une fois. Deux fois. Trois fois. Avant qu'une chanson ne se termine pour laisser place à une autre qui est plus dans leurs goûts. Elle les connaît, elle sait le genre qu'il affectionne : bien souvent il a sa musique à fond, lui en fait profiter alors que les portes de leurs chambres sont ouvertes. Et même sans. Les murs sont quand même fins, et son caisson de basse palpite contre le mur mitoyen.

A table, chez leur grand-mère, ils savent leur famille au fromage. Là-bas, ils ne s'inquiètent pas. Lui n'a jamais planté sa fourchette dans une feuille de salade, elle n'a jamais vraiment apprécié les laitages. Sa mère s'en fiche, laisse couler. Ce sont des jeunes, qu'elle aime à dire. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent, ils auront bien le temps d'apprendre à se poser et rester longtemps à table quand ils grandiront. Pas des jeunes. Des enfants.

Au dessert, ça s'inquiète. Commence à se poser des questions. Lui n'aime pas les pâtisseries, les choses sucrées mais raffole du café : il ne manque jamais l'occasion d'en boire une tasse. Ou deux. Ou trois. Elle, elle n'aime pas ça. Trop amer pour elle, mais elle raffole de ces tartes bourrées de crème et de fruits.

Le téléphone vibre. Vous êtes où ? On vous a cherché dans toute la maison. Revenez. Vos affaires ont disparu. Pourquoi t/la voiture (de ton frère) n'est plus là ? Vous êtes où ? Où ? Répondez ! Et tant d'autres messages du même acabit. L'un et l'autre ne répondent pas. Ils n'en ont pas envie. Alors ça insiste. Ca appelle. Elle n'a pas envie de répondre, d'entendre la voix de sa mère. Folle d'inquiétude. Ivre de colère. Elle ne le supporterait pas.

Alors c'est lui qui décroche. Il est au volant et il porte quand même son téléphone à son oreille. Il s'en fiche. Au pire, il se fait arrêter par les flics. Amende, points en moins. Ca ne l'inquiète pas. Plutôt ça que prendre le risque de se garer sur le trottoir, prendre le temps de discuter avec cette mère à l'univers qui gravite autour d'eux deux.

Désolé m'man. Non non, ça va. T'inquiète. Oui elle est avec moi. On est tous les deux. Non c'est pas le déjeuner. Non, non maman. Arrête maman, commence pas à pleurer. C'est pas toi. C'est surtout pas toi. T'as rien à te reprocher. C'est juste que... qu'on en peux plus. Ta famille, elle nous gonfle. On la supporte plus. Bien sûr qu'on est venu, on a été obligé. On voulait pas te laisser affronter ça seule et supporter papa après. Non, t'en fais pas. Ca va. Je sais pas si on rentre. J'avais juste envie de rouler. Oui, elle aussi. Je sais pas. On parle pas, tu sais. Pas vraiment. Oui, oui. T'en fais pas. T'inquiète pas, vraiment. Oui, on a nos papiers. Oui, on a de quoi. Oui oui, l'essence. Vraiment faut que tu arrêtes de t'inquiéter comme ça, ça t'épuise. On est grand tu sais. Oui c'est ça. Oui oui maman, tu as raison. On comprend. T'en fais pas. Je sais pas. Dans la soirée. Dans la nuit. Demain. Au pire on se trouve un hôtel. Non je sais pas où on est. Mais t'en fais pas, on a nos téléphones. Y'a des GPS dessus tu sais hein. Oui. Non. Non maman, elle a pas envie de parler. Bien. Oui. D'accord. Je lui dirai. Oui oui, promis je le ferai. Et arrête de te faire du mauvais sang maman. Essaye de dormir quand même cette nuit. On t'enverra un message. T'en fais pas. Oui. Oui maman. On fera attention. Promis. Non, je ne la quitterai pas. Oui. Oui maman. Bisous. Oh, maman ? Merci.

Il raccroche, rend son téléphone à sa sœur. Elle ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Elle connaît sa mère, sait ses réactions. Et puis, elle l'a entendu parler à travers le téléphone. Et alors qu'il continue à conduire, la musique à fond, elle, elle regarde le paysage qui défile. Elle songe. Regrette, un instant, de faire autant de mal à leur mère. Lui aussi, il rumine ça. Mais il refuse de s'arrêter. De faire demi-tour. Et elle aussi.

Ils ne se parlent pas, mais chacun, en silence, prie. Ils ont l'espoir de trouver un endroit loin de tout ça. Où ils n'auront plus à supporter tout ce qu'ils traînent derrière eux. Lui, cette énième année d'université qu'il se force à suivre, à terminer alors qu'il a juste envie de tout arrêter. Les études, il en a marre. Et ce job étudiant qu'il a à côté qui l'épuise et le fait se sentir comme un minable, et ce manager qui le traite comme une sous-merde.

Elle, ce copain trop envahissant. Trop étouffant. Trop collant, qui joue les égoïstes, ne la laisse pas respirer. Il veut qu'elle le préfère au reste de sa vie : qu'elle étudie, mais qu'elle passe son temps libre avec lui. Sans ses amis. Et le regard de sa mère, son jugement accompagné de l'inquisition de son père sur ses disputes continuelles dont elle fait profiter toute la maison. Au point que le reste de la famille est au courant.

Elle s'est endormie contre la vitre. Lui tombe de fatigue. Au hasard, il s'arrête. Ne sait exactement où. Il ne connaît pas le village où ils sont, et déjà tout est fermé alors qu'il fait nuit. Pas un hôtel. Pas une maison d'hôte. Mais l'audace qu'il a de se garer devant une maison d'où la lumière pointe au travers des volets. Il sort de la voiture, y laisse sa sœur. Frappe à la porte. Et à ce couple de vieillards qui ouvre, il demande l'hospitalité pour la nuit.

Ils acceptent. Ecoutent leur histoire tranquillement. Ce père qu'ils ne supportent plus. Cette mère qui porte sa tristesse sur son visage mais qui supporte. Cette famille qu'ils détestent. Ces existences qu'ils mènent et desquelles ils veulent se détacher. Ils ont de la chance, ces jeunes. Le couple les écoute. Comprend. Leur donne même à manger et leur propose à chacun une chambre à l'étage. Ca leur convient. Tout, plutôt que passer la nuit dans la voiture.

A leur réveil, lorsqu'ils ouvrent la porte qui domine les escaliers, ils ne reconnaissent plus la maison. C'est vide, bardé de poussière et de toiles d'araignées. Ca tombe en ruine. Et quand ils sortent, il n'y a plus sa voiture à lui devant la maison. A la place, ce défilé. Un Cirque, à première vue, qui beugle qu'il est de retour. Espère voir beaucoup de spectateurs se déplacer pour fêter le nouvel arrivage. … Arrivage ?

Cette gitane qui se déplace. Qui vient les voir, tous les deux. Elle les observe. Les dévisage. D'une main décharnée, elle leur offre un tract. Le Cirque des Brumes. Ca leur dit quelque chose. Leur parle. Eveille en eux ce vieux souvenir d'enfance. Celui où, encore en âge d'aller à l'école primaire, leurs parents les ont emmené voir un cirque. Ce Cirque. Et l'éclat de ce Loyal qui n'a pas changé d'un pouce.

Et la Gitane qui murmure.

La Ville vous a entendus.
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Messagepar Magicopolis » 10 Mar 2017, 15:58

Dorian's farewell


« Putain elle est bonne celle là avec son petit cul, ô oui vas-y, dandine toi ». « Bordel de bordel de bordel je vais jamais l’avoir, je vais jam... ». « Et allez vas-y que je te mets un coup d’épaule, que je te marches sur le pied, que je ne me rends pas compte de ta présence. Et si on arrêtais de venir hein, si les hommes de ménages se mettaient en grève ? Vous nous remarqueriez là hein, tous prisonniers de votre crasse purulente ». « Qu’est ce que j’ai la dalle. Elle a fait des courses ? Dieu que j’espère qu’elle a fait les courses ». « La couille qui gratte, la couille qui gratte bordel. Peut être que si je… et que je… bon, personne m’a vu ». « Non mais je rêve. Je rêve. Il s’est gratté les couilles juste devant moi ». « Et si je me jette sur les rails. Ils me remarqueront, là, si je me jette sous les rails ». « Mon dieu j’ai tellement envie d’une clope. Mais il fait tellement la gueule. Je lui demande ou pas ? Allez, je lui demande. Mais si il m’envoie chier ? »

Dans la gare bondée, l’empathe fendait la foule. Il avait déserté ses chemises et ses costumes de scène pour un ample pull à la laine marine, sur lequel une ancre avait été brodée en fil doré. Il avait coiffé son crane d’un épais bonnet, pour le froid comme pour cacher ses cicatrices. Elle l’avait sauvé, encore une fois. Tiré des méandres du fleuve, et ramené à la vie. « Tu me dois deux vie maintenant » qu’elle lui avait dit. Il s’était recroquevillé, et il avait pleuré, toutes les larmes de son corps. Elle l’avait tellement bien soigné, que sa décadence avait pris une ampleur toute autre. Le jour, il entendait les rêves de ses voisines du dessous, la nuit, il entendait les pensées lubriques des hommes qui se prélassait pendant que lui jouait. La vie à la maison close était devenue insupportable, une longue migraine dont il ne voyait pas la fin. Elle avait fait quelque chose, quelque chose à son cerveau. L’avait rendu, lui, ce modèle de sensibilité, encore plus empathique qu’il ne l’était déjà. Un matin, il avait ressenti toute la douleur d’une chienne qui mettait bas. Il en avait vomi ses tripes, pris de crampes immondes au ventre. Il était resté comme ça, par terre, se serrant le ventre la tête dans son petit déjeuner, sur le pavé. On l’avait pris pour un mendiant. On le contournait, comme si il avait la peste, on changeant de trottoir pendant que lui agonisait. Mais lui entendait, il entendait tout. Les piques de mépris qu’ils n’osaient dire, le dégoût à son égard. Il avait tout entendu. L’expérience avait été traumatisante. Et il s’était traîné ainsi, à moitié vouté, jusqu’à son grenier. Il n’était plus sorti pendant deux jours.

Et puis, il l’avait rencontré. L’homme. Son héros, son sauveur. Cela c’était passé dans une opiumerie de Mist Alley. Il fumait régulièrement pour ankiloser ses sens. Il était apparu, comme un fantôme. Encapuchonné, mystérieux. Il lui avait simplement dit « tu ressembles à quelqu’un qui aimerait s’enfuir ». Le lendemain, quand il s’était réveillé, il s’était demandé si c’était un rêve, et en avait conclu que oui. Et puis, alors qu’il fouillait sa poche pour du tabac, il l’avait trouvé. Le mot, froissé, avec cette écriture qu’il croyait avoir rêvée.

Après demain. 16H30. Quai 6, voiture 12, place 81.
Bon voyage.


Son sauveur magnifique et mystérieux. Et ainsi allait-il, fendant la foule, déterminé et migraineux. Au son des sifflement de trains et des hurlement des chefs de quais. C’était l’heure de pointe. Partout, des hommes et des femmes rentraient du travail, où y partaient. Lui, il partait en voyage. Un simple sac marin jeté sur l’épaule. Il n’emportait pas grand-chose. Quand on avait autant de choses à fuir que lui, on ne s’encombrait pas. Son amour, son tendre amour qu’il avait perdu. Sa vertu, ses perspectives. Comme si il n’avait jamais eu sa chance dans cette vie. Et puis il y avait eu cette soirée là. Le pistolet, l’homme. Il se souvenait de manière distanciée de la balle, de sa chute dans le Fleuve. De sentir sa vie se répandre dans l’eau vaseuse autour de lui. Mais il avait une deuxième chance, à lui de ne pas la gâcher. Alors il s’était rendu à ce fameux quai 6, attendant plein d’espoir le train du renouveau. Il était monté, non sans jeter un dernier regard sur la gare, sur ce monde qui était tout ce qu’il avait connu. Et puis il s’était dépêché, de prende sa place avant qu’un autre ne l’occupe. Il s’était assis, avait glissé son sac sous son siège et retiré son bonnet, par bienséance. Il avait passé sa main dans sa barbe fournie, à mi chemin entre l’inquiétude et le stress. Que se passerait-il si cela ne marchait pas ? Se contenterait-il de retourner à la maison close, de reprendre sa non-vie ? Ou se jetterait-il sous les rails, pour en finir une bonne fois pour toute. Sur le siège d’en face, son gros chat roux, le regardait placidement, se léchant nonchalamment la patte.

« Tu te fais beaucoup trop de soucis. Et puis on s’amusait bien à la maison close. Il y avait des croquettes, des siestes et des souris. »

Dorian ne répondit pas. Se contentant de jeter des regards fuyant à travers la vitre. Et puis enfin, le sifflet du chef de gare, les portes qui se ferment et le torrent de fumée craché par le train. Des gens qui courent sur le quai pour ne pas rater leur train. Et les lourdes roues qui se mettent en marche, à l’unisson. Il est parti. Enfin. Dorian, lui, ne dit toujours rien. Il pense à sa vie, mélancolie des transport, où l’inaction nous pousse à l’introspection. Il repense à cette femme. L’a-t-elle aimé comme il l’a aimé ? Son assassin lui a-t-il fait parvenir sa lettre d’adieu ? Il aurait aimé la voir, une dernière fois. Mais il ne serait jamais parti. Il n’aurait jamais eu le courage.

« Tu sais, peut-être qu’elle était allergique aux poils de chat et que tu aurais du t’en séparer après tout. »

Un sourire illumina le visage du poète. C’était tellement simple l’esprit d’un chat. Il se leva, posant le genou sur son siège pour ouvrir la fenêtre qui le surplombait. Il passa la tête, alluma une cigarette qu’il fuma, la tête au dehors, le vent faisant battre ses cheveux contre son front. Il entendait les pensées de ses voisins, mais cela ne le dérangeait pas. Il resta ainsi, de longues minutes, bien après que la cigarette ait finie de se consumer. Bien après que d’une pichenette, il ait envoyé son mégot voler d’une courbe gracieuse, emporté par l’aspiration du train dans des spirales sans fin. Et puis il s’était rassit. Il était seul, le compartiment s’était vidé. Il n’avait pas souvenir d’avoir visité de gare, mais les passagers avaient bien du descendre quelques part. Mais ce n’était guère important, et Dorian finit par s’endormir.

Lorsqu’il se réveilla, en sursaut, le train fendait la campagne. La campagne. Il ne l’avait jamais vue. N’avait jamais vu ces arbres, ces grosses vaches joufflues qui paissaient paisiblement dans les champs, suivant le train d’un regard torve. Dorian était comme un enfant, à genou sur son siège, le nez collé à la vitre. Il trouvait tout cela magnifique. À ses côtés, Azraël fixait lui aussi les bovins d’un air des plus intéressé, se demandant si il était de taille à s’attaquer à tels herbivores. Distrait, Dorian lui caressait le pelage, lui grattait la nuque. Pour la première fois depuis des années, un mince faisceau d’espoir faisait briller son regard. Et si après tout, il restait une chance, pour lui ? Comment pouvait-on être malheureux après tout, dans un tel paradis ? Dorian se le demandait, mais restait méfiant. Le train ralentit, et la voix crachottante du contrôleur se fit entendre. Ils arrivaient à un arrêt. Pas le terminus, mais un arrêt. Une petite ville, perdue au milieu de la verdure. Était-ce là qu’il voulait descendre ? Il pensait que oui. Alors il se saisit de son balluchon, et se dirigea vers les portes, titubant au milieu de la rangée au rythme des cahots des rails.

Ses mains tremblaient. Et lorsqu’enfin le train s’arrêta dans une gare à l’architecture moderne et à la belle pierre beige, il eu toute les peines du monde pour ouvrir la porte coulissante et poser un pied hésitant sur le quai de cette nouvelle vie. Un pied, puis deux. Il y était, c’était bon. On ne pouvait plus l’en faire partir. Il se dirigea vers l’escalier, arpenta le souterrain pour remonter dans le hall. Il voyait le train, toujours à quai. Il voyait Az, qui le fixait depuis la fenêtre de son wagon. Il lui fit un geste de la main, triste et tendre. Le gros matou, imperturbable, posa une patte sur la vitre. Il pouvait presque l’entendre miauler et grommeler. Le cœur serré à l’idée de perdre son seul ami, Dorian finit par tourner les talons, non sans un dernier regard humide vers ce compagnon à l’humeur pas toujours badine mais à l’humour toujours tranchant. Il traversa la gare, hagard, et sorti sur le perron, laissant le soleil lui inonder le visage. Il grimaçait sous la chaleur de ses rayons, mais ne cachait pas son plaisir. Entre ses oreilles, il entendait un échos lointain, ténu, des pensées qui l’entouraient. Alors il se mit en marche, presque heureux. Il marchait d’un pas sûr, le balluchon jeté sur l’épaule, le bonnet enfoncé sur la tête. c’était l’une de ces journées au soleil hivernal, à la fois glaciale et agréable. L’air vous piquait le nez, mais l’astre solaire vous réchauffait le cœur. Et le poète marchait bon train mu par un ventre qui criait famine. Il trouva un troquet, un pub qui dégageait un agréable fumet, et entra.

On y jouait un air de rock, une balade tatouée. Mais ce qui frappa Dorian, s’était le silence, le silence assourdissant de ses pensées. Au fur et à mesure qu’il s’était éloigné de la gare, les voix s’étaient tues. Et là, maintenant, il n’entendait que le silence, malgré une salle bondée de joyeux lurons. Il se sentait bien, point migraineux depuis la première fois depuis des siècles. Il avait faim, il avait chaud, se sentait agréablement porté par l’ambiance chaleureuse du bouge dans lequel il était entré. Alors il s’approcha du bar, et s’assit sur un de ces hauts tabourets. Il commanda des œufs brouillés, des saucisses et des haricots blancs à la sauce tomate. La serveuse était belle, elle lui souriait de ses grands yeux noisettes. Elle était d’une beauté simple sous son tablier, de longs cheveux châtains noués en une queue de cheval négligée, et des joues rebondies. Un petit air de souris des champs quand elle souriait, un sourire honnête et franc. Dorian sentit le pourpre lui monter aux joues lorsqu’après lui avoir tendu ses couverts, elle lui caressa amicalement la main. Sous son pull, son cœur battait bien fort. Alors il toussota, timidement, et avança

« Vous ne sauriez pas si il y a du travail dans les environs ? »

« Pour des mains bien faites et un homme volontaire, il y a toujours quelque chose. Et puis le patron cherche un serveur. Lui se fait vieux mais les futs sont toujours aussi lourds. Vous voulez une chambre en attendant ? »


Le jeune homme acquiesça, sourit. Il lui faudrait du temps pour s’y faire, mais la ville était derrière lui, et la Vie devant. Comme si peut-être, il y avait quelque chose pour lui ici bas, entre cette grosse assiette de cochonnaille et cette jeune serveuse au sourire irrésistible. Alors, sans quitter des yeux cette femme qui lui souriait aussi fort que lui lui souriait, il saisit ses couverts, et mit un grand coup de fourchette dans ses œufs brouillés. Cette après-midi là, il se promènerait et ce soir, il écrirait peut-être un poème, le premier depuis des mois. Demain, il chercherait un boulot et une chambre de bonne. Ensuite, il l’inviterait, Elle. Et puis, il adopterait un chat, un gros chat de gouttière à la mine boudeuse. Mais pour le moment, il mangeait, confortablement assis, entre deux regards tendres. Tranquillement, sereinement. Et tout était bien.
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Messagepar Magicopolis » 10 Mar 2017, 17:52

RUNNING IS A VICTORY


“Je te le disais, mon vieux ! Il est fantastique ! T’as jamais assisté à un concert pareil, dans Magicopolis, pas vrai ? Tu te rends compte, fallait venir ici pour voir ça !”
Le mercenaire rajusta maladroitement les pans de son vêtement sombre, espérant qu’il n’attirait pas trop l’attention parmi toutes ces foutues groupies. Son ami à ses côtés était aux anges. Voir ça ? De quoi parlait-il ? Il était aveugle comme une taupe ! Mais bon, il fallait bien avouer que son chanteur préféré en valait le détour. C’était le cas de le dire, puisqu’ils venaient de traverser un Seuil pour venir l’admirer.

“Allez, viens. C’est fini maintenant. J’espère qu’on va retrouver la sortie...”
Et il ne parlait pas de la sortie de la salle de concert. Il parlait de la sortie de ce monde sans queue ni tête, où tous les passants avaient le nez baissé sur de petits boîtiers plats et lumineux, et où il fallait suivre dix ans d’équitation pour faire ce qu’on voulait d’un putain de cheval. Il prit le fan éperdu d’admiration par le bras, et le traîna plus qu’il ne le conduisit vers la porte. Mais en l’ouvrant, comme un voyageur qui descend d’un avion et découvre les tropiques se prend un grand choc thermique dans la face, un tsunami de chaleur, là ce fut un tsunami de cris piaillants qui lui écorcha les oreilles.

“...Ton idole donne des autographes,” remarqua le mercenaire en secouant la tête, dépité. Il savait très bien ce qui allait se passer maintenant.
“J’en veux une ! S’il te plaît !”
Judex ne pouvait rien refuser à cet adorable crétin de Tariq. C’était un peu l’équivalent pour lui d’une mauvaise fréquentation pour un type bien. Il écrasa sa large main brune sur son visage mal rasé, prit une grande inspiration… puis mit le cap sur la table où était assis le chanteur, entre deux piles de photos à son effigie, occupé à user stylo après stylo.
Ils restèrent là longtemps, beaucoup trop longtemps.

Puis, alors qu’ils revenaient en direction de l’endroit où ils avaient traversé, une rame de tramway pourrie qui donnait sur un terrain vague, il jeta quand même un coup d’oeil à la photo dédicacée, par principe. Et parce qu’il en avait marre qu’on le supplie. Jusque-là, il avait surtout regardé la ligne d’horizon, y compris dans le couloir, en mode garde du corps impassible. Il eut une remarque qui aurait des conséquences terribles :
“Ouais… Il a un beau sourire, au moins, on ne peut pas dire le contraire.”
Juste parce que Tariq ne pouvait pas voir ce sourire, et c’était vraiment dommage. Ce type avait des dents magnifiques, de vendeur de dentifrice. Il aurait pu faire acteur ou politicien aussi bien que chanteur.

Le soir même, Judex revint seul. Il écuma la ville jusqu’à ce qu’il tombe sur ce foutu chanteur, et comme il savait suivre une piste à peu près aussi subtilement qu’un soc sait suivre un sillon, les corps inanimés, ensanglantés ou malmenés de telle ou telle manière ne manquaient pas sur son passage. Mais il s’en foutait : il ne remettrait jamais les pieds ici, parole d’honneur. Il faisait son boulot, et ça s’arrêtait là.

“Ce serait pour un autographe.”
Le chanteur devait être complètement bourré, pour suivre cet homme patibulaire infoutu de décrocher un sourire de circonstance. Ou peut-être que lui aussi trouvait que le grand méchant loup avait de belles dents.
Quelques mots à l’oreille, le flingue dans sa poche braqué sur les côtes, et le chanteur fut aussitôt très sage. Il sortit sans un mot, Judex derrière lui, et bientôt ils arrivèrent à l’arrêt de tram désert, face au terrain vague.

“Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous allez me tuer ? Vous êtes un de ces psychopathes qui recherchent la gloire en assassinant des célébrités, c’est ça ?”
“Mais non.”
La voix de Judex n’était pas rassurante… et pour cause : il ne pensait pas être un psychopathe, en revanche il allait bel et bien le tuer. Mais avant, il fallait lui faire passer le Seuil. S’il était mort, ça ne marcherait pas.
“J’ai juste envie de m’amuser un peu. Tu vois ce terrain vague ? On va le traverser en courant. Le premier qui touche le poteau en face.”
“Quoi ? Qu’est-ce qui lui arrive, au premier ?” balbutia la star. Ses genoux dansaient des castagnettes, et il y avait du violon dans sa voix. Belle harmonie.
“Il reçoit le flingue en cadeau, et il peut jouer avec.”

Quand on n’a pas le choix, on court. Même dans l’ombre quasi totale. Même avec la peur au ventre et la sueur aux tempes. Même quand le verre brisé essaie de vous couper les pieds, quand on trébuche et tord ses chevilles sur des accidents de terrain qui ressemblent à des trous d’obus, même quand le paysage se transforme dans cette course de terreur, pour devenir un paysage de cauchemar, prêt à vous dévorer. Quand le vent de la course transforme même l'odeur de cet air qu'on engouffre dans ses poumons, même la température, air froid, au goût minéral de pluie qui menace. Le ciel avait changé de couleur, lui aussi, et tout en se sentant nettement mieux, Judex devait bien admettre que ce n'était pas un joli spectacle pour tout le monde. Enfin, les couleurs, lui, il s'en fichait. Il était quasiment daltonien. Ce qui le fit songer à Tariq.

Tariq avait couru de bon coeur, lui ; peut-être parce qu’il était aveugle, songea Judex. Il ne voyait pas où il allait, et il lui faisait confiance. Fallait bien être aveugle pour lui faire confiance, tiens.

Vous courez après la vie, et vous trouvez...

“Bienvenue en Ville.”

Quartier Saphir, pour être précis. Coïncidence ? Toujours est-il que le coup partit ; pour ne pas abîmer les dents, Judex avait visé le coeur. Il n’aimait pas faire ça. C’était presque plus propre, mais ça n’était pas humain. On avait le temps de comprendre. Le corps à terre eut quelques spasmes. Il attendit que ça se termine, une vieille superstition lui interdisait de toucher à cette masse tant qu’elle serait secouée d’un semblant de vie. Puis il le chargea sur son épaule. Bill attendait, au Bout de la Route, sorte de bistrot qui exposait des toiles morbides, ressemblant étrangement à de vieux habitués soudain disparus.

“A l’heure au rendez-vous,” jeta Judex en balançant le cadavre sur la chaise voisine. “Que dis-tu de notre nouveau citoyen ?”
“Adoptable,” sourit Bill en retroussant les lèvres du cadavre pour observer sa dentition. Mais Judex lui fit signe de se taire tout de suite. Tariq venait d’entrer. C’est vrai qu’il traînait parfois dans le secteur… Le visuel des tableaux ne pouvait pas le déranger, ni l’aspect des bestioles séchées qui flottaient dans certaines bouteilles. Bill jeta un coup d’oeil au nouvel arrivant, et s’apprêtait à hausser les épaules, quand son regard devint fixe.

“Tu sais que je cherche toujours des yeux.”
Il y avait quelque chose de si clair dans cette phrase, une affirmation si éclatante dans cette question, que Judex cilla. Il n’osait pas parler, de peur que son ami ne repère sa présence. Mais il devait chuchoter. Il devait trouver un moyen de dissuader Bill de cette nouvelle passion. Les yeux de Tariq… ça, il ne pourrait pas. Il connaissait ses limites. En fait, son unique limite. Elle était là. C'était le seuil qu'il ne franchirait pas.
D'un autre côté, allez donc dire non à Bill...

“Non, non. Tu ne sais pas ce que tu dis. Il est aveugle !”
“Ne t’en fais pas… ça s’arrange. C’est leur couleur qui m’intéresse. Je n’ai jamais vu ça ailleurs.”

Mais c’était complètement con ! Il y en avait plein, des yeux bleus ou verts, dans cette Ville – à commencer par les siens – qu’est-ce que c’était que ce caprice ? Un vieil homme râpé qui terminait un chocolat froid sur un siège voisin se leva de table, et se dirigea vers la sortie. Ça, c’était bizarre. On aurait dit le père de Tariq, mais lui aussi l’évitait soigneusement. Lui, c'était pas un habitué des bars, plutôt un bourgeois collet-monté, à ce que le mercenaire en savait ; tout ça respirait la trahison et le doppelgänger, il était grand temps de disparaître. Parfois, en écoutant son instinct, il avait su éviter des catastrophes. Et il entrevoyait la façon dont il éviterait celle-là. Tariq lui-même l'ignorait, mais dans un bordel où ils se rendaient parfois, il avait légué ses yeux à quelqu'un...

“Ecoute… cassons-nous d’ici. Je ferai ce que je pourrai. Embarquons ça avant d’avoir des problèmes. Je te préviens, je retourne pas là-bas !”


Bill acquiesça, vida son verre d’un coup, jeta la monnaie sur la table, et Judex souleva le cadavre. Il pesait un poids incroyable, bien plus lourd qu’à son arrivée. Et pourtant, c’était maintenant qu’il avait envie de courir, droit devant lui, jusqu’à ce que le paysage se transforme… quitte à ce qu’il tourne au cauchemar. Mais il était déjà arrivé. Il devait assumer, maintenant. On ne s'évade pas d'une évasion.
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