Re: [Appel à textes] Le pas de côté

#31
Le Cirque des Brumes
Sur les épaules de l'Ours se tenait Pierrot. Le dos droit, ce sourire étrange sur les lèvres, le clown blanc paradait du haut de l'animal muselé. Il était en tête de file, juste derrière Loyal qui menait la troupe sur le rythme cadencé de son pas. Qu'il faisait minuscule, depuis cette hauteur, ce directeur affublé de sa redingote rouge, mais cela n'entachait en rien l'assurance qu'il dégageait en permanence en compagnie de ses employés.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

C'était Loyal, qui appâtait le chaland. Etrange petit être, qui était la source de bien des rumeurs au sein du Cirque. Minuscule bout d'homme au visage bien trop féminin et enfantin. Solitaire, à toujours rester dans sa caravane lorsque Pierrot, Arlequin, l'Ours et les autres aimaient à boire et s'amuser en discutant du spectacle qui venait tout juste de s'achever. Distant directeur, qui ne se mêlait à la troupe que lorsque cela était nécessaire. Enigmatique personnage, qui souriait en un secret comme une réponse à ces spectateurs qui venaient le voir en personne, lui raconter que eux-même, alors encore enfants, adoraient assister aux représentations du Cirque. Et qu'ils avaient au loin dans leur mémoire, le souvenir de ce même Loyal d'un identique parfait.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Continuait-il de scander aux passants amassés. Nulle crainte pour Loyal pour ce qui était de l'Ours qui le suivait au pas sans broncher, sans s'éloigner de son sillage. Les pattes libres, la Bête était libre d'aller où bon lui semblait ; mais Pierrot savait avec pertinence que jamais l'animal n'oserait quitter l'ombre de Loyal. Tout comme ce dernier se fichait – avec le plus grand désarroi des forces de l'ordre – de gêner la circulation alors qu'il faisait défiler la troupe dans la rue. Au cœur de la ville dans laquelle ils avaient élu domicile pour un temps.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Derrière Pierrot, les autres membres scandaient à leur tour les mêmes mots que le Directeur. Un chœur bohème, aux multiples artistes et domaines, qui s'extasiait de sa dernière représentation, des ultimes pas menés dans une cité qui n'était pas la leur. Les clowns distribuaient des tracts sur leur passage. Des envolées de feuillets par dizaine qu'ils lançaient où bon leur semblait. Ce Magicien qui aimait sortir un lapin de son chapeau, scier un de ses assistantes en deux, lui, faisait quelques tours basiques pour amuser la galerie devant laquelle tous défilaient. Les cavalières, elles, étaient sorties avec leurs chevaux sur le dos desquels elles se mettaient sur la pointe de pieds. Quant à ces êtres déformés – que l'on aimait appeler des monstres et mettre en cage le temps de l'ouverture du Cirque – eux, ils paradaient simplement en exhibant leurs difformités. Ce qui faisaient d'eux des êtres simplement différents.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Un défilé en grandes pompes, comme Loyal l'avait exigé. Il fallait attirer le plus de monde possible pour cette dernière représentation. Il en allait de leur avenir, de celui du Cirque. Alors étaient restés au camp les acrobates et funambules qui soignaient les animaux, préparaient le chapiteau et autres attractions alentours. Les gitans que Loyal avait recueilli – êtres miséreux qu'il avait pris sous son aile – n'avaient désirés venir. Ils n'aimaient guère la foule et se donner ainsi en spectacle, et que pouvaient-ils apporter ? Leur rôle à eux, c'était de dire l'avenir et faire les poches des spectateurs bien trop concentrés sur les numéros pour lesquels il se déplaçaient, qui se jouaient sous le chapiteau rouge et jaune. Sang et or.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Un dernier tour avant de retourner au camp. Jamais ils ne s'en allaient bien loin du Chapiteau, jamais ils ne s'éloignaient longtemps. Il en allait de leur vie. De leur survie. Et s'ils déviaient de leur route, s'ils avaient le malheur de s'échapper du périmètre de sécurité que traçait Loyal sur une carte de la ville où ils se trouvaient, ils affrontaient la cruauté de ce Monde. L'Ours, lui, devenait fébrile. Instable. Dangereux. Et retrouvait sa pleine nature de Bête Sauvage, incapable d'être maîtrisé, dominé. Même par Loyal lui-même. L'on disait d'ailleurs qu'il tenait ces trois cicatrices, dont les extrémités fleurissaient à l'orée du col de sa chemise, d'une fois où l'Ours s'en était pris à lui de s'être trop éloigné.

Dernière représentation ! Le Cirque des Brumes donne son dernier spectacle ce soir ! Clowns, animaux féroces, magiciens, diseuses de bonne aventure et tant d'autres ! Dernière chance avant le départ du Cirque !

Ultime annonce, et les voilà rentrés au camp. Les Monstres retrouvaient leurs caravanes, les clowns rentraient pour revoir leurs numéros, les cavalières s'occupaient soigner leurs montures. De l'Ours, Pierrot en avait à peine retiré la muselière que l'Animal l'aida à descendre de ses épaules. Ils s'en allèrent tous deux, faire passer le mot à toute la troupe qu'il ne fallait pas traîner. Ni à préparer le Chapiteau, ni à plier bagage. Arlequin, lui, avait déjà disparu pour jouer des tours aux acrobates, comme de coutume. Quant à Loyal, il faisait le tour du Cirque, observait ses employés se plier à la tâche ardue qu'était le dernier soir. Un dernier effort, et demain ils seraient chez eux. Ils seraient rentrés.

On alluma les lanternes à la tombée de la nuit, à l'heure où le Cirque s'ouvrit aux visiteurs. On les laissa se perdre dans les boules de cristal des voyantes et prophéties des cartomanciennes. Trembler d'effroi devant les êtres déformés qui s'amusaient à leur faire peur. S'approcher des animaux qui tournaient en rond dans leurs cages. Subir les farces – souvent de mauvais goût – d'Arlequin. Observer Pierrot, cet éternel muet, le reprendre et l'obliger à se calmer. Applaudir ces mimes qui aimaient prétendre se tenir derrière une vitre. Tout pour distraire les spectateurs avant la représentation, à l'instant où les artistes terminaient de se préparer.

L'Ouvreur, celui qui vendait les tickets, annonça le début du spectacle. Alors tous se mouvèrent sous le chapiteau, s'installèrent dans les gradins installés autour de la piste. Dehors, toutes les lumières furent éteintes. Il faisait nuit. Nuit noire. Et les êtres qui ne participaient pas à l'illusion donnée sous le Chapiteau s'étaient enfuis avec les caravanes. Retrouver Loyal. Là où lui et le Chapiteau menaient les spectateurs.

A l'aube, le Cirque avait entièrement disparu. Sur le terrain vague ne restait qu'un tract. Dessus, l'on voyait Loyal et son étrange sourire. Arlequin et sa grimace. Pierrot et cet air solennel qu'il arborait en permanence. Derrière eux, l'Ours. Et en tête d'affiche, leur nom. Le Cirque des Brumes. Au-dessus duquel ce tenait ce grand M qui ne semblait appartenir à quelque chose de précis. Du moins, pour les ignorants.

Re: [Appel à textes] Le pas de côté

#32
La Ville est bleue comme une orange.

A cause de la photo. De cette femme surtout, de dos, qui s'éloigne, avec ses cheveux pleins de grisaille, ses mains dans les poches de son manteau, et sa solitude. Elle s'en va. Un banc. Un reverbère. Quelques arbres dépouillés. Un ciel sans teint. Sans forme. Et au fond, tout au fond, comme sur un arrière plan indistinct, une ville dans la brume.

"-Alors c'est la fameuse ville..."

Elle a pensé la Ville de cette Fille. Elle a eu la délicatesse de ne pas aller plus loin, de ne pas m'enfoncer encore plus et me jeter au visage mes obsessions. Ou plutôt mon obsession.

La photo.

Cette femme qui s'éloigne. De dos. Ses longs cheveux chagrins. Ses mains dans ses poches. Sa silhouette que la brume estompe.

J'ai trouvé la Ville. Cette Ville étrange. Cette ombre floue. Cet arrière plan indistinct. Lili m'a aidée. Même si elle savait que ma curiosité ésotérique était loin d'être sans arrière pensée. Que le décor de la Ville n'était qu'un prétexte. Que tout ce qui m’intéressait, c'était la femme qui s'éloigne. Son ombre. Ses pas.

Lili. Elle a tenu à m'accompagner. Jusqu'au Seuil. Jusqu'à la ruelle. Elle sait que je part. Que je ne reviendrais pas. Qu'on se reverra pas.

"-Tu ne veux pas venir avec moi ? Ce pourrait être un beau voyage. Une drôle d'aventure dans une Ville étrange."

Elle refuse. A nouveau. Pas bête. Consciente que là où je vais il n'y a pas de place pour elle. Que ce n'est pas un voyage mais une déclaration d'amour, à une ombre, à un spectre, à la femme qui s'éloigne sur la photo.

Trouve la Ville. Chasse la femme. Dix millions de photos sont prises chaque jours et diffusées sur le net. Mais il a fallut que je tombe sur ce cliché. Je le connais par coeur. Il me hante. Impossible de savoir pourquoi. Une photo comme un effet papillon. Chance ou malchance. Echos et vibrations. Il a soulevé quelque chose en moi, déclenché un ouragan, qui a tout balayé. Y compris Lili.

"-Bonne chance alors ! J'espère...j'espère que tu seras heureux de l'autre côté."

Elle plie Lili. Mais elle ne rompt pas. Le vent, cette séparation que je lui impose l'ont courbé, blessé, mais je sais qu'elle se relevera, qu'elle reprendra sa vie. Son courage. Cette volonté jusqu'au boutiste. Elle m'a aidé. Parce qu'elle tient à moi. Tellement à moi, qu'elle a mis de côté son bonheur, ses envies, ses sentiments en espérant me rendre heureux. Sans elle je ne serais pas parvenu jusque là. Jusque à la ruelle. Jusqu'à la Ville. Jusqu'à l'heure de se dire adieu.

Je suis égoïste. Je voudrais lui dire. J'ai essayé de m'excuser. Elle a tout balayé de la main, d'un sourire. Drogues et sentiments. Une obsession est une addiction. Elle m'aime assez pour m'aider à pousser sur la seringue, elle m'aime trop pour me voir faire étalage d'excuses stupides, de promesses stériles. Après je reviendrais. Juste voir de l'autre côté. La Ville. Et puis revenir ce ne sera pas long. La curiosité. Le mystère...tout ça. Je suis un camé. Elle ne fait pas semblant de l'ignorer. Elle l'a simplement accepté.

Je lui ai menti. Et elle le sait. La Ville est un prétexte. L'important c'est la femme qui s'éloigne. Cette tristesse que je devine. Sa solitude. Le mystère de son visage. Habitante d'un ailleurs embrumé, où le ciel se confond avec les fumées froides du sol. Que fait elle. Où va t'elle. Trop tard pour reculer. J'ai la ruelle. Comme un pont tendu à travers les espaces et les murs, comme un fil qui s'enfonce en droite ligne dans le cliché. Ne reste plus qu'à y pénétrer, à s'enfoncer dans le cadre, et à me lancer à sa poursuite.

Encore des promesses. Les remords m'étouffent. Me rendent lâche. Maintenant que j'ai tout saccagé, j'essaie de me rattraper, je regrette, je me confond en excuses vaines et plates, en remerciements inutiles et stériles. T'es chouette Lili. Une personne géniale. Sans toi je ne serais jamais arrivé jusque là. Pas assez courageux. Pas assez brillant. La Ville. Le Seuil. C'est toi qui a remonté la piste, c'est toi qui a récupéré les indices. Toi qui a tracé la ligne, d'une main ferme mais triste, comme un chirurgien prépare le patron d'une amputation.

Moi j'ai j'ai juste eu à m'emparer du ciseau, tout couper, ce qui nous lie, ce qui nous liait et faire ce dernier pas, le seul qui m'appartienne. Et encore, jusqu'au dernier moment il faut encore qu'elle me pousse, qu'elle m'aide, qu'elle facilite la séparation. Digne pour deux. Plutôt me savoir heureux, à courir un spectre, que malheureux à ses côtés. C'est...je me sens sale, je me sens laid, j'aimerais être comme elle.

Je m'enfonce dans la ruelle. Elle reste derrière. La Ville est devant. Je suis dans la photo. J'ai poussé la seringue. La brume, cette brume de pixel que j'ai tant, tellement contemplée en cherchant à comprendre l'origine et la raison du cliché, s'engouffre enfin dans mes poumons, pour de vrai. Merci Lili. Du fond du coeur merci. Sans toi...

Pleins d'espérances mes pas remontent le seuil. Des murs glauques. Une pénombre nauséeuse. Je reconnais la Ville. Ses formes floues. Son gigantisme, sa majesté triste de béton dépouillé. Elle soutient le ciel. Elle est le ciel. S'y fond. S'y absorbe.

Elle est longue cette ruelle, longue comme le piston d'une seringue. Et je savoure. Oh oui je savoure. J'exulte même. Délicieuse, mon obsession se diffuse doucement dans mes veines, irrigue mes entrailles. J'ai le coeur qui bat, les lèvres sèches, les yeux fous. Je cherche. Je contemple. Des pas peut être, une empreinte ? J'écoute, le vent et le vide. A la recherche d'un éclat, d'un écho, du spectre sonore laissé là, pourquoi pas à mon intention, par cette Fille, la Fille de la photo, celle qui s'éloigne, celle qui s'enfonce, se noie, se fond, dans le fond du cliché, dans la brume froide et terne qui monte du sol.

Lili ! Je l'avais oubliée, de l'autre côté. J'étais trop occupé à poursuivre les ombres, à me faufiler comme un serpent dans le boyau de béton. Le remord m'étreint. J'ai honte. Ce bonheur. Cette adrénaline qui monte, qui m'incendie le cerveau, qui rend mes gestes hachés, je lui dois. Sans elle. Je ne serais pas là. J'aurais été condamné à rester de l'autre côté. A me morfondre. A me consumer, les yeux brûlés par les éclats ternes, gris, des pixels d'un cliché.

Une dernière fois je me retourne. Envie de lui sourire. De lui crier un merci. En vie. Je suis en vie. Je suis enfin heureux. C'est grâce à elle. Sa douceur. Son dévouement. Un camé. Je suis un drogué soulagé. Maintenant que j'ai ma dose, le monde me paraît beau et cette Ville étincelante, pleine de langoureux mystères. Promesse d'un amour de l'autre côté du morne réel. Dans la brume. Aux côtés de cette inconnue qui doit m'attendre, les bras pleins de rêveries nostalgiques.

Je me suis retourné. Mais Lili était partie. Juste sa silhouette qui s'éloigne, qui retourne dans le réel, de l'autre côté du seuil, au bout de la ruelle. Elle me tourne le dos. Les branches nues des arbres dépouillés pèsent sur ses épaules. Un banc. Un réverbère. Le froid monte du sol, se mêle à la grisaille du ciel. Tout se confond. Tout est flou. Silencieux et effacé. La photo était en noir et blanc. Mais le manteau, son manteau, le long manteau de Lili, en vrai, à l'origine, il est orange.

Re: [Appel à textes] Le pas de côté

#33
Infami(ll)e
Et les études ? Ah, tu en as encore pour autant de temps. Ca va ? Ca te plait ? Ah c'est bien. Il faut, il faut. C'est vrai que nous, à notre époque, il y avait que ceux qui avaient de quoi qui faisaient des études. Maintenant c'est plus ouvert. Comment ça, ça coûte quand même ? Ah oui, autant que ça. C'est vrai que ça fait cher. Mais quand tu fais des enfants tu sais que... ah non non, j'ai pas dit ça ! Mais t'assumes.

Et le travail ? T'as un boulot ? Tu attends quoi pour en trouver un ? Comment ça tu trouves pas ? Ah les jeunes. Ca fait des études, ça en a dans la tête mais c'est pas capable de se salir un peu les mains. Moi à ton âge... non non c'était pas plus simple. Non il fallait pas avoir des diplômes ou suivre des formations. Arrête de dire des bêtises. Aujourd'hui, celui qui veut vraiment bosser, il trouve facilement. Y'a que les fainéants qui ont pas de boulot, que les assistés de la société qui vivent aux crochets des autres.

Tu veux bosser dans quoi ? Ah, mais c'est nul comme truc. C'est bouché, y'a plus de place. Comment ça j'en sais rien ? Je le sais c'est tout. Mais t'énerve pas, moi je dis ça pour toi. Parce que c'est bien beau de faire des études, d'avoir des diplômes, mais faut avoir un boulot après, parce que ça sert à rien, t'auras fait des études pour rien. T'auras coûté de l'argent à tes parents pour un boulot que tu peux avoir sans aller à l'université ou dans les grandes écoles.

Vous les jeunes, vous êtes égoïstes. On a pas besoin de penseurs et d'intellectuels. Ce qu'il manque dans notre pays aujourd'hui, c'est de la main d'oeuvre. Comment ça, ça plaît pas ? Comment ça aujourd'hui on veut des horaires de fonctionnaires et pas d'uniforme ou de tenue de travail ? Autant embaucher que des fonctionnaires. Puis ça a jamais fait de mal à vous les gosses, de mettre les mains dans la merde. La vôtre, celle des autres on s'en fout. Mais attend hein, faut pas finir éboueur. Les mecs qui ramassent les poubelles, c'est des illettrés. Des gars idiots qu'ont jamais rien fait de leur vie. Tu finis éboueur parce que t'as pas le choix, ça se saurait sinon. Les poubelles passeraient plus souvent !

Et l'armée, tu y as pensé à l'armée ? De notre temps, nous lever à 5h ça nous faisait pas peur. L'activité physique non plus. Combien de bornes on faisait pour aller à l'école, à ton avis ? C'était la campagne hein, une toute petite école pour trois ou quatre villages en tout. Bah tiens, en parlant d'école. Tu fais des études, tu veux pas être prof ? C'est quoi, juste un concours ? Bah tu vois c'est facile ! Tout le monde peut le faire !

Sinon t'as une copine ? Non ? Bah quoi, t'aimes les mecs ? Hin hin hin... tu sais on est ouverts nous, on s'en fout. Enfin, du moment que tu lui lèches pas la glotte sous notre nez à ton gars. Comment ça, on raconte des conneries ? Ah bah si tu te vexes aussi ! On plaisante ça va, on peut bien rigoler deux minutes ! Eh, faut te trouver quelqu'un hein si t'es si stressé. C'est connu, le cul ça décoince et ça détend.

Faut que tu sortes, que tu t'amuses. Que tu trouves de la nénette dehors. Elles sont pas comme ça les petites jeunes ? A se dandiner dans les bars et les boîtes, attendre qu'on vienne les trouver pour tirer un coup vite fait ? Ca a jamais fait de mal à personne. T'es jeune, faut en profiter ! Tu vas regretter sinon tu vas voir. C'est triste, si tu regrettes quand tu auras notre âge. Sors, fais quelque chose. Reste pas la journée planté devant ton écran.

Comment on fait tes cousins et cousines à ton avis ? Ils sont sortis. D'ailleurs, là, celle qui a ton âge... si, tu sais, la fille de machin... ah je sais jamais son prénom. Elle est plus jeune que toi. L'âge de ta sœur je crois. Ouais, ouais c'est ça, elle. Elle a combien ? Vingt... vingt-et-un ? Bah elle attend son deuxième chiard. Ouais, déjà. Et ton cousin, celui qui a ton âge ou qui est un peu plus vieux. Je sais jamais. Vous êtes beaucoup à être nés à la même période, dans la même tranche d'années de toute façon. Ouais lui. Bah il a foutu sa copine enceinte. Encore. Un quatrième. Lui, il est simple ouvrier. Ah oui oui, c'est pas un gars futé. Elle, elle bosse pas. Elle élève les gosses. Et nous derrière, on paye sa flemme de bouger son gros cul pour aller bosser. Les jeunes d'aujourd'hui, je vous jure.

Et toi, quand est-ce que t'en fait, des mômes ? Ah oui c'est vrai, terminer tes études. Oui, être stabilisé, avoir un job. T'as bien raison. Voyager ? Oui, oui, fais. Profite. T'as bien raison. Mais tarde pas trop quand même. Si nous ça va, les bonnes femmes, elles, sont livrées avec une date de péremption. Au pire tu te trouveras une petite jeune ! Mais avec ta gueule, ça devrait aller ! Enfin si t'arrêtes de forcer sur la cigarette et l'alcool.

Mais quand même, traîne pas trop trop non plus. Faut bien les rendre grands-parents tes vieux. Faudra nous les montrer tes gosses, quand t'en auras. Comment ça si tu en as ? Ah non non. Quand tu en auras. T'as pas le choix, c'est comme ça. Des gamins, faut en avoir. Y'a que les homos qui ont pas d'enfants. Les gens stériles ? Ceux qui peuvent pas ? C'est bien connu, ceux là c'est parce que y'a de la consanguinité dans leur famille !


Encore un déjeuner de famille qui n'en finit pas. Des heures, qu'il entend ses oncles, ses tantes, parler comme ça. Lui parler comme ça. Leur parler comme ça, en fait. A lui et à sa sœur. Sa petite sœur qui, à côté de lui, garde la tête baissée, le nez dans son assiette. Elle a pas décroché un mot. Que très peu. Juste pour répondre que oui ça va. Juste pour demander à ce qu'on lui passe le sel. Le pain. Le pichet d'eau.

Elle rumine, il le sait. Il a qu'à voir avec quelle vigueur elle mastique sa viande. Du poulet infect. Trop sec. Trop cuit. Même avec la sauce, ça passe pas. Faut pas trop en prendre, ça fait grossir, c'est pas bon pour les artères. Pareil pour ces haricots sans goût. Même de la pâtée pour animaux, c'est meilleur. Comme à chaque déjeuner de famille.

Ca les emmerde d'être là, tous les deux. Lui, encore, il a été forcé. Il a pas eu le choix. C'est sa mère qui a décidé pour lui. Ca fait longtemps que tu as vu ta grand-mère, alors tu viens. Ca lui fera plaisir de te voir. Mais elle, sa sœur... elle est venue par pure solidarité. Il sait qu'elle a eu pitié de lui, il y avait qu'à voir la moue qu'il a fait, quand il lui a dit que leur mère le traînait à ce déjeuner de famille.

Il sait pas pour lequel d'eux deux il doit être triste. Lui, d'être ainsi pris en pitié par sa cadette, ou elle d'être venue malgré sa tronche. Il lui a dit quand elle a terminé de se préparer. Même avec son maquillage, elle a une sale gueule. Il sait pourquoi. Il l'a entendue, cette nuit, se disputer encore une fois avec son copain. Mais ça, ça le regarde pas. Ce sont ses affaires, ses problèmes à elle. Pas les siens à lui.

Ca a toujours été comme ça entre eux. Chacun se mêle de sa propre vie. On ne s'occupe pas de l'autre. On s'entend, on déborde un peu sur l'existence de cet être qui a sa chambre à côté de la sienne, avec lequel on partage une salle de bain. Mais en aucun cas on s'en mêle. C'est pour ça qu'il la laisse se débrouiller. Comme elle le laisse se sortir seul de la merde que cette famille bien trop intrusive lui balance à la gueule.

La conversation dévie. Dérive. Tous partent sur d'autres sujets, ne se préoccupent plus de lui ni de sa sœur. Ils ne sont pas intéressants. Ils ne disent rien, ne répondent pas. Se contentent juste d'encaisser sans broncher. Ils ont l'habitude, de toute façon. Ca ne sert à rien d'essayer de leur faire entendre raison : dès qu'ils parlent, les autres n'écoutent plus.

Un coup de coude à sa sœur. Il se penche pour lui parler. Lui proposer de se barrer. Ils peuvent, maintenant. Il a sa voiture, il peut les conduire n'importe où. Loin d'ici. Et parce qu'elle a accepté de subir ce déjeuner uniquement par soutien, uniquement pour ne pas qu'il affronte ça tout seul, sans allié muet, lui il lui propose de se barrer. S'éloigner le plus possible de cette famille corrosive aux idées arriérées et arrêtées.

Des excuses. Elle doit aller aux toilettes, ne peut pas attendre. Il a reçu un message d'un ami, il doit l'appeler parce que c'est urgent. Les autres ne les écoutent pas, ou alors d'une oreille distraite. Qu'ils s'en aillent, ces jeunes qui ne peuvent pas prendre leurs précautions avant de manger, ou se séparer plus de deux minutes de leur téléphone.

Ils quittent la table. La pièce. Retrouvent leurs affaires. Et ils s'en vont. Ils ne claquent pas la porte mais la referment doucement. Font le moins de bruit possible : si tous savent sur l'instant qu'ils fuient, ça ira mal. Ils les retiendront. Se feront sermonner. Tout sauf ça. Tout sauf leurs manies de répéter toujours la même chose. Les jeunes d'aujourd'hui, franchement. De notre temps c'était pas comme ça, on avait pas intérêt à...

Il conduit sans savoir où il va. Il ne connaît pas la route, prend des sorties au hasard. Ne suit que les panneaux qui indiquent toutes directions. Fait trois fois le tour des ronds-points pour ne plus savoir quelle sortie est laquelle. Lui et sa sœur ne disent rien, ça ne sert à rien. Ils sont devenus un peu plus complices avec le temps, et souvent il leur suffit simplement de se regarder pour savoir ce que pense l'autre. Vieille habitude d'avoir les mêmes pensées, les mêmes avis, les mêmes relations avec cette famille.

Pour ne pas s'obliger à y penser, il a allumé la radio, l'a laissée responsable de la musique. Elle passe d'une fréquence à une autre, s'arrête quand une chanson lui plaît. Quand ce n'est pas le cas, elle passe. Parfois elle fait le tour. Une fois. Deux fois. Trois fois. Avant qu'une chanson ne se termine pour laisser place à une autre qui est plus dans leurs goûts. Elle les connaît, elle sait le genre qu'il affectionne : bien souvent il a sa musique à fond, lui en fait profiter alors que les portes de leurs chambres sont ouvertes. Et même sans. Les murs sont quand même fins, et son caisson de basse palpite contre le mur mitoyen.

A table, chez leur grand-mère, ils savent leur famille au fromage. Là-bas, ils ne s'inquiètent pas. Lui n'a jamais planté sa fourchette dans une feuille de salade, elle n'a jamais vraiment apprécié les laitages. Sa mère s'en fiche, laisse couler. Ce sont des jeunes, qu'elle aime à dire. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent, ils auront bien le temps d'apprendre à se poser et rester longtemps à table quand ils grandiront. Pas des jeunes. Des enfants.

Au dessert, ça s'inquiète. Commence à se poser des questions. Lui n'aime pas les pâtisseries, les choses sucrées mais raffole du café : il ne manque jamais l'occasion d'en boire une tasse. Ou deux. Ou trois. Elle, elle n'aime pas ça. Trop amer pour elle, mais elle raffole de ces tartes bourrées de crème et de fruits.

Le téléphone vibre. Vous êtes où ? On vous a cherché dans toute la maison. Revenez. Vos affaires ont disparu. Pourquoi t/la voiture (de ton frère) n'est plus là ? Vous êtes où ? Où ? Répondez ! Et tant d'autres messages du même acabit. L'un et l'autre ne répondent pas. Ils n'en ont pas envie. Alors ça insiste. Ca appelle. Elle n'a pas envie de répondre, d'entendre la voix de sa mère. Folle d'inquiétude. Ivre de colère. Elle ne le supporterait pas.

Alors c'est lui qui décroche. Il est au volant et il porte quand même son téléphone à son oreille. Il s'en fiche. Au pire, il se fait arrêter par les flics. Amende, points en moins. Ca ne l'inquiète pas. Plutôt ça que prendre le risque de se garer sur le trottoir, prendre le temps de discuter avec cette mère à l'univers qui gravite autour d'eux deux.

Désolé m'man. Non non, ça va. T'inquiète. Oui elle est avec moi. On est tous les deux. Non c'est pas le déjeuner. Non, non maman. Arrête maman, commence pas à pleurer. C'est pas toi. C'est surtout pas toi. T'as rien à te reprocher. C'est juste que... qu'on en peux plus. Ta famille, elle nous gonfle. On la supporte plus. Bien sûr qu'on est venu, on a été obligé. On voulait pas te laisser affronter ça seule et supporter papa après. Non, t'en fais pas. Ca va. Je sais pas si on rentre. J'avais juste envie de rouler. Oui, elle aussi. Je sais pas. On parle pas, tu sais. Pas vraiment. Oui, oui. T'en fais pas. T'inquiète pas, vraiment. Oui, on a nos papiers. Oui, on a de quoi. Oui oui, l'essence. Vraiment faut que tu arrêtes de t'inquiéter comme ça, ça t'épuise. On est grand tu sais. Oui c'est ça. Oui oui maman, tu as raison. On comprend. T'en fais pas. Je sais pas. Dans la soirée. Dans la nuit. Demain. Au pire on se trouve un hôtel. Non je sais pas où on est. Mais t'en fais pas, on a nos téléphones. Y'a des GPS dessus tu sais hein. Oui. Non. Non maman, elle a pas envie de parler. Bien. Oui. D'accord. Je lui dirai. Oui oui, promis je le ferai. Et arrête de te faire du mauvais sang maman. Essaye de dormir quand même cette nuit. On t'enverra un message. T'en fais pas. Oui. Oui maman. On fera attention. Promis. Non, je ne la quitterai pas. Oui. Oui maman. Bisous. Oh, maman ? Merci.

Il raccroche, rend son téléphone à sa sœur. Elle ne dit rien. Il n'y a rien à dire. Elle connaît sa mère, sait ses réactions. Et puis, elle l'a entendu parler à travers le téléphone. Et alors qu'il continue à conduire, la musique à fond, elle, elle regarde le paysage qui défile. Elle songe. Regrette, un instant, de faire autant de mal à leur mère. Lui aussi, il rumine ça. Mais il refuse de s'arrêter. De faire demi-tour. Et elle aussi.

Ils ne se parlent pas, mais chacun, en silence, prie. Ils ont l'espoir de trouver un endroit loin de tout ça. Où ils n'auront plus à supporter tout ce qu'ils traînent derrière eux. Lui, cette énième année d'université qu'il se force à suivre, à terminer alors qu'il a juste envie de tout arrêter. Les études, il en a marre. Et ce job étudiant qu'il a à côté qui l'épuise et le fait se sentir comme un minable, et ce manager qui le traite comme une sous-merde.

Elle, ce copain trop envahissant. Trop étouffant. Trop collant, qui joue les égoïstes, ne la laisse pas respirer. Il veut qu'elle le préfère au reste de sa vie : qu'elle étudie, mais qu'elle passe son temps libre avec lui. Sans ses amis. Et le regard de sa mère, son jugement accompagné de l'inquisition de son père sur ses disputes continuelles dont elle fait profiter toute la maison. Au point que le reste de la famille est au courant.

Elle s'est endormie contre la vitre. Lui tombe de fatigue. Au hasard, il s'arrête. Ne sait exactement où. Il ne connaît pas le village où ils sont, et déjà tout est fermé alors qu'il fait nuit. Pas un hôtel. Pas une maison d'hôte. Mais l'audace qu'il a de se garer devant une maison d'où la lumière pointe au travers des volets. Il sort de la voiture, y laisse sa sœur. Frappe à la porte. Et à ce couple de vieillards qui ouvre, il demande l'hospitalité pour la nuit.

Ils acceptent. Ecoutent leur histoire tranquillement. Ce père qu'ils ne supportent plus. Cette mère qui porte sa tristesse sur son visage mais qui supporte. Cette famille qu'ils détestent. Ces existences qu'ils mènent et desquelles ils veulent se détacher. Ils ont de la chance, ces jeunes. Le couple les écoute. Comprend. Leur donne même à manger et leur propose à chacun une chambre à l'étage. Ca leur convient. Tout, plutôt que passer la nuit dans la voiture.

A leur réveil, lorsqu'ils ouvrent la porte qui domine les escaliers, ils ne reconnaissent plus la maison. C'est vide, bardé de poussière et de toiles d'araignées. Ca tombe en ruine. Et quand ils sortent, il n'y a plus sa voiture à lui devant la maison. A la place, ce défilé. Un Cirque, à première vue, qui beugle qu'il est de retour. Espère voir beaucoup de spectateurs se déplacer pour fêter le nouvel arrivage. … Arrivage ?

Cette gitane qui se déplace. Qui vient les voir, tous les deux. Elle les observe. Les dévisage. D'une main décharnée, elle leur offre un tract. Le Cirque des Brumes. Ca leur dit quelque chose. Leur parle. Eveille en eux ce vieux souvenir d'enfance. Celui où, encore en âge d'aller à l'école primaire, leurs parents les ont emmené voir un cirque. Ce Cirque. Et l'éclat de ce Loyal qui n'a pas changé d'un pouce.

Et la Gitane qui murmure.

La Ville vous a entendus.

Re: [Appel à textes] Le pas de côté

#34
Dorian's farewell


« Putain elle est bonne celle là avec son petit cul, ô oui vas-y, dandine toi ». « Bordel de bordel de bordel je vais jamais l’avoir, je vais jam... ». « Et allez vas-y que je te mets un coup d’épaule, que je te marches sur le pied, que je ne me rends pas compte de ta présence. Et si on arrêtais de venir hein, si les hommes de ménages se mettaient en grève ? Vous nous remarqueriez là hein, tous prisonniers de votre crasse purulente ». « Qu’est ce que j’ai la dalle. Elle a fait des courses ? Dieu que j’espère qu’elle a fait les courses ». « La couille qui gratte, la couille qui gratte bordel. Peut être que si je… et que je… bon, personne m’a vu ». « Non mais je rêve. Je rêve. Il s’est gratté les couilles juste devant moi ». « Et si je me jette sur les rails. Ils me remarqueront, là, si je me jette sous les rails ». « Mon dieu j’ai tellement envie d’une clope. Mais il fait tellement la gueule. Je lui demande ou pas ? Allez, je lui demande. Mais si il m’envoie chier ? »

Dans la gare bondée, l’empathe fendait la foule. Il avait déserté ses chemises et ses costumes de scène pour un ample pull à la laine marine, sur lequel une ancre avait été brodée en fil doré. Il avait coiffé son crane d’un épais bonnet, pour le froid comme pour cacher ses cicatrices. Elle l’avait sauvé, encore une fois. Tiré des méandres du fleuve, et ramené à la vie. « Tu me dois deux vie maintenant » qu’elle lui avait dit. Il s’était recroquevillé, et il avait pleuré, toutes les larmes de son corps. Elle l’avait tellement bien soigné, que sa décadence avait pris une ampleur toute autre. Le jour, il entendait les rêves de ses voisines du dessous, la nuit, il entendait les pensées lubriques des hommes qui se prélassait pendant que lui jouait. La vie à la maison close était devenue insupportable, une longue migraine dont il ne voyait pas la fin. Elle avait fait quelque chose, quelque chose à son cerveau. L’avait rendu, lui, ce modèle de sensibilité, encore plus empathique qu’il ne l’était déjà. Un matin, il avait ressenti toute la douleur d’une chienne qui mettait bas. Il en avait vomi ses tripes, pris de crampes immondes au ventre. Il était resté comme ça, par terre, se serrant le ventre la tête dans son petit déjeuner, sur le pavé. On l’avait pris pour un mendiant. On le contournait, comme si il avait la peste, on changeant de trottoir pendant que lui agonisait. Mais lui entendait, il entendait tout. Les piques de mépris qu’ils n’osaient dire, le dégoût à son égard. Il avait tout entendu. L’expérience avait été traumatisante. Et il s’était traîné ainsi, à moitié vouté, jusqu’à son grenier. Il n’était plus sorti pendant deux jours.

Et puis, il l’avait rencontré. L’homme. Son héros, son sauveur. Cela c’était passé dans une opiumerie de Mist Alley. Il fumait régulièrement pour ankiloser ses sens. Il était apparu, comme un fantôme. Encapuchonné, mystérieux. Il lui avait simplement dit « tu ressembles à quelqu’un qui aimerait s’enfuir ». Le lendemain, quand il s’était réveillé, il s’était demandé si c’était un rêve, et en avait conclu que oui. Et puis, alors qu’il fouillait sa poche pour du tabac, il l’avait trouvé. Le mot, froissé, avec cette écriture qu’il croyait avoir rêvée.
Après demain. 16H30. Quai 6, voiture 12, place 81.
Bon voyage.
Son sauveur magnifique et mystérieux. Et ainsi allait-il, fendant la foule, déterminé et migraineux. Au son des sifflement de trains et des hurlement des chefs de quais. C’était l’heure de pointe. Partout, des hommes et des femmes rentraient du travail, où y partaient. Lui, il partait en voyage. Un simple sac marin jeté sur l’épaule. Il n’emportait pas grand-chose. Quand on avait autant de choses à fuir que lui, on ne s’encombrait pas. Son amour, son tendre amour qu’il avait perdu. Sa vertu, ses perspectives. Comme si il n’avait jamais eu sa chance dans cette vie. Et puis il y avait eu cette soirée là. Le pistolet, l’homme. Il se souvenait de manière distanciée de la balle, de sa chute dans le Fleuve. De sentir sa vie se répandre dans l’eau vaseuse autour de lui. Mais il avait une deuxième chance, à lui de ne pas la gâcher. Alors il s’était rendu à ce fameux quai 6, attendant plein d’espoir le train du renouveau. Il était monté, non sans jeter un dernier regard sur la gare, sur ce monde qui était tout ce qu’il avait connu. Et puis il s’était dépêché, de prende sa place avant qu’un autre ne l’occupe. Il s’était assis, avait glissé son sac sous son siège et retiré son bonnet, par bienséance. Il avait passé sa main dans sa barbe fournie, à mi chemin entre l’inquiétude et le stress. Que se passerait-il si cela ne marchait pas ? Se contenterait-il de retourner à la maison close, de reprendre sa non-vie ? Ou se jetterait-il sous les rails, pour en finir une bonne fois pour toute. Sur le siège d’en face, son gros chat roux, le regardait placidement, se léchant nonchalamment la patte.

« Tu te fais beaucoup trop de soucis. Et puis on s’amusait bien à la maison close. Il y avait des croquettes, des siestes et des souris. »

Dorian ne répondit pas. Se contentant de jeter des regards fuyant à travers la vitre. Et puis enfin, le sifflet du chef de gare, les portes qui se ferment et le torrent de fumée craché par le train. Des gens qui courent sur le quai pour ne pas rater leur train. Et les lourdes roues qui se mettent en marche, à l’unisson. Il est parti. Enfin. Dorian, lui, ne dit toujours rien. Il pense à sa vie, mélancolie des transport, où l’inaction nous pousse à l’introspection. Il repense à cette femme. L’a-t-elle aimé comme il l’a aimé ? Son assassin lui a-t-il fait parvenir sa lettre d’adieu ? Il aurait aimé la voir, une dernière fois. Mais il ne serait jamais parti. Il n’aurait jamais eu le courage.

« Tu sais, peut-être qu’elle était allergique aux poils de chat et que tu aurais du t’en séparer après tout. »

Un sourire illumina le visage du poète. C’était tellement simple l’esprit d’un chat. Il se leva, posant le genou sur son siège pour ouvrir la fenêtre qui le surplombait. Il passa la tête, alluma une cigarette qu’il fuma, la tête au dehors, le vent faisant battre ses cheveux contre son front. Il entendait les pensées de ses voisins, mais cela ne le dérangeait pas. Il resta ainsi, de longues minutes, bien après que la cigarette ait finie de se consumer. Bien après que d’une pichenette, il ait envoyé son mégot voler d’une courbe gracieuse, emporté par l’aspiration du train dans des spirales sans fin. Et puis il s’était rassit. Il était seul, le compartiment s’était vidé. Il n’avait pas souvenir d’avoir visité de gare, mais les passagers avaient bien du descendre quelques part. Mais ce n’était guère important, et Dorian finit par s’endormir.

Lorsqu’il se réveilla, en sursaut, le train fendait la campagne. La campagne. Il ne l’avait jamais vue. N’avait jamais vu ces arbres, ces grosses vaches joufflues qui paissaient paisiblement dans les champs, suivant le train d’un regard torve. Dorian était comme un enfant, à genou sur son siège, le nez collé à la vitre. Il trouvait tout cela magnifique. À ses côtés, Azraël fixait lui aussi les bovins d’un air des plus intéressé, se demandant si il était de taille à s’attaquer à tels herbivores. Distrait, Dorian lui caressait le pelage, lui grattait la nuque. Pour la première fois depuis des années, un mince faisceau d’espoir faisait briller son regard. Et si après tout, il restait une chance, pour lui ? Comment pouvait-on être malheureux après tout, dans un tel paradis ? Dorian se le demandait, mais restait méfiant. Le train ralentit, et la voix crachottante du contrôleur se fit entendre. Ils arrivaient à un arrêt. Pas le terminus, mais un arrêt. Une petite ville, perdue au milieu de la verdure. Était-ce là qu’il voulait descendre ? Il pensait que oui. Alors il se saisit de son balluchon, et se dirigea vers les portes, titubant au milieu de la rangée au rythme des cahots des rails.

Ses mains tremblaient. Et lorsqu’enfin le train s’arrêta dans une gare à l’architecture moderne et à la belle pierre beige, il eu toute les peines du monde pour ouvrir la porte coulissante et poser un pied hésitant sur le quai de cette nouvelle vie. Un pied, puis deux. Il y était, c’était bon. On ne pouvait plus l’en faire partir. Il se dirigea vers l’escalier, arpenta le souterrain pour remonter dans le hall. Il voyait le train, toujours à quai. Il voyait Az, qui le fixait depuis la fenêtre de son wagon. Il lui fit un geste de la main, triste et tendre. Le gros matou, imperturbable, posa une patte sur la vitre. Il pouvait presque l’entendre miauler et grommeler. Le cœur serré à l’idée de perdre son seul ami, Dorian finit par tourner les talons, non sans un dernier regard humide vers ce compagnon à l’humeur pas toujours badine mais à l’humour toujours tranchant. Il traversa la gare, hagard, et sorti sur le perron, laissant le soleil lui inonder le visage. Il grimaçait sous la chaleur de ses rayons, mais ne cachait pas son plaisir. Entre ses oreilles, il entendait un échos lointain, ténu, des pensées qui l’entouraient. Alors il se mit en marche, presque heureux. Il marchait d’un pas sûr, le balluchon jeté sur l’épaule, le bonnet enfoncé sur la tête. c’était l’une de ces journées au soleil hivernal, à la fois glaciale et agréable. L’air vous piquait le nez, mais l’astre solaire vous réchauffait le cœur. Et le poète marchait bon train mu par un ventre qui criait famine. Il trouva un troquet, un pub qui dégageait un agréable fumet, et entra.

On y jouait un air de rock, une balade tatouée. Mais ce qui frappa Dorian, s’était le silence, le silence assourdissant de ses pensées. Au fur et à mesure qu’il s’était éloigné de la gare, les voix s’étaient tues. Et là, maintenant, il n’entendait que le silence, malgré une salle bondée de joyeux lurons. Il se sentait bien, point migraineux depuis la première fois depuis des siècles. Il avait faim, il avait chaud, se sentait agréablement porté par l’ambiance chaleureuse du bouge dans lequel il était entré. Alors il s’approcha du bar, et s’assit sur un de ces hauts tabourets. Il commanda des œufs brouillés, des saucisses et des haricots blancs à la sauce tomate. La serveuse était belle, elle lui souriait de ses grands yeux noisettes. Elle était d’une beauté simple sous son tablier, de longs cheveux châtains noués en une queue de cheval négligée, et des joues rebondies. Un petit air de souris des champs quand elle souriait, un sourire honnête et franc. Dorian sentit le pourpre lui monter aux joues lorsqu’après lui avoir tendu ses couverts, elle lui caressa amicalement la main. Sous son pull, son cœur battait bien fort. Alors il toussota, timidement, et avança

« Vous ne sauriez pas si il y a du travail dans les environs ? »

« Pour des mains bien faites et un homme volontaire, il y a toujours quelque chose. Et puis le patron cherche un serveur. Lui se fait vieux mais les futs sont toujours aussi lourds. Vous voulez une chambre en attendant ? »


Le jeune homme acquiesça, sourit. Il lui faudrait du temps pour s’y faire, mais la ville était derrière lui, et la Vie devant. Comme si peut-être, il y avait quelque chose pour lui ici bas, entre cette grosse assiette de cochonnaille et cette jeune serveuse au sourire irrésistible. Alors, sans quitter des yeux cette femme qui lui souriait aussi fort que lui lui souriait, il saisit ses couverts, et mit un grand coup de fourchette dans ses œufs brouillés. Cette après-midi là, il se promènerait et ce soir, il écrirait peut-être un poème, le premier depuis des mois. Demain, il chercherait un boulot et une chambre de bonne. Ensuite, il l’inviterait, Elle. Et puis, il adopterait un chat, un gros chat de gouttière à la mine boudeuse. Mais pour le moment, il mangeait, confortablement assis, entre deux regards tendres. Tranquillement, sereinement. Et tout était bien.

Re: [Appel à textes] Le pas de côté

#35
RUNNING IS A VICTORY
“Je te le disais, mon vieux ! Il est fantastique ! T’as jamais assisté à un concert pareil, dans Magicopolis, pas vrai ? Tu te rends compte, fallait venir ici pour voir ça !”
Le mercenaire rajusta maladroitement les pans de son vêtement sombre, espérant qu’il n’attirait pas trop l’attention parmi toutes ces foutues groupies. Son ami à ses côtés était aux anges. Voir ça ? De quoi parlait-il ? Il était aveugle comme une taupe ! Mais bon, il fallait bien avouer que son chanteur préféré en valait le détour. C’était le cas de le dire, puisqu’ils venaient de traverser un Seuil pour venir l’admirer.

“Allez, viens. C’est fini maintenant. J’espère qu’on va retrouver la sortie...”
Et il ne parlait pas de la sortie de la salle de concert. Il parlait de la sortie de ce monde sans queue ni tête, où tous les passants avaient le nez baissé sur de petits boîtiers plats et lumineux, et où il fallait suivre dix ans d’équitation pour faire ce qu’on voulait d’un putain de cheval. Il prit le fan éperdu d’admiration par le bras, et le traîna plus qu’il ne le conduisit vers la porte. Mais en l’ouvrant, comme un voyageur qui descend d’un avion et découvre les tropiques se prend un grand choc thermique dans la face, un tsunami de chaleur, là ce fut un tsunami de cris piaillants qui lui écorcha les oreilles.

“...Ton idole donne des autographes,” remarqua le mercenaire en secouant la tête, dépité. Il savait très bien ce qui allait se passer maintenant.
“J’en veux une ! S’il te plaît !”
Judex ne pouvait rien refuser à cet adorable crétin de Tariq. C’était un peu l’équivalent pour lui d’une mauvaise fréquentation pour un type bien. Il écrasa sa large main brune sur son visage mal rasé, prit une grande inspiration… puis mit le cap sur la table où était assis le chanteur, entre deux piles de photos à son effigie, occupé à user stylo après stylo.
Ils restèrent là longtemps, beaucoup trop longtemps.

Puis, alors qu’ils revenaient en direction de l’endroit où ils avaient traversé, une rame de tramway pourrie qui donnait sur un terrain vague, il jeta quand même un coup d’oeil à la photo dédicacée, par principe. Et parce qu’il en avait marre qu’on le supplie. Jusque-là, il avait surtout regardé la ligne d’horizon, y compris dans le couloir, en mode garde du corps impassible. Il eut une remarque qui aurait des conséquences terribles :
“Ouais… Il a un beau sourire, au moins, on ne peut pas dire le contraire.”
Juste parce que Tariq ne pouvait pas voir ce sourire, et c’était vraiment dommage. Ce type avait des dents magnifiques, de vendeur de dentifrice. Il aurait pu faire acteur ou politicien aussi bien que chanteur.

Le soir même, Judex revint seul. Il écuma la ville jusqu’à ce qu’il tombe sur ce foutu chanteur, et comme il savait suivre une piste à peu près aussi subtilement qu’un soc sait suivre un sillon, les corps inanimés, ensanglantés ou malmenés de telle ou telle manière ne manquaient pas sur son passage. Mais il s’en foutait : il ne remettrait jamais les pieds ici, parole d’honneur. Il faisait son boulot, et ça s’arrêtait là.

“Ce serait pour un autographe.”
Le chanteur devait être complètement bourré, pour suivre cet homme patibulaire infoutu de décrocher un sourire de circonstance. Ou peut-être que lui aussi trouvait que le grand méchant loup avait de belles dents.
Quelques mots à l’oreille, le flingue dans sa poche braqué sur les côtes, et le chanteur fut aussitôt très sage. Il sortit sans un mot, Judex derrière lui, et bientôt ils arrivèrent à l’arrêt de tram désert, face au terrain vague.

“Qu’est-ce que vous allez faire ? Vous allez me tuer ? Vous êtes un de ces psychopathes qui recherchent la gloire en assassinant des célébrités, c’est ça ?”
“Mais non.”
La voix de Judex n’était pas rassurante… et pour cause : il ne pensait pas être un psychopathe, en revanche il allait bel et bien le tuer. Mais avant, il fallait lui faire passer le Seuil. S’il était mort, ça ne marcherait pas.
“J’ai juste envie de m’amuser un peu. Tu vois ce terrain vague ? On va le traverser en courant. Le premier qui touche le poteau en face.”
“Quoi ? Qu’est-ce qui lui arrive, au premier ?” balbutia la star. Ses genoux dansaient des castagnettes, et il y avait du violon dans sa voix. Belle harmonie.
“Il reçoit le flingue en cadeau, et il peut jouer avec.”

Quand on n’a pas le choix, on court. Même dans l’ombre quasi totale. Même avec la peur au ventre et la sueur aux tempes. Même quand le verre brisé essaie de vous couper les pieds, quand on trébuche et tord ses chevilles sur des accidents de terrain qui ressemblent à des trous d’obus, même quand le paysage se transforme dans cette course de terreur, pour devenir un paysage de cauchemar, prêt à vous dévorer. Quand le vent de la course transforme même l'odeur de cet air qu'on engouffre dans ses poumons, même la température, air froid, au goût minéral de pluie qui menace. Le ciel avait changé de couleur, lui aussi, et tout en se sentant nettement mieux, Judex devait bien admettre que ce n'était pas un joli spectacle pour tout le monde. Enfin, les couleurs, lui, il s'en fichait. Il était quasiment daltonien. Ce qui le fit songer à Tariq.

Tariq avait couru de bon coeur, lui ; peut-être parce qu’il était aveugle, songea Judex. Il ne voyait pas où il allait, et il lui faisait confiance. Fallait bien être aveugle pour lui faire confiance, tiens.

Vous courez après la vie, et vous trouvez...

“Bienvenue en Ville.”

Quartier Saphir, pour être précis. Coïncidence ? Toujours est-il que le coup partit ; pour ne pas abîmer les dents, Judex avait visé le coeur. Il n’aimait pas faire ça. C’était presque plus propre, mais ça n’était pas humain. On avait le temps de comprendre. Le corps à terre eut quelques spasmes. Il attendit que ça se termine, une vieille superstition lui interdisait de toucher à cette masse tant qu’elle serait secouée d’un semblant de vie. Puis il le chargea sur son épaule. Bill attendait, au Bout de la Route, sorte de bistrot qui exposait des toiles morbides, ressemblant étrangement à de vieux habitués soudain disparus.

“A l’heure au rendez-vous,” jeta Judex en balançant le cadavre sur la chaise voisine. “Que dis-tu de notre nouveau citoyen ?”
“Adoptable,” sourit Bill en retroussant les lèvres du cadavre pour observer sa dentition. Mais Judex lui fit signe de se taire tout de suite. Tariq venait d’entrer. C’est vrai qu’il traînait parfois dans le secteur… Le visuel des tableaux ne pouvait pas le déranger, ni l’aspect des bestioles séchées qui flottaient dans certaines bouteilles. Bill jeta un coup d’oeil au nouvel arrivant, et s’apprêtait à hausser les épaules, quand son regard devint fixe.

“Tu sais que je cherche toujours des yeux.”
Il y avait quelque chose de si clair dans cette phrase, une affirmation si éclatante dans cette question, que Judex cilla. Il n’osait pas parler, de peur que son ami ne repère sa présence. Mais il devait chuchoter. Il devait trouver un moyen de dissuader Bill de cette nouvelle passion. Les yeux de Tariq… ça, il ne pourrait pas. Il connaissait ses limites. En fait, son unique limite. Elle était là. C'était le seuil qu'il ne franchirait pas.
D'un autre côté, allez donc dire non à Bill...

“Non, non. Tu ne sais pas ce que tu dis. Il est aveugle !”
“Ne t’en fais pas… ça s’arrange. C’est leur couleur qui m’intéresse. Je n’ai jamais vu ça ailleurs.”

Mais c’était complètement con ! Il y en avait plein, des yeux bleus ou verts, dans cette Ville – à commencer par les siens – qu’est-ce que c’était que ce caprice ? Un vieil homme râpé qui terminait un chocolat froid sur un siège voisin se leva de table, et se dirigea vers la sortie. Ça, c’était bizarre. On aurait dit le père de Tariq, mais lui aussi l’évitait soigneusement. Lui, c'était pas un habitué des bars, plutôt un bourgeois collet-monté, à ce que le mercenaire en savait ; tout ça respirait la trahison et le doppelgänger, il était grand temps de disparaître. Parfois, en écoutant son instinct, il avait su éviter des catastrophes. Et il entrevoyait la façon dont il éviterait celle-là. Tariq lui-même l'ignorait, mais dans un bordel où ils se rendaient parfois, il avait légué ses yeux à quelqu'un...

“Ecoute… cassons-nous d’ici. Je ferai ce que je pourrai. Embarquons ça avant d’avoir des problèmes. Je te préviens, je retourne pas là-bas !”


Bill acquiesça, vida son verre d’un coup, jeta la monnaie sur la table, et Judex souleva le cadavre. Il pesait un poids incroyable, bien plus lourd qu’à son arrivée. Et pourtant, c’était maintenant qu’il avait envie de courir, droit devant lui, jusqu’à ce que le paysage se transforme… quitte à ce qu’il tourne au cauchemar. Mais il était déjà arrivé. Il devait assumer, maintenant. On ne s'évade pas d'une évasion.
Verrouillé